LE SYSTÈME NE CHOISIT JAMAIS LES MEILLEURS

Le système ne choisit jamais les meilleurs, il choisit les plus conformes. C’est là que réside le danger. Le système cherche des personnes dociles, malléables, qui obéissent, qui exécutent, et de préférence, qui ne réfléchissent pas trop à ce qu’on leur demande de faire. Le système recrute des gens qui coulent dans le moule et ne se posent jamais de question sur la nature de ce qu’ils font. Tant qu’ils font ce qu’on leur demande, ils s’en acquittent tant bien que mal, souvent mal que bien, et attendent la récompense, à la fin du mois. Le système déniche ceux qui sont de nature, enclins à n’être que des fonctionnaires. Ils sont fonctionnaires en tout, d’ailleurs : dans la vie, en amour (si on peut appeler cela amour), dans les relations avec les autres, dans leurs aspirations… Ils viennent au monde, complètement formatés, pour s’asseoir sur une chaise et y passer douze heures d’affilée. Ils sont conditionnés d’avance pour remplir ce type d’emploi qui leur garantit une certaine conception de la sécurité. Ils ont peur du risque. Ils ne peuvent prendre aucune initiative. Ils ne sortent jamais du cadre qu’on leur a établi au préalable. Ils cultivent cette mentalité des animaux en cage qui sont surveillés par des agents de la fourrière, qui, eux-mêmes, sont des animaux en sursis : « Comment diable un homme peut-il se réjouir d’être réveillé à 6h30 du matin par une alarme, bondir hors de son lit, avaler sans plaisir une tartine, chier, pisser, se brosser les dents et les cheveux, se débattre dans le trafic pour trouver une place, où essentiellement il produit du fric pour quelqu’un d’autre, qui en plus lui demande d’être reconnaissant pour cette opportunité ? », nous rappelle Charles Bukowski, qui décrit très bien cette écrasante majorité des êtres humains, qui sont très heureux de vivre en esclaves du système qui les tue à petit feu, en ajournant chaque jour la sentence finale. A mon avis, c’est exactement cette existence misérable d’un homme ou d’une femme qui trime juste pour manger, boire et forniquer en attendant de tomber malade de stress, d’attraper une saloperie incurable et de crever la gueule ouverte, sans avoir vécu un seul instant. C’est ça qui déglingue les gens, leur incapacité de tout envoyer balader, d’avoir assez de courage pour tourner la page et en commencer une autre. Ce qui tue les gens, c’est de ne pas changer de vie assez souvent : « L’horreur, ce n’est pas la mort, mais la vie que mènent les gens avant de rendre leur dernier soupir. Ils n’ont aucune considération pour elle et ne cesse de lui pisser, de lui chier dessus. Des copulateurs sans conscience. Ils ne s’obsèdent que sur la baise, le cinoche, le fric, la famille, tout ce qui tourne autour du sexe. Sous leur crâne, on ne trouve que du coton. Ils gobent tout, Dieu comme la patrie, sans jamais se poser la moindre question. Mieux, ils ont vite oublié ce que penser voulait dire, préférant abandonner à d’autres le soin de le faire. Du coton, vous dis-je, plein le cerveau ! Ils respirent la laideur, parlent et se déplacent de manière tout aussi hideuse. Faites-leur donc entendre de la bonne musique, eh bien ils se gratteront l’oreille. La majeure partie des morts l’étaient déjà de leur vivant. Le jour venu, ils n’ont pas senti la différence », précise l’auteur de « Au Sud de nulle part ». Cela porte un nom : des entités qui respirent produite en série limitée, avec date de péremption. Comment qualifier ce type de personnes des êtres humains ? William Shakespeare a résumé toute cette misère en une seule phrase : « Qu’est-ce que l’homme, si le bien suprême, l’aubaine de sa vie est uniquement de dormir et manger ? Une bête, rien de plus ».  Et encore, nous manquons cruellement de respect aux animaux. Car, au-delà de la servitude dans laquelle végètent ces personnes, qui se comptent par milliards, il y a la peur rivée au tripes, l’angoisse, la crainte de perdre sa servitude, l’anxiété de tous les instants que l’on entretient à coup de cachets, de médicaments et de formules chimiques, qui achèvent le travail de sape de la peur de vivre. Alors face à cette terrible angoisse chronique, on ne pense plus, on n’ose même plus se poser des questions, on compte les heures pour qu’elles passent vite et qu’on sombre dans un faux sommeil, qui n’est qu’une fuite sous sédatifs avant d’émerger, le lendemain, la tête dans le cirage, prêt à recommencer jusqu’à sortit les pieds devant : « Quand un homme s’angoisse pour son loyer, les traites de sa voiture, le réveille-matin, l’éducation du gosse, un dîner à dix dollars avec sa petite amie, l’opinion du voisin, le prestige du drapeau ou les malheurs de Brenda Starr, une pilule de LSD a toutes les chances de le rendre fou parce qu’il est déjà fou en un sens, écrabouillé par les interdits sociaux et rendu inapte à toute réflexion personnelle », souligne Charles Bukowski. Inutile de résister et de se dire que non, nous ne sommes pas comme ça, que c’est exagéré, que c’est là une vision sombre de la vie des uns et des autres, prenez un seul instant d’honnêteté vis-à-vis de vous-mêmes, fixez votre reflet dans le miroir, et dites-vous pour une fois la vérité : « Oui, je suis l’esclave d’une vie que je ne vis même pas ». Parce que la réalité qui ne souffre aucune ombre est limpide, elle crève les yeux : c’est le salaire qui définit nos existences. C’est lui qui décide d’un bout à l’autre de qui nous sommes et qui nous empêche tous de devenir un jour ce que nous aurions pu être. Tous, à des degrés divers, nous sommes soumis au même système, celui qui nous empêche d’être qui nous pourrions devenir. Déjà à l’âge de quatre ans, on t’embrigade et on te signifie que tu es déjà une recrue, que tu dois faire les bancs d’école durant vingt ans pour pouvoir mériter ton salaire, qui va complètement ruiner tous tes véritables rêves. Alors, on te met en tête ce type de rêve, gagner de l’argent, acheter une voiture, une maison, une femme et consommer en accumulant un trop-plein de choses inutiles qui ne servent absolument à rien. Avec, bien entendu, le repos du guerrier, le congé payé, les fameuses vacances pour souffler avant de reprendre cette course effrénée vers ta fin. Et à 60 ans, si tu y arrives, on te signifie que tu ne peux plus servir à grand-chose. Alors, tu es retraité. Le mot est affreux, il signifie le retrait de l’individu du marché du travail pour incapacité d’assurer la même cadence de rendement. De quatre ans à soixante ans, tu es programmé, guidé, formé pour être un esclave. Et tu t’en vantes auprès des tiens : « regardez-moi, je suis devenu quelqu’un puisque je possède les attributs de l’esclave dans toute son indigence : la bagnole, la villa et la bimbo siliconée qui va avec ». Tu es fier d’être esclave de ce que tu possèdes. Et tu passes ta misérable vie à passer d’une cellule de prison à une autre : ta chambre, ta voiture, ton bureau, le café, le resto… réglé comme un petit chiot bien dressé. Cela nous rappelle cette saillie à juste titre, d’ailleurs, quand un homme nous confie : « J’ai perdu un ami qui était très pauvre, tout ce qu’il avait c’était du fric ». Mais, détrompez-vous, cette catégorie des humains est très à cheval sur les classes sociales, le pédigrée et le numéro des zéros sur les comptes en banque. Tu n’as de valeur qu’en fonction de ce que tu possèdes. Si tu as du savoir, de la culture, si tu as vu et revu le monde, passant d’une contrée à une autre, si tu as multiplié les expériences de vie, passant d’un succès à l’échec et d’une erreur à une leçon de vie, si tu te contentes du peu et que tu refuses de donner la moindre valeur à tout ce qui a un prix, alors là, tu es un raté. Et si, en plus, tu as la capacité de prendre des risques, si tu as le goût du danger, si tu n’as pas peur de reprendre tout de zéro, si tu ne recules devant aucune menace, alors là, tu es un fou. Mais, ce qu’il faut savoir, c’est que certains ne peuvent jamais être fous, parce que leurs existences sont terriblement ennuyeuses. Ils ne vivent pas, ils emmagasinent. Ils thésaurisent. Ils font des comptes et des calculs. Fonctionnaires, je vous dis. Chez eux, ils refont les comptes, parce qu’ils ont peur de manquer de ce qu’ils ont amassé. Cela nous rappelle un court-métrage où l’on voit le quotidien d’une très riche famille : quand le père entre, c’est silence. Le père est stressé. Il est épuisé. Il doit faire le bilan chaque jour, chaque soir. Il n’a pas le temps de parler à sa femme ni d’embrasser ses deux enfants. Il est occupé, il a des affaires. Il ne peut pas tout faire. Il n’a même pas le temps de manger. Par contre, chez son gardien, à qui il a cédé une chambre pour lui et sa famille, l’ambiance est toute autre. Le père rentre du boulot, on met de la musique, on sert le petit repas, on rit, on se raconte des blagues, on chante, on danse, on fait des compliments à l’épouse, et la nuit, on baise un bon coup. La femme du riche s’en étonne et demande à son mari pourquoi la famille du gardien semble plus heureuse ? Le notable répond aussi sec : « C’est ça les pauvres. Ils n’ont rien à foutre que pousser une femme comme toi à m’emmerder avec ce type de questions ». Ce même Charles Bukowski trouve la formule juste pour ce type de situations absurdes : « Qu’il me pique ma femme si ça lui chante, mais pas touche à mon whisky ! ». On ajoute, pas touche à mon fric. L’anecdote est tragique parce qu’elle décrit exactement la vie de milliards de personnes dans ce monde aberrant dans lequel les uns et les autres triment dans le non-sens et bricolent dans l’incurable. C’est pour cette simple raison, que tout finit par devenir un attrait, surtout le vulgaire, le futile, l’insignifiant, le superflu :  « Les gens s’accrochaient aveuglément à la première bouée de sauvetage venue : le communisme, la diététique, le zen, le surf, la danse classique, l’hypnotisme, la dynamique de groupe, les orgies, le vélo, l’herbe, le catholicisme, les haltères, les voyages, le retrait intérieur, la cuisine végétarienne, l’Inde, la peinture, l’écriture, la sculpture, la musique, la profession de chef d’orchestre, les balades sac à dos, le yoga, la copulation, le jeu, l’alcool, zoner, les yaourts surgelés, Beethoven, Bach, Bouddha, le Christ, le H, le jus de carotte, le suicide, les costumes sur mesure, les voyages en avion, New York City, et soudain, tout se cassait la gueule, tout partait en fumée. Il fallait bien que les gens trouvent quelque chose à faire en attendant de mourir. Pour ma part, je trouvais plutôt sympa qu’on ait le choix », ajoute l’auteur de « Nouveaux contes de la folie ordinaire ».