ÉLECTIONS LÉGISLATIVES 2026 – QUE PROPOSENT LES PARTIS POLITIQUES POUR LA CULTURE ?

Mounir Serhani

À l’approche des échéances électorales, les partis politiques ont une habitude bien établie : ils parlent d’économie, d’emploi, de santé, d’éducation, de pouvoir d’achat, de logement, de sécurité, de territoires. Et la culture ?

Elle apparaît parfois. Souvent en quelques pages. Parfois dans un chapitre consacré à la jeunesse, au patrimoine ou à l’éducation. Et, plus rarement, comme une véritable politique publique à part entière. La question mérite pourtant d’être posée : que proposent réellement les partis politiques marocains pour la culture ?

Non pas seulement ce qu’ils en disent dans leurs discours, mais ce qu’ils prévoient concrètement : quelles institutions ? Quels financements ? Quelle place pour l’artiste ? Quelle politique du livre ? Quelle stratégie pour le patrimoine ? Quelle industrie culturelle ? Quelle place pour la traduction, le numérique et la création ? Car si nous considérons réellement que la culture est un investissement dans l’homme, alors elle ne peut plus être une variable décorative des programmes électoraux.

Je précise d’emblée que je ne me propose ici ni de soutenir ni de condamner un parti. Il ne s’agit pas davantage de distribuer des bons ou des mauvais points. Je regarde simplement les programmes à travers une seule question : quelle place accordent-ils à la culture et quelle vision proposent-ils pour son avenir ?

La culture existe dans les programmes. Mais est-elle une stratégie ?

La première constatation est plutôt rassurante : la culture n’est pas absente du débat partisan marocain. Mais la deuxième l’est moins : elle n’occupe pas partout la même place et surtout, elle n’est pas toujours pensée comme un écosystème cohérent.

L’Union socialiste des forces populaires avait ainsi proposé un véritable « Plan Maroc culture », inspiré dans son principe d’autres grandes politiques nationales, avec l’ambition de faire émerger un pôle culturel favorisant la libre pensée et la créativité, protégeant l’identité marocaine et valorisant la diversité culturelle. Le parti envisageait également une loi-cadre sur la culture et les arts, des mécanismes de financement, une meilleure protection des artistes et une politique plus structurée du patrimoine et des industries culturelles. Cette proposition permet surtout d’observer la manière dont ce parti envisage la place de la culture dans l’action publique : comme un domaine appelant une stratégie globale plutôt qu’une succession d’actions ponctuelles.

Le PPS : faire de la culture un droit et un secteur économique. Le Parti du progrès et du socialisme développe également une approche structurée de la culture dans son programme électoral. Parmi ses propositions figurent la généralisation territoriale des équipements culturels de proximité, centres culturels, bibliothèques, médiathèques, conservatoires, salles de théâtre et ateliers d’art, ainsi que le renforcement de l’enseignement artistique. Le parti propose également de développer les industries culturelles et créatives, de restructurer le Bureau marocain des droits d’auteur, de moderniser le recouvrement des droits et de porter progressivement le budget consacré à la culture à 3 % du budget général de l’État, tous départements confondus. Il propose encore un conseil des arts chargé de rationaliser les mécanismes de soutien à la création. Cette proposition ouvre surtout une question fondamentale : combien sommes-nous prêts à investir dans la culture, et pour quels résultats ? Le chiffre de 3 % n’est évidemment pas, en lui-même, une garantie de réussite. Un budget ne constitue jamais une politique à lui seul. Mais le fait de chiffrer une ambition oblige à entrer dans le débat concret des priorités publiques.

Le PAM : patrimoine, création et industries culturelles. Le Parti authenticité et modernité inscrit également la culture dans son projet politique. Dans ses orientations, il met en avant la valorisation du patrimoine artistique marocain, le développement de l’industrie culturelle et l’innovation, ainsi que la formation des ressources humaines. Plus récemment, ses orientations politiques mettent notamment en avant la protection et la valorisation du patrimoine, le développement du livre et de la lecture publique, le soutien à la création culturelle et artistique, la modernisation des infrastructures et la diplomatie culturelle. Dans cette approche, un élément mérite particulièrement notre attention : la culture est envisagée dans son rapport avec l’économie et l’innovation. C’est une évolution importante. Car nous devons sortir d’une opposition devenue artificielle entre culture et économie. Une œuvre peut être une œuvre d’art et une activité économique. Un festival peut être un événement culturel et générer des retombées territoriales. Un site patrimonial peut être un lieu de mémoire et devenir une ressource pour le tourisme culturel. Un livre peut être une création intellectuelle et participer à une industrie éditoriale. La culture peut donc être à la fois une valeur symbolique et une valeur économique.

Le RNI et la dimension territoriale : Le Rassemblement national des indépendants aborde quant à lui la culture davantage dans une logique de développement territorial et de valorisation des patrimoines et des savoir-faire. Cette approche mérite elle aussi d’être observée, car elle rappelle une évidence : il n’existe pas une seule culture marocaine produite depuis Rabat ou Casablanca. Les territoires possèdent leurs mémoires, leurs patrimoines, leurs artistes, leurs traditions, leurs festivals et leurs industries créatives. La culture doit donc aussi être pensée à l’échelle régionale. C’est d’ailleurs l’une des grandes questions de notre politique culturelle : comment passer d’une logique de concentration à une véritable justice culturelle territoriale ?

La vraie question : soutenir quoi ?

C’est peut-être ici que le débat électoral devrait devenir plus précis. Il ne suffit plus d’écrire dans un programme : « Nous soutiendrons la culture. » Cette formule est devenue trop générale. Soutenir quoi ? Le livre ? Le cinéma ? Le théâtre ? Les arts plastiques ? La musique ? Le patrimoine ? Les industries créatives ? Les bibliothèques ? Les musées ? La traduction ? La création numérique ? Et surtout : avec quels moyens, selon quels critères et avec quelle évaluation ?

Une politique culturelle sérieuse devrait pouvoir répondre à chacune de ces questions. Le livre : le meilleur test de crédibilité. Après avoir consacré ma précédente chronique à l’industrie du livre, je serais tenté de poser aux partis une question très simple : Quel est leur projet pour le livre marocain ? Combien de librairies voulons-nous dans dix ans ? Quel statut économique pour l’auteur ? Quel modèle de soutien à l’édition ? Quelle politique de lecture publique ? Quelle stratégie de traduction ? Quelle présence du livre marocain à l’étranger ? Quelle politique de numérisation ? Quel rôle pour les bibliothèques universitaires et publiques ? Et surtout : comment transformer le livre en une véritable industrie culturelle ?

La politique du livre devrait être l’un des meilleurs indicateurs de la maturité culturelle d’un programme politique. Car il ne suffit pas de financer la production. Il faut créer les conditions de la circulation du livre et de la rémunération de ceux qui le créent. Et l’artiste ? Même interrogation pour l’artiste. Son statut social, sa protection, ses droits d’auteur, sa rémunération, ses conditions de création, son accès aux résidences, aux marchés et aux réseaux internationaux devraient être au cœur du débat. Peut-on sérieusement parler d’industries culturelles sans professionnels de la culture correctement rémunérés et protégés ? Il serait paradoxal de vouloir faire de la culture un secteur économique tout en continuant à considérer ceux qui la produisent comme des acteurs périphériques. L’artiste n’est pas seulement un bénéficiaire de la politique culturelle. Il en est le premier producteur.

Le patrimoine : conserver ou faire vivre ?

La troisième question concerne le patrimoine. Après notre réflexion sur l’expérience de Nostalgia, elle prend une résonance particulière. Les partis parlent-ils seulement de restauration et de conservation ? Ou proposent-ils une véritable économie du patrimoine ? Le patrimoine peut créer de l’emploi. Il peut soutenir l’artisanat. Il peut nourrir le tourisme culturel. Il peut favoriser la création. Il peut revitaliser les territoires. Il peut contribuer à la diplomatie culturelle. Il peut devenir un formidable outil pédagogique. Mais cela suppose une stratégie. Une médina n’est pas seulement un monument à restaurer : c’est un territoire vivant. Un site archéologique n’est pas seulement un vestige à protéger : c’est une histoire à raconter.

Un patrimoine immatériel n’est pas seulement une tradition à conserver : c’est un savoir à transmettre et parfois à transformer en activité économique durable. Une lecture qui ne veut pas distribuer les bons points. Cette lecture n’est donc ni un plaidoyer partisan ni un jugement électoral. Elle est une invitation à considérer la culture comme un critère à part entière du débat démocratique. Car il ne suffit pas qu’un programme comporte un chapitre consacré à la culture pour qu’il constitue une véritable politique culturelle. Ce qui importe, ce sont la cohérence, les moyens, la gouvernance, les objectifs et la capacité à inscrire l’action dans la durée.

La grande question du numérique

Il y a enfin un domaine sur lequel les programmes culturels devront nécessairement progresser : le numérique. La culture marocaine doit entrer pleinement dans l’ère des plateformes, de l’intelligence artificielle, de la numérisation des archives et de la diffusion numérique des œuvres.

Que faisons-nous de nos archives littéraires ? De nos manuscrits ? De nos revues ? De nos productions audiovisuelles ? De nos collections photographiques ? De nos patrimoines sonores ? De notre création contemporaine ? La numérisation ne doit pas être considérée comme une opération technique. Elle est désormais une politique de transmission. Celui qui ne numérise pas sa mémoire risque de la rendre progressivement invisible dans les nouveaux espaces de connaissance.

Décentraliser la culture

Il faudra également que les programmes politiques répondent à une question fondamentale : la culture appartient-elle réellement à tous les territoires ? Nous ne pouvons pas continuer à concentrer l’essentiel de l’offre culturelle dans quelques grandes métropoles. Chaque région devrait pouvoir disposer d’une stratégie culturelle propre, articulée à une politique nationale. Bibliothèques. Centres culturels. Résidences d’artistes. Écoles artistiques. Salles de spectacle. Festivals. Patrimoine. Industries créatives. Librairies.

L’enjeu n’est pas de reproduire partout les mêmes équipements, mais de permettre à chaque territoire de valoriser sa singularité culturelle. La justice sociale doit aussi devenir une justice culturelle. De la culture dans les programmes à une vision de société. Au fond, c’est peut-être cela qui manque encore au débat.

Nous avons des festivals. Des musées. Des bibliothèques. Des institutions. Des artistes. Des écrivains. Des monuments. Des écoles d’art. Des universités. Une production culturelle considérable. Mais avons-nous une vision culturelle nationale à vingt ans ? C’est cette question que j’aimerais voir apparaître dans le débat politique.

Une stratégie culturelle ne devrait pas changer à chaque alternance.

Elle devrait fixer quelques grandes orientations nationales, indépendamment des gouvernements successifs. Huit piliers pour une véritable politique culturelle. Si les partis veulent réellement faire de la culture un levier du développement humain, quelques grands axes pourraient constituer le socle d’un débat national.

Premier axe : l’accès à la culture. Faire de la culture un droit effectif et non une possibilité réservée aux habitants des grandes villes.

Deuxième axe : le créateur. Protéger l’artiste, l’écrivain, le musicien, le comédien, le cinéaste, le traducteur et l’ensemble des professionnels de la culture.

Troisième axe : le patrimoine. Passer de la seule conservation à une valorisation intelligente, durable et respectueuse.

Quatrième axe : le livre et la lecture. Développer l’édition, la librairie, la lecture publique, la traduction et la numérisation.

Cinquième axe : les industries culturelles et créatives. Considérer enfin que la culture peut créer de la richesse, de l’emploi et de l’innovation.

Sixième axe : la décentralisation. Donner aux régions les moyens de construire leur propre politique culturelle.

Septième axe : la diplomatie culturelle. Faire connaître les écrivains, artistes, œuvres et patrimoines marocains dans le monde.

Huitième axe : le numérique. Ne pas laisser la culture marocaine à la périphérie de la révolution numérique et de l’intelligence artificielle. Gérer la culture ou penser l’avenir ? Il ne s’agit pas ici de distribuer des bons ou des mauvais points aux partis.

Les programmes sont des documents politiques. Ils évoluent, se précisent et doivent naturellement être confrontés aux contraintes budgétaires, institutionnelles et territoriales. Mais leur lecture permet tout de même de poser une question essentielle. La culture est présente. Mais est-elle suffisamment structurante ? Car une politique culturelle digne de ce nom ne peut pas se résumer à quelques festivals supplémentaires, à quelques subventions ou à quelques infrastructures. Elle doit répondre à une question beaucoup plus profonde : Quel Maroc culturel voulons-nous transmettre aux générations futures ? Un Maroc qui conserve ses monuments mais perd le lien avec eux ? Un Maroc qui produit des livres mais ne lit pas suffisamment ?

Un Maroc qui possède des artistes mais ne leur permet pas toujours de vivre de leur création ? Un Maroc qui possède une immense diversité culturelle mais ne la transforme pas suffisamment en force éducative, économique et diplomatique ? Ou un Maroc qui comprend enfin que la culture n’est pas ce que l’on fait après avoir réglé les vraies questions : elle fait partie des vraies questions.

La culture forme les imaginaires. Elle construit le rapport à l’autre. Elle développe l’esprit critique. Elle donne du sens à l’appartenance collective. Elle nourrit l’innovation. Elle crée de l’emploi. Elle protège la mémoire. Et, finalement, elle contribue à fabriquer le citoyen. C’est pourquoi, à l’approche des échéances électorales, j’aimerais que les partis ne nous disent pas seulement combien ils comptent consacrer à la culture. J’aimerais qu’ils nous disent quelle société culturelle ils veulent construire. Car entre une liste de mesures et une véritable stratégie culturelle, il y a toute la différence entre gérer la culture et penser l’avenir.