QUAND L’INDIGNATION DEVIENT LITTÉRATURE

Abdelhamid Ibn Al Farouk
Le Maroc est en campagne électorale, officieuse encore, mais qui bat déjà son plein : les mots sont légion, les promesses généreuses, les attaques plus vives et les formules plus violentes. Aura-t-elle ses polémistes au verbe acéré et profond, à la plume mordante, capables d’emporter l’adhésion par le style qu’ils donneront à leur indignation ? Beaucoup, à voir les leaders que la réalité nous donne à observer, seraient en droit d’en douter !
Je pense alors à ce petit livre vieux de deux siècles, lu et relu pour le plaisir littéraire intense et toujours renouvelé qu’il procure : Le Pamphlet des pamphlets de Paul-Louis Courier, pamphlétaire assassiné, peut-être à cause de cette plume d’acier dont ses cibles connaissaient le goût du poison. Lu et relu dans un volume de la collection de la Pléiade dont la couverture de cuir vert émeraude, au dos rond strié d’or, a sa part inavouable dans ce plaisir.
Publié en 1824, le texte ne dépasse guère quelques dizaines de pages. Courier, helléniste et traducteur, possédait une arme autrement dangereuse : il écrivait admirablement et s’accommodait mal des agissements des puissants. Sous la Restauration, ses brochures attaquent l’administration, les notables, le clergé et l’arbitraire. Son Simple Discours de 1821, dirigé contre une souscription destinée à offrir le château de Chambord au jeune duc de Bordeaux, lui vaut un procès et la prison.
C’est de cette expérience que naît Le Pamphlet des pamphlets. Le mot même de pamphlétaire lui avait été jeté au visage comme une accusation. Courier raconte sa rencontre avec l’un des jurés qui venait de le déclarer coupable. Il lui demande ce qu’il reprochait à son Simple Discours. L’homme ne l’avait pas lu, mais savait que c’était un pamphlet, et cela suffisait. Toute l’ironie de Courier est déjà là.
Qu’est-ce donc qu’un pamphlet ?
Le mot, emprunté à l’anglais, remonterait à Pamphilus, titre d’une comédie latine médiévale diffusée sous forme de petit livret. La littérature de combat existait auparavant sous d’autres formes, mais l’imprimerie lui donne son arme décisive : la diffusion. Avec la Réforme et les guerres de Religion, la brochure devient redoutable. Pendant la Fronde, les mazarinades (libelles contre Mazarin) se comptent par milliers. Pascal, avec Les Provinciales, montre qu’un écrit de circonstance peut devenir littérature. La Révolution française donne au genre une puissance nouvelle. Qu’est-ce que le Tiers-État ? de Sieyès en fournit l’exemple : une formule voyage mieux et plus vite qu’un long raisonnement.
Le XIXe siècle sera celui du pamphlet par excellence. Courier, Hugo contre Napoléon III, Rochefort ou Bloy feront de l’attaque une forme littéraire. Mais n’idéalisons pas le genre : le pamphlet a servi les libertés comme la haine, dénoncé les injustices comme propagé les calomnies. L’éloquence n’a jamais garanti la justesse d’une cause.
Le pamphlet se définit moins par une forme que par une intention : attaquer. Contrairement à l’essayiste qui examine, médite et nuance, le pamphlétaire sait déjà ce qu’il combat car il possède une cible. Mais l’indignation ou la colère, seules, ne font pas le pamphlet. Encore faut-il avoir l’intelligence et le talent de les traduire en style.
C’est là que commence la littérature. Tout le monde peut s’indigner ; donner une forme à son indignation est une autre affaire. L’insulte épuise presque immédiatement ce qu’elle a à dire. Le pamphlétaire refroidit suffisamment sa colère pour aiguiser sa plume sur les faiblesses, les contradictions et les travers d’autrui. La langue, la main toujours généreusement tendue, lui offre son arsenal : ironie, hyperbole, caricature, antithèse… Le véritable pamphlétaire n’est pas celui qui crie le plus fort, ni celui qui ronronne par dépit d’être hors système, mais celui qui frappe le plus juste.
Courier excelle dans cet art. Sa prose converse, raconte, feint l’étonnement, paraît presque innocente. Puis le piège se referme. Il écrit avec une simplicité savamment calculée et sait que le rire peut blesser plus profondément que l’invective. Le pamphlétaire ne s’adresse d’ailleurs jamais seulement à sa cible. Un troisième personnage assiste au duel : le lecteur, quià lui, seul constitue le jury, sans être obligé de départager les parties en litige ; seul compte pour lui son bon plaisir.
Deux siècles après Courier, difficile de ne pas penser à nos écrans. Le pamphlet avait découvert avant Facebook, X ou TikTok quelques lois de la circulation des discours : faire court, frapper vite, trouver la formule qui sera répétée. Notre époque pourrait sembler être son âge d’or. Mais ce serait aller trop vite : elle est peut-être plutôt l’âge d’or de l’invective. Le pamphlet obligeait l’indignation à passer par l’épreuve de l’écriture ; les réseaux permettent de publier avant même que la colère ait refroidi.
Revenons au Maroc de 2026, qui ne possède guère de tradition du pamphlet comparable à celle de la France ; cela ne signifie nullement que la langue arabe ignore l’art de l’attaque. Elle possède une tradition autrement plus ancienne : le hijâ’, poésie satirique parfois féroce qui faisait de l’adversaire une cible et du trait verbal une arme. Mais le hijâ’ n’est pas le pamphlet : l’un s’est principalement épanoui dans le vers et l’oralité, l’autre dans la prose et l’imprimé.
Que serait alors un pamphlet marocain écrit aujourd’hui en arabe ? Certainement pas un Courier traduit. L’arabe lui offrirait ses propres ressources : la force de la sentence, le rythme, l’antithèse, l’hyperbole, le proverbe, l’allusion, le jeu sur les mots. Il pourrait puiser dans l’arabe classique la gravité du réquisitoire et, en se rapprochant de la darija, trouver la proximité, l’ironie et cette cruauté du mot populaire qui fait mouche.
La campagne ne manquerait pas de lui fournir sa matière. Les partis qui ont gouverné ensemble devront expliquer pourquoi chacun mérite davantage que ses partenaires de continuer à gouverner ; l’opposition transformera leur bilan en réquisitoire. Le « nous » de la majorité pourrait connaître d’intéressantes variations : large pour partager les réussites, peut-être plus étroit lorsqu’il faudra répartir les échecs. Quant aux promesses, elles retrouveront leur temps préféré, le futur : nous ferons, nous créerons, nous augmenterons, nous garantirons.
Une grande part de cette bataille se déroule sur les écrans. Peut-être pourrait-il y naître une forme nouvelle de pamphlet : arabe par certaines de ses ressources, marocaine par ses références, numérique par sa circulation. Mais une vidéo rageuse ou une publication injurieuse ne suffisent pas à faire un pamphlet. Il leur manquerait ce que le hijâ’ exigeait du poète et Courier de sa prose : le travail de la langue.
Critiquer un bilan, démonter une promesse, relever une contradiction ou tourner en dérision une proposition absurde appartiennent au débat. Courier rappelle cependant la différence entre attaquer et salir, entre dévoiler une contradiction et fabriquer un soupçon, entre l’ironie et l’humiliation.
Mais ce n’est finalement pas pour cette leçon politique que je relis Le Pamphlet des pamphlets. Les élections passeront, les gouvernements aussi, et les querelles qui nous paraissent capitales deviendront incompréhensibles sans le secours d’une note de bas de page. C’est le sort ordinaire des pamphlets : leur actualité les condamne souvent à mourir avec elle.
Quelques-uns échappent pourtant à cette disparition. Non parce que leur cause a triomphé ou parce que leur adversaire mérite encore notre colère, mais parce qu’un écrivain a réussi à arracher son indignation à la circonstance pour en faire une œuvre. On ne sait plus toujours contre qui la flèche était décochée ; on continue pourtant d’en admirer la trajectoire. L’adversaire disparaît, la querelle s’efface, l’époque s’éloigne : restent une cadence, une ironie, un trait, une phrase.
C’est là le paradoxe littéraire du pamphlet. Né dans l’urgence, il ne survit que lorsqu’il parvient à s’en libérer par le pouvoir de la littérature. Il commence dans la colère, mais n’entre en littérature que par le style. Voilà pourquoi, deux siècles après, on peut encore lire Courier sans partager ses combats ni connaître tous ses ennemis. On le lit pour cette chose infiniment plus rare que l’indignation : le plaisir d’une intelligence devenue écriture littéraire.
Et c’est sans doute à cela que l’on reconnaît le grand pamphlet : lorsque la cible a disparu depuis longtemps, la phrase, elle, frappe encore.

