L’IMPUNITÉ COMME PROGRAMME PENDANT QUE LES PARTIS SE REJOUENT LA GUERRE, LE MAROC RÉEL AGONISE DANS LE SILENCE

Il existe un vieux dicton, de ceux qu’on se transmet à voix basse plutôt que dans les manuels : « Celui qui ne craint pas le châtiment perd vite toute retenue. »
Encore faudrait-il, pour que la phrase garde un sens, qu’il existe encore un châtiment à craindre.
À chaque saison électorale, le même théâtre revient. Les mêmes acteurs, le même décor, les mêmes répliques apprises par cœur. Cette fois, c’est Israël qui tient l’affiche. « Fermez le bureau », « rompons la normalisation », scandent des partis qui, hier encore, votaient en silence les budgets qui appauvrissent le pays.
Posons la question que personne ne pose, et qu’un vieux sage marocain aurait posée avant nous, dans le langage nu du bon sens populaire : à qui profite l’agitation, quand le silence profiterait à tous ceux qui souffrent réellement ?
Pas au peuple marocain. Pas aux familles qui n’arrivent plus à boucler le mois. Pas aux malades qui attendent des heures dans des hôpitaux à l’abandon. Pas aux jeunes diplômés qui partent, faute d’avenir. Elle profite à ceux qui ont besoin d’un écran de fumée — une cause noble à brandir pour ne jamais répondre de leur propre bilan.
Car le vrai sujet, en cette période électorale, n’est ni Tel-Aviv ni Doha. Le vrai sujet, c’est l’impunité.
Une souffrance qu’on maquille en débat géopolitique Pendant que les tribunes s’enflamment sur des sujets qui ne coûtent rien à ceux qui les agitent, le Maroc réel continue de payer le prix d’un dysfonctionnement structurel que personne, au sommet, n’a le courage de nommer.
Des citoyens spoliés de leurs droits les plus élémentaires. Des dossiers de corruption qui s’enlisent pendant des années avant de s’évaporer dans un non-lieu discret. Des abus administratifs — logements repris, terres confisquées, marchés truqués — que la justice regarde passer sans jamais vraiment intervenir. Et à chaque fois, la même sentence tacite : rien ne se passe.
Ce n’est pas l’absence de lois qui protège les puissants. C’est l’absence de conséquences. Et il y a, dans la sagesse populaire, une formule qui résume mieux qu’aucun rapport officiel cette mécanique : « Ce n’est pas le péché qui perd l’homme, c’est l’habitude de ne jamais être puni pour lui. »
Le théâtre judiciaire : quelques têtes pour sauver les apparences Il faut être honnête : la justice marocaine n’est pas totalement muette. De temps à autre, un dossier éclate. Un responsable tombe. Les caméras s’installent, les communiqués se félicitent d’une « avancée dans la lutte contre la corruption ».
Mais regardons ces dossiers avec lucidité, et demandons-nous, sans complaisance : combien touchent réellement les réseaux qui organisent l’impunité, et combien se contentent d’en sacrifier la partie la plus visible, la plus exposée, la plus jetable ?
Un procès retentissant ne prouve pas qu’un système fonctionne. Il prouve parfois exactement l’inverse : qu’il sait, quand il le faut, mettre en scène sa propre crédibilité.
Ces dossiers isolés jouent le rôle d’une soupape. Ils donnent au citoyen l’impression que la justice existe, pendant que la structure qui produit l’impunité, elle, reste absolument intacte. On sacrifie un pion pour sauver l’échiquier — et l’on appelle cela une réforme.
Un Parlement qui a renoncé à son rôle Et pendant ce temps, où est le contre-pouvoir ? Où est l’institution censée incarner la voix du peuple, contrôler l’exécutif, exiger des comptes ?
Le Parlement marocain, dans sa très large majorité, a cessé d’être un lieu de contradiction pour devenir une chambre d’enregistrement. Les questions orales se succèdent sans jamais déranger personne. Les commissions d’enquête se referment avant même d’avoir ouvert leurs dossiers. Un parlement qui ne fait plus peur à personne n’est plus un parlement — c’est un décor.
Cette impuissance n’est pas un accident. Elle est la condition même qui permet à l’impunité de prospérer : sans contrôle réel, sans sanction réelle, sans reddition de comptes réelle, chaque abus devient un précédent, et chaque précédent devient une norme. Or on ne bâtit jamais une nation sur des précédents qu’on a honte de citer.
Le vrai danger : ceux qui promettent le changement et prépareront pire Mais le plus inquiétant n’est pas dans ce qui existe déjà. Il est dans ce qui s’annonce.
Cette période électorale voit fleurir de nouveaux visages, de nouveaux discours, de nouvelles promesses de rupture. Certains sont sincères. Beaucoup ne le sont pas.
Et le danger, précisément, c’est que ces derniers ont parfaitement compris la seule règle du jeu qui compte réellement dans ce système : l’impunité n’est pas un dysfonctionnement qu’il faut corriger — c’est un avantage qu’il faut hériter.
Ceux qui arrivent en scandant l’indignation la plus bruyante sont souvent ceux qui, une fois installés, sauront le mieux exploiter un système où rien ne se paie jamais.
Ils n’ont pas besoin de le réformer. Ils ont juste besoin d’en prendre les commandes. Le loup, dit le dicton, ne change pas de robe pour changer de nature — il la change pour mieux entrer dans la bergerie.
La trahison ne se mesure jamais à l’intention proclamée, mais au résultat produit. Et le résultat, année après année, scrutin après scrutin, reste identique :
le pouvoir change de mains, l’impunité, elle, ne change jamais de camp.
Un concept ne vaut que par les hommes qui le portent
On me demande parfois, à mots couverts, si je songe à porter un jour, moi-même, une idée sur la place publique. Je réponds toujours la même chose : la politique marocaine ne souffre pas d’un manque d’idées. Elle en produit à chaque campagne, généreusement, comme on distribue des tracts. Elle souffre d’un manque d’hommes capables de les tenir une fois l’élection passée.
Un concept, aussi brillant soit-il sur le papier, n’est jamais que ce que valent les mains auxquelles on le confie. On ne juge pas un projet à l’ambition de son architecte, mais à l’honnêteté de ceux qui couleront le béton. « On ne bâtit pas une maison solide avec des ouvriers qu’on n’a pas su choisir », dit-on chez nous — et aucune formule ne résume mieux ce qui manque, aujourd’hui, à la vie publique marocaine.
Si je devais un jour porter un concept en politique — un seul, mais tenu jusqu’au bout — je ne chercherais pas d’abord à me distinguer par l’originalité du programme. Les programmes se ressemblent tous, à quelques nuances près, dès qu’on les lit avec attention. Je me distinguerais par le choix des hommes. Non pas des fidèles, non pas des obligés, non pas des visages qui rassurent une famille politique — mais des compétences vérifiées, des parcours sans tache, des personnes capables de dire non à celui qui les a nommées.
Car voici la question qui, plus que toute autre, devrait hanter chaque électeur avant chaque bulletin : préférez-vous un homme qui vous promet le monde et s’entoure de complices, ou un homme qui vous promet peu, mais s’entoure d’incorruptibles ?
Un pays ne se redresse jamais par la seule vertu d’un slogan. Il se redresse quand celui qui gouverne accepte d’être entouré de gens plus rigoureux que lui-même sur les principes, et non plus dociles à ses caprices. C’est cela, la vraie rupture :
pas un nouveau discours, mais une nouvelle sélection des hommes. Et sur ce terrain-là, précisément, je crois que la différence se ferait sentir dès le premier jour.
Ce que le peuple mérite d’entendre
Le Maroc n’a pas besoin qu’on lui désigne un ennemi extérieur pour détourner son regard de ses propres blessures. Il a besoin d’institutions qui protègent réellement ses droits, d’une justice qui frappe où il faut et pas seulement où c’est spectaculaire, d’un Parlement qui retrouve sa colonne vertébrale.
Il a besoin, surtout, qu’on cesse de lui vendre l’indignation comme un programme politique, pendant que l’impunité, elle, continue tranquillement son travail — à l’abri des projecteurs, protégée par ceux-là mêmes qui prétendent la combattre.
La vraie question de cette élection n’est pas de savoir qui criera le plus fort contre Israël. C’est de savoir qui, une fois au pouvoir, acceptera enfin de rendre des comptes — et surtout, de qui il s’entourera pour y être contraint.
Sur cette question-là, en revanche, le silence reste unanime. Comme le dit un dernier dicton, celui qu’on garde toujours pour la fin : « Le silence, lui aussi, est une réponse — et souvent la plus honnête de toutes. »
