LE LIVRE MAROCAIN COMME INDUSTRIE CULTURELLE – DE LA PRODUCTION À LA CIRCULATION

Mounir SERHANI

Il faut parfois commencer par un chiffre pour mesurer l’ampleur d’un enjeu. En 2024, 6 838 publications ont été enregistrées au Maroc, selon le premier bilan annuel de l’édition et du livre présenté par la Bibliothèque Nationale du Royaume du Maroc. Ce chiffre, inédit dans sa portée statistique, nous dit une chose essentielle : le Maroc produit des livres. Il écrit, il publie, il pense, il crée. Mais il nous oblige surtout à poser une autre question : que faisons-nous de ces livres une fois qu’ils sont écrits et publiés ? Car le véritable enjeu n’est peut-être plus seulement de produire. Il est désormais de produire, éditer, rémunérer, diffuser, vendre, traduire, conserver, numériser et faire rayonner.
Autrement dit, il est temps de penser le livre non plus seulement comme un objet culturel, mais comme un écosystème et, pourquoi pas, comme une véritable industrie culturelle. Sortir le livre de l’axe Rabat-Casablanca
Le premier chantier est celui de la territorialisation. Les chiffres du bilan national sont à cet égard éloquents : Casablanca-Settat et Rabat-Salé-Kénitra concentrent près de 57 % de l’activité éditoriale nationale.
Cette concentration n’est pas nécessairement un problème en soi. Elle traduit aussi le poids démographique, universitaire, économique et institutionnel de ces deux régions. Mais elle doit nous conduire à réfléchir à une politique plus volontariste de circulation du livre. Pourquoi ne pas imaginer, à côté du grand Salon international de l’édition et du livre de Rabat, un véritable réseau de salons régionaux du livre et de l’édition ? Fès, Marrakech, Tanger, Tétouan, Oujda, Agadir, Meknès, Laâyoune, Essaouira, mais aussi d’autres villes pourraient accueillir des manifestations conçues non comme de simples répliques du SIEL, mais comme des rendez-vous correspondant à leurs histoires, à leurs universités, à leurs publics et à leurs identités culturelles.
Il ne s’agit donc pas de multiplier les salons pour multiplier les salons. Il s’agit de faire circuler le livre. Faire circuler les auteurs. Faire circuler les éditeurs. Faire circuler les lecteurs. Faire circuler les idées. Une politique culturelle véritablement nationale ne peut être uniquement pensée depuis les deux grands pôles qui concentrent déjà l’essentiel de l’activité. Elle doit aussi permettre au livre de s’enraciner dans les territoires. Le soutien public : passer de l’aide au véritable écosystème
Deuxième question, plus délicate : celle du soutien public à l’édition.
Soutenir le livre est indispensable. Mais il faut peut-être désormais s’interroger sur la manière dont ce soutien est conçu. Car subventionner un livre ne signifie pas nécessairement soutenir son auteur. L’auteur se trouve souvent au commencement de la chaîne et, paradoxalement, demeure parfois celui qui en tire le moins de bénéfices économiques. Il faudrait donc réfléchir à une évolution des mécanismes de soutien : ne plus considérer uniquement le financement de la production éditoriale, mais prendre en compte l’ensemble de la chaîne de valeur du livre : création, édition, fabrication, rémunération de l’auteur, diffusion, distribution, promotion, traduction et commercialisation.

Le principe pourrait être simple : le soutien public doit accompagner le livre jusqu’à son lecteur et garantir que l’auteur ne soit pas absent de la valeur créée par son œuvre. Cela suppose naturellement des mécanismes transparents, évaluables et respectueux de l’indépendance éditoriale. Le problème n’est donc pas de soutenir moins. Il est de soutenir mieux. L’expertise du livre au cœur de la politique du livre. Il faut également réfléchir à la gouvernance de ce secteur.
La Direction du livre, des bibliothèques et des archives joue un rôle stratégique dans la politique nationale du livre. Il serait donc souhaitable que son pilotage puisse s’appuyer, de manière toujours plus affirmée, sur une expertise reconnue des métiers et des réalités du livre. Il ne s’agit évidemment pas d’opposer administration et expertise, ni de mettre en cause des personnes. Il s’agit simplement de rappeler un principe de bon sens : chaque politique publique gagne à être éclairée par une connaissance approfondie du domaine qu’elle entend développer. Or le monde du livre est devenu particulièrement complexe. Il faut connaître l’édition, les droits d’auteur, la librairie, la distribution, les bibliothèques, le numérique, les nouvelles pratiques de lecture, les politiques de traduction, les marchés internationaux et les mutations économiques du secteur.
Une politique ambitieuse du livre doit donc pouvoir s’appuyer sur des professionnels et des experts du livre, aux côtés des compétences administratives nécessaires à son déploiement. Créer une véritable institution de traduction littéraire. Il y a ensuite un chantier qui me paraît fondamental : la traduction. Le Maroc possède une littérature plurielle, écrite en arabe, en amazighe, en français et dans d’autres langues. Cette pluralité constitue une richesse considérable. Mais une littérature qui ne franchit pas les frontières demeure, pour une grande part, invisible.
Nous avons besoin d’une véritable politique nationale de traduction littéraire, qui pourrait trouver son expression dans une institution dédiée, dotée de moyens, d’une programmation et d’une stratégie internationale. Traduire les écrivains marocains vers l’anglais, l’espagnol, l’italien, l’allemand ou d’autres langues ; mais également traduire vers les langues du Maroc les grandes œuvres de la littérature mondiale. La traduction n’est pas une activité secondaire. Elle est un instrument de circulation des imaginaires, de dialogue entre les cultures et de diplomatie culturelle.
Le Maroc ne doit pas seulement accueillir les littératures du monde. Il doit aussi faire entendre ses propres voix dans le monde. Promouvoir le livre marocain. Il existe ici un paradoxe. Nous produisons des livres, mais nous ne disposons pas toujours d’une stratégie suffisamment forte pour les faire connaître. La promotion du livre marocain devrait donc devenir une véritable politique publique.
Pourquoi ne pas organiser des programmes de circulation des écrivains marocains dans les universités, les bibliothèques et les centres culturels ? Pourquoi ne pas soutenir davantage leur présence dans les grands salons internationaux ? Pourquoi ne pas créer des collections ou des programmes de traduction permettant de présenter régulièrement la littérature marocaine à l’étranger ? Et surtout, pourquoi ne pas construire une marque éditoriale du livre marocain, capable d’identifier, de valoriser et de promouvoir la diversité de notre production ? Le livre marocain ne doit pas attendre que le lecteur vienne à lui. Il faut aussi conduire le livre vers le lecteur.
La librairie : le maillon oublié. Il faut alors parler d’un acteur essentiel : le libraire. On peut écrire, publier et subventionner. Mais si le livre ne trouve pas de librairie, de réseau de distribution ou de circuit de diffusion, toute la chaîne reste inachevée. La politique du livre devrait donc intégrer beaucoup plus fortement la question de la librairie et de la distribution : soutien aux librairies indépendantes, développement des réseaux régionaux, commandes publiques pour les bibliothèques et les établissements universitaires, circulation des catalogues entre les régions. Car la véritable réussite d’un livre ne se mesure pas seulement à son tirage. Elle se mesure aussi à sa capacité à rencontrer un lecteur. Et les chiffres du SIEL montrent précisément qu’il existe un public.
En 2024, le Salon international de l’édition et du livre de Rabat a enregistré plus de 316 000 visiteurs et plus de 1,1 million de livres vendus, pour un chiffre d’affaires dépassant 120 millions de dirhams. Ces chiffres sont considérables. Ils démontrent qu’il existe une demande. Ils démontrent surtout qu’il existe un public du livre lorsque nous créons les conditions de sa rencontre avec l’offre éditoriale. Le livre marocain doit entrer pleinement dans l’ère numérique. Enfin, il faut regarder devant nous. La numérisation des productions littéraires marocaines devrait devenir une priorité. Manuscrits, revues, ouvrages épuisés, fonds anciens, archives littéraires, œuvres contemporaines : une partie considérable de notre mémoire écrite doit pouvoir être préservée et rendue accessible sous forme numérique, dans le respect naturellement des droits des auteurs et des éditeurs.
Pourquoi ne pas imaginer une grande bibliothèque numérique du livre marocain, structurée, accessible et pérenne ? Pourquoi ne pas créer une plateforme nationale permettant de découvrir les auteurs marocains, leurs œuvres, leurs éditeurs, les traductions disponibles et, lorsque les droits le permettent, les versions numériques des ouvrages ?
La numérisation n’est pas l’ennemie du livre papier. Elle est une autre manière de conserver, transmettre et faire circuler la mémoire écrite. Et, à l’heure de l’intelligence artificielle, la question devient encore plus urgente : ce qui n’est pas numérisé risque de devenir progressivement moins visible dans les nouveaux espaces de connaissance. Devenir un pays qui fait circuler ses livres.
Le Maroc a aujourd’hui une occasion historique. En 2026, Rabat est Capitale mondiale du livre de l’UNESCO. Cette distinction constitue une formidable reconnaissance internationale et peut être l’occasion de transformer l’événement en un véritable levier pour une politique durable du livre. Il ne faudrait donc pas que 2026 soit seulement une année de célébration. Il faudrait qu’elle soit une année de fondation. Fondation d’un réseau de salons régionaux. Réforme et réorientation des mécanismes de soutien. Renforcement de l’expertise institutionnelle. Création d’une véritable politique nationale de traduction. Soutien à la librairie et à la distribution. Promotion internationale du livre marocain. Numérisation du patrimoine littéraire. Et, surtout, reconnaissance de l’auteur comme premier maillon de cette chaîne de valeur. Car le véritable enjeu n’est pas de savoir si le Maroc produit suffisamment de livres. Les chiffres montrent qu’il produit. La question est désormais de savoir si nous savons suffisamment les faire vivre. Un livre ne s’accomplit pas lorsqu’il sort de l’imprimerie. Il s’accomplit lorsqu’il rencontre un lecteur. Et une politique du livre ne devrait donc pas seulement se demander : combien de livres avons-nous produits ? Elle devrait poser une question autrement plus ambitieuse : combien de livres marocains avons-nous réussi à faire circuler, au Maroc et dans le monde ? C’est peut-être à cette condition que nous passerons véritablement d’une politique de soutien au livre à une véritable politique nationale du livre.