ARTHUR SCHNEIDER – PROFESSEUR DE DESSIN ET DE PEINTURE DU SULTAN MOULAY ABDELAZIZ

La plupart des historiens pensent que le sultan Moulay Abdelaziz n’a été que photographe. Il faut revoir cette information totalement inexacte. Le sultan a voulu prolonger l’œuvre de rénovation de la société marocaine rendue nécessaire par les suites de la Guerra de Africa de 1860. Son père, Hassan 1er, avait envoyé des étudiants marocains pour qu’ils soient formés dans diverses universités d’Europe ou du Proche-Orient. Le but était double : acquérir et transférer au Maroc les bases de la technologie occidentale et induire un changement progressif à partir des élites urbaines.

Cela impliquait également la maîtrise des images par le dessin, comme cela avait déjà été envisagé par le sultan Ahmed el Mansour, puis par la photographie et le cinéma. C’est la raison pour laquelle le sultan recruta un professeur de peinture, Arthur Edward Schneider, en novembre 1900. Celui-ci était né le 16 septembre 1866 à Madison dans le Wisconsin. Il a été formé à l’art par Archibald M. Willard à Cleveland. Puis il partit en 1890 à New York compléter sa formation auprès de son frère William qui appartenait à l’école américaine dite tonaliste, mais qui était déjà informé de l’existence de l’impressionnisme français. Dans la capitale économique américaine, Arthur Schneider réalisa de très nombreuses aquarelles. Il s’inscrivit dans plusieurs sociétés américaines d’aquarellistes avant de se rendre à Paris en 1900. De là, il décide de se rendre seul au Maroc où il rencontre le sultan Moulay Abdelaziz. Celui-ci lui demanda de devenir son professeur particulier de dessin et de peinture. Arthur Schneider accepta et il demeura au palais jusqu’en mars 1902 avant de revenir aux États-Unis puis de retourner au Maroc à plusieurs reprises jusqu’en 1905, date du dernier portrait du sultan par le peintre américain.

Le dernier portrait de Moulay Abdelaziz réalisé par Arthur Schneider en couleur à Fès en 1905.

La conséquence fut la création d’un atelier de peinture, le premier du Maroc moderne, dans le palais de Marrakech en 1900, puis, un an plus tard, dans le palais de Fès avec un équipement matériel totalement américain, ce qui explique que les tailles des dessins du sultan ne soient pas exprimées en système métrique.

Le sultan, qui apprenait simultanément les techniques de la photographie et du cinéma grâce à l’ingénieur Gabriel Veyre également recruté en 1900, se mit à fréquenter l’atelier du peintre bien avant Moulay Ali R’bati à Tanger, considéré actuellement comme étant le premier Marocain à s’être intéressé aux arts plastiques, ce qui est inexact. Car le sultan, dès le début de l’année 1901, commença l’apprentissage du dessin et de la peinture. Arthur Schneider nous a légué une aquarelle où il se montre dans l’atelier en compagnie du sultan en train de réaliser un tableau en couleur sur un chevalet. Le sultan Moulay Abdelaziz peint un tableau sous le regard de son professeur Arthur Schneider.

Le peintre américain utilisa deux méthodes pédagogiques pour enseigner le dessin au sultan : dessiner d’après modèle vivant ou d’après un dessin réalisé par l’artiste américain. En raison de sa formation académique personnelle d’origine allemande, il ne pensa donner libre champ à son élève en lui demandant de poser formes et couleurs selon ce qu’il ressentait en fonction de sa culture propre, ce que l’on appelle faussement le spontanéisme.

Il fallait partir nécessairement du « réel ». Le sultan prit donc comme modèle le peintre puis un membre de la famille royale. Le professeur indique alors à son élève que dessiner, ce n’est pas seulement percevoir ou contrôler la motricité de sa propre main, c’est d’abord maîtriser sa capacité de traduction spatiale d’une perception visuelle gardée en mémoire à un tracé sur une feuille de papier ou sur une toile. Le sultan acquiesce et fera des progrès dans ses dessins ultérieurs qui représenteront divers animaux, ses proches parents ou les femmes de son entourage. Voici le portrait d’un de ses parents. On voit que le sultan a mieux observé les proportions ou il a su relier les formes. Il n’y a plus la faute du premier croquis avec deux fronts correspondant à la superposition de deux perceptions successives. Dans le second portrait, le sultan montre qu’il a compris les rapports de lumière et d’ombre, ce qui est un autre apprentissage. La coordination de l’œil et de la main est bien meilleure, ce qui est acquis par un homme âgé de 25 ans qui n’avait jamais dessiné antérieurement. On constate donc la progression de la structuration progressive du dessin par un sultan fasciné par ce qu’un artiste est capable de réaliser.

Arthur Schneider est si fier de son élève qu’il décrit les progrès de son élève dans deux textes qui paraissent dans une revue de New York, The Century Magazine, en mai et juin 1903. De même, Gabriel Veyre s’empare du sujet dans son livre Dans l’intimité du sultan tout en gardant inédites ses propres notes ainsi qu’un des carnets d’apprentissage du sultan. Aux États-Unis, les progrès du sultan sont examinés dans un journal du New Jersey, The Constitutionalist.

Tous s’interrogent sur les changements visibles chez une personne qui n’a pas eu d’exposition préalable à des images figuratives. Car ce qui est en jeu, ce n’est pas simplement un apprentissage moteur, ni un contrôle des mouvements de la main, mais aussi la construction d’un nouveau mode de pensée symbolique : comprendre que des traits sur une surface peuvent représenter une figure du monde réel.

Le sultan, qui a aussi des soucis à propos de son avenir, parfois de sa propre vie, en raison de la révolte de Bou Hamara, décide de se déplacer avec sa mehalla de Marrakech à Fès. Il a alors des moments d’incertitude. Cela l’éloigne de son apprentissage du dessin, mais il désire, épisodiquement, d’y revenir alors qu’il maîtrise de mieux en mieux la technique photographique, y compris pour le tirage des clichés qui sont de plus en plus destinés aux femmes de son harem pour lesquelles il a une évidente tendresse.

Il y a là un élément de la première tentative de modernisation du Maroc qui ira jusqu’à l’introduction à Fès, avant le protectorat, de la voiture automobile ou du chemin de fer. Tout cela n’a rien à voir avec des volontés de divertissement, ce qui confortait l’opinion publique citadine de l’époque qui avait besoin de se déculpabiliser en trouvant un bouc-émissaire. Puis tout prit fin brutalement, le sultan devant abandonner le pouvoir. Quelques années plus tard, la modernisation reprit, mais dans de toutes nouvelles conditions.