AHLAM LEMSEFFER « SEEKING FOREVER » QUÊTE DE L’ABSOLU / PÉNÉTRER L’ESSENCE DU RÉEL JUSQU’À L’ÉPURE

Ahlam Lemseffer nous offre une exposition rétrospective de son oeuvre . Il y eut les expositions Bleu (Galerie Delacroix de Tanger de janvier à mars 2024), les deux expositions de 2025 des Villas des Arts de Casablanca puis de Rabat (« Zina, au-delà du bleu »), enfin l’actuelle rétrospective de février 2026 qui a pour titre « Seeking forever ». Elle a lieu dans la galerie casablancaise de Jacques-Antoine Gannat , la AA Gallery jusque’en avril prochain.

L’artiste naît à El Jadida dans une ville en pleine transformation où vont apparaître de nombreux artistes qui deviendront des figures majeures de l’art marocain : André Elbaz, Chaïbia (qui fut très longtemps l’élève d’André Elbaz) et son fils Houcine Tallal, Fatna Gbouri, Bouchaïb Habbouli, plus tard Tibari Kantour, etc. L’enfant reçoit un prénom emprunté au livre d’Ibn Sirîn, le Tafsîr al-ah’lâm ou L’Interprète des Songes. S’il y a bien quelque chose qui ne change pas tout au long du parcours de Ahlam, ce sont les émotions que lui donnent ses toiles.

Cela est déjà le cas à Bab Rouah à Rabat en 1994. Le nom de l’artiste s’efface peu à peu au profit du prénom, signe évident d’un effacement du « Nafs » apparent. En même temps, nous avons là une artiste qui exprime des émotions fortes à chaque étape de son chemin.

Ahlam au préalable avait acquis sa formation d’abord en France à l’école des Arts Déco et à l’école Penninghen, doublée par un enseignement de littérature à Paris VIII. Dans cette exposition, nous découvrons une série de paysages peints à l’huile à la touche impressionniste.

Puis l’artiste rentre au Maroc et ses peintures portent des jugements sur les multiples formes de dégradation des divers espaces qu’elle perçoit autour d’elle.

Peu après, au milieu des années 1990, elle découvre la guerre en Bosnie et, abandonnant tout réalisme, elle va exprimer dans des toiles symboliques très fortes, les équivalents du Guernica de Picasso, son ressenti d’alors. Il y a une abstraction apparente mais la présence de lignes d’horizon séparant la terre et le ciel montre que l’artiste pense à des paysages abîmés même si ceux-ci sont totalement délocalisés.

Par la suite, on verra les effets de nombreux changements dans sa vie personnelle et à l’occasion de rencontres artistiques incessantes, tout d’abord au Maroc, comme décrit dans la Lettre à Ahlam d’Ahmed Jaride en 2007 ainsi que la création du Centre d’art contemporain de Briech en 2012. Des échanges ont lieu en permanence avec des artistes de plusieurs continents. Ahlam Lemseffer est aujourd’hui, en raison de ses déplacements incessants, l’artiste marocaine qui a la plus grande connaissance du champ artistique à l’échelle mondiale et qui se trouve donc dans de multiples réseaux à l’échelle planétaire.

La peinture d’Ahlam aujourd’hui est résolument abstraite. Elle évolue vers un minimalisme de plus en plus prononcé et donc vers des couleurs dominantes, comme le noir et surtout le bleu, de plus en plus affirmées jusqu’à devenir, dans certains cas, l’occasion d’une forme d’expression qui tend vers le monochrome. On remarque que les bleus de l’artiste, différents des bleus Majorelle ou Yves Klein, sont particulièrement profonds. Ils se sont progressivement imposés jusqu’à occuper parfois tout l’espace. L’artiste enlève ce qu’elle appelle le superflu pour arriver à l’épure.

Sa peinture évolue vers l’invisibilisation de l’image, ce qui accompagne les tensions entre abstraction lyrique de jadis et abstraction rigoureusement géométrique. Ce qui domine, dans cette traversée d’une quarantaine d’années, c’est une recherche permanente de la lumière, puisque même les noirs de l’artiste sont lumineux. On voit aussi le passage de la beauté des formes naturelles à d’autres formes en gardant l’essentiel, le wujûd.