LE ROI ET MA PLUME — DERNIER REMPART D’UN PEUPLE FATIGUÉ DE SE TAIRE

Il y a des histoires que l’on jurerait sorties d’un scénario. Celle-ci, pourtant, nous la vivons. Elle ne se joue pas sur un écran, mais dans les foyers, dans les hôpitaux qui manquent de tout, dans le regard baissé d’une jeunesse qui ne croit plus qu’on l’entend.

Depuis des siècles, un peuple aux mille visages — amazigh, arabe, saharien, juif, africain — a fait un choix que peu de nations peuvent revendiquer avec une telle constance : remettre son destin entre les mains d’une seule institution, la monarchie. Pas par soumission. Par un pacte silencieux, transmis de mère en fille, de père en fils, où le trône devient le dernier repère quand tout le reste tangue.

Et ces dernières années, tout a tangué. Demandez à n’importe quelle famille marocaine ce que signifie « tangue », et elle vous répondra sans détour : c’est l’ordonnance qu’on ne peut plus payer, c’est l’enfant brillant qu’on inscrit malgré tout dans une école qui craque de partout, c’est le silence gêné quand on demande « et ton dossier, il avance ? »

LE FOSSÉ DE LA HONTE

Comment en sommes-nous arrivés là ? Une équipe portée au pouvoir avec l’espoir d’un peuple entier a, en cinq années, laissé derrière elle un goût amer, presque irrespirable. Des secteurs entiers — la santé, l’éducation, ce qui devrait être sacré — ont montré leurs failles jusqu’à l’os, jusqu’à la honte. Des postes stratégiques distribués loin de tout concours, loin du mérite. Des parlementaires qui ont senti le poids d’une pression qu’on ne devrait jamais exercer sur la voix du peuple. Des institutions censées contrôler, empêchées de le faire. Une presse sommée de choisir entre sa liberté et sa tranquillité.

On connaît tous, dans nos familles, cet oncle à qui l’on a confié les clés de la maison le temps d’un voyage — et qui, au retour, a changé les serrures, vidé le garde-manger, et prétend que tout va bien. Un pays, ce n’est rien d’autre qu’une maison à l’échelle de trente-huit millions de personnes. Et une maison qu’on laisse se dégrader pièce après pièce finit toujours par s’effondrer sur ceux qui l’habitent, pas sur ceux qui en sont partis.

Et pendant que ce fossé se creusait, en silence, une partie de notre jeunesse a répondu par le geste le plus déchirant qui soit — celui qu’aucun communiqué officiel n’a jamais su nommer avec honnêteté. Que dire à une mère qui a fait tout juste et à qui l’on rend un enfant que le désespoir a emporté avant l’État ?

« Un peuple qui se tait n’est pas un peuple apaisé. C’est un peuple qui attend. »

On dit chez nous que « la plaie cachée est celle qui infecte le plus vite ». Ce n’est pas un roman. C’est le prix que l’on paie quand le silence dure trop longtemps, quand on soigne l’apparence au lieu de soigner la blessure.

UN ROI NE REGARDE JAMAIS SON PEUPLE S’EFFONDRER

Mais il y a une chose que l’Histoire du Maroc nous a toujours enseignée : le trône, lui, ne détourne jamais le regard. Un père digne de ce nom ne referme jamais la porte sur un enfant qui souffre, même quand ce sont d’autres qui ont manqué à leur devoir. À la veille d’échéances électorales décisives, alors que la défiance montait comme une marée que plus rien ne semblait pouvoir arrêter, le Souverain a choisi. Non pas le silence complice — jamais cela n’a été son chemin — mais le geste qui tranche, celui qui redonne à un peuple la certitude d’être vu.

Deux décisions, en apparence techniques, mais d’une portée qui dépasse largement les textes de loi : mandater le ministère de l’Intérieur pour que toute la lumière soit faite, sans délai et sans complaisance, sur les dérives du dernier gouvernement ; et donner à la Cour des comptes les coudées franches, adossée à un Parlement enfin réarmé de sa légitimité, pour que rendre des comptes cesse d’être une formule creuse.

Ce n’est pas un hasard de calendrier. C’est un roi qui refuse que son peuple entre dans les urnes la tête basse, résigné à ce que rien ne change jamais. Car un serment trahi ressemble toujours, au début, à une simple négligence — jusqu’au jour où plus personne, autour de la table, ne se souvient pourquoi on avait juré.

CE QUE CELA NOUS DEMANDE, À NOUS

Mais soyons honnêtes entre nous, lecteurs : peut-on décemment demander à un seul homme, fût-il roi, de porter à bout de bras la vigilance de tout un peuple ? La confiance n’est jamais un chèque en blanc que l’on signe une fois pour toutes — c’est une garde que l’on tient, jour après jour, comme on tient la garde d’un malade qu’on aime. Elle s’use si on la laisse à d’autres.

Alors que devons-nous faire, concrètement, nous qui lisons ces lignes — à Rabat, à Casablanca, à Paris ou à Washington ? Exiger de nos élus des comptes aussi précis que ceux qu’on exige d’un commerçant sur un marché. Refuser que l’impunité devienne, comme on dit chez nous, « une habitude qu’on ne remarque même plus ». Soutenir, sans complaisance ni naïveté, les institutions qui, enfin, font leur travail — la Cour des comptes, une presse libre, une justice qui ose. Et surtout, ne jamais confondre la critique légitime d’une équipe gouvernementale avec une remise en cause de ce qui nous unit : le Trône, le Sahara, la dignité nationale.

PROGRAMME POLITIQUE OU VISION ROYALE : LA CONFUSION QUI ARRANGE TOUT LE MONDE

Il faut le dire une bonne fois, et sans détour : une grande partie de notre classe politique confond, volontairement ou par paresse intellectuelle, un programme et une vision. Un programme, ça se vote, ça se négocie, ça se troque parfois contre un portefeuille ministériel. Une vision, elle, ne se marchande pas — elle se transmet, elle se tient, elle traverse les mandats et les majorités comme le fleuve traverse les saisons sans jamais demander la permission.

Le Roi n’a pas de programme électoral. Il n’a pas besoin d’en avoir. Sa légitimité ne se renouvelle pas tous les cinq ans dans un isoloir — elle se prouve, justement, dans ces moments où personne ne l’y oblige. Un parti peut perdre une élection ; une monarchie ne perd pas une nation. Et c’est peut-être là toute la différence que nos chefs de partis feraient bien d’apprendre avant d’apprendre à faire des discours : on peut perdre un scrutin, on ne perd pas un peuple.

LA « OUIZARA » : QUAND LE BUDGET DE L’ÉTAT DEVIENT LE BUDGET DE SA CARTE DE VISITE

On connaît cette scène, hélas trop bien : un homme arrive au sommet de l’appareil d’État, et soudain, par un tour de passe-passe qu’aucun manuel d’économie n’explique, l’intérêt général se met à ressembler étrangement à son intérêt personnel. Des marchés qui atterrissent, comme par hasard, chez des entreprises qu’on connaît bien pour les avoir vues grandir dans son propre salon. Des budgets votés au nom de la nation, mais taillés sur mesure pour son parti, ses ministres, ses obligés. Cela porte un nom, chez nous — appelons-la la lawziaa : cette distribution des faveurs sous le toit même du Parlement, pendant que certains ministres, aujourd’hui si prompts à donner des leçons de vertu, gardaient hier un silence aussi épais que confortable.

On dit chez nous : « celui qui a mangé avec une main tape aujourd’hui sur la table avec l’autre. » Il faudra un jour leur rappeler que la mémoire d’un peuple est plus longue que celle d’une campagne électorale.

Et si l’on cherche une punition à la hauteur de l’aveuglement, on ne leur souhaite rien d’autre — à une bonne partie d’entre eux — qu’un aller simple, sans billet retour, loin des palais qu’ils ont pris pour des propriétés de famille.

500 000 CONTRE 12 MILLIONS : LE CHIFFRE QUI FAIT PLUS MAL QU’UNE DÉFAITE

Voici un chiffre qui devrait faire trembler bien plus qu’un mauvais sondage : plus de douze millions de Marocains en âge et en droit de voter, et moins de 500 000 nouveaux inscrits. On a longtemps cherché des coupables commodes — la jeunesse qui n’écouterait que du Gnawa à plein volume, ou pire, du rap et de la pop à la marocaine, jugés trop vulgaires pour « bien se tenir » en politique. Convenons-en, avec le sourire : ce n’est pas un casque audio qui empêche un citoyen de s’inscrire sur les listes électorales. On a les écouteurs, mais on n’a pas perdu l’ouïe — et surtout pas la mémoire.

Non, mille fois non. Ce silence électoral n’est pas un problème de décibels, c’est un problème de confiance. On ne boude pas une urne par caprice ; on la boude quand on a vu, année après année, que le bulletin ne change rien à la table où se partage vraiment le gâteau.

COMMENT VOULEZ-VOUS QUE SA MAJESTÉ NE BOUGE PAS ?

Posons la question autrement, et sans détour : comment imaginer un instant que le Souverain reste spectateur d’un tel déclin — celui des rêves d’un peuple, celui de la confiance placée dans le Trône depuis des siècles ? C’est précisément parce que cette confiance est un héritage, et non un acquis automatique, que Sa Majesté a choisi de mandater ses institutions pour enquêter vite, juger avec impartialité, et sanctionner dans un temps record — à la vitesse de la lumière, dirait-on — avant même que les urnes ne rendent leur verdict.

LE TEMPS : NOTRE MEILLEUR ALLIÉ ET NOTRE PIRE ENNEMI

Reste une question qui, elle, ne trouve pas de réponse simple : celle du temps. Pour les dossiers déjà instruits par la Cour des comptes, pour les jugements suspendus ou gelés devant la justice, la rapidité est possible — la machine est lancée. Mais pour le reste ? Le temps est à la fois notre meilleur soutien et notre pire ennemi : il permet à la vérité de se construire solidement, mais il permet aussi à l’oubli de faire son sale travail avant que le verdict ne tombe.

On dit chez nous : « la patience est la clé du soulagement » — encore faut-il qu’elle ne devienne pas la clé de l’impunité.

LA DÉMOCRATIE NE MARCHE JAMAIS SEULE

Pour finir, disons-le clairement : tout serait possible au Maroc — vraiment tout — si notre démocratie avançait au même pas qu’une presse libre, marocaine, privée ou publique, mais surtout sensée, juste, compétente, reconnue, et avant tout patriote. Une démocratie sans presse digne de ce nom, c’est une voiture avec un seul phare : elle avance, mais elle n’éclaire que la moitié de la route.

Car voici la vérité qui dérange, et qu’il faut pourtant dire haut : l’image d’un pays ne se joue pas seulement dans les discours qu’on prononce à l’étranger. Elle se joue dans chaque dossier traité avec justice, dans chaque enfant soigné à temps, dans chaque jeune qui retrouve une raison de rester plutôt que de fuir. Le regard que le monde porte sur le Maroc est à la mesure exacte du regard que nous portons, nous, sur nous-mêmes.

LE VRAI SCÉNARIO

Voilà, en réalité, le scénario qu’aucun film n’aurait su écrire avec autant de justesse : non pas celui d’un pouvoir qui s’accroche à ses privilèges, mais celui d’un monarque qui, à l’instant précis où tout pouvait basculer, choisit de restaurer l’espoir plutôt que de gérer sereinement le déclin.

On dit chez nous qu’« la main qui donne est toujours au-dessus de celle qui reçoit ». Mais une main ne suffit pas à porter un pays. Il faut aussi, parfois, la main qui corrige, qui tranche, qui refuse de laisser filer ce qui a été mal fait en notre nom — et il faut, en face, des mains qui se lèvent pour porter leur part du fardeau.

L’Histoire du Maroc a toujours été ponctuée de ces instants où le trône redevient, pour son peuple, le dernier point fixe dans la tempête. Nous vivons peut-être, aujourd’hui, l’un de ces instants-là. À nous, citoyens, de ne pas le laisser passer comme un fait divers de plus, comme une page qu’on tourne vite pour passer au match du soir.

Et si le vrai courage, en 2026, consistait justement à regarder la vérité en face — pour mieux la corriger, et non pour la fuir ?

Le sauveur d’une nation ne se raconte jamais lui-même. Ce sont ses actes, dans les moments où personne ne l’y obligeait, qui parlent à sa place. C’est peut-être cela, au fond, la véritable histoire de confiance entre un roi et son peuple : elle ne se décrète pas dans les discours. Elle se prouve dans les gestes que l’on pose quand le silence aurait été plus confortable — et elle se prouve aussi dans ceux, honnêtes, qui choisissent chaque jour de bien faire leur métier, loin des caméras, sans qu’on le leur demande.

À ceux-là — les hommes intègres qui tiennent encore debout dans les administrations, les tribunaux, les préfectures, souvent sans un mot de reconnaissance — ce texte leur doit d’être dit une fois clairement : le pays vous regarde, même quand il ne vous applaudit pas. Vous êtes, autant que le geste royal lui-même, ce qui empêche la maison de s’effondrer tout à fait.

Et à Sa Majesté, si ces lignes venaient un jour, par un chemin ou par un autre, jusqu’à Elle : qu’Elle sache que le peuple qui a placé sa confiance dans le Trône depuis des siècles ne demande ni miracle ni promesse. Il demande simplement à continuer de croire que quelqu’un, en haut, veille vraiment — comme un enfant qui, la nuit, n’a besoin de rien d’autre que de savoir qu’une lumière reste allumée dans le couloir. Cette lumière-là, aujourd’hui, elle est allumée. À nous tous, à présent, de ne pas la laisser vaciller.