LE SILENCE QUI NOUS COÛTE CHER – CE QUE STRASBOURG NOUS APPREND SUR NOTRE ABSENCE DE DIPLOMATIE

Il existe deux sortes de silence. Celui qui protège, et celui qui abandonne. J’ai grandi loin de mon pays — trente et un ans déjà — et j’ai appris, dans cet exil choisi, à reconnaître la différence entre les deux. Le silence de Rabat, cette semaine, appartient à la seconde catégorie. Pas un communiqué. Pas une convocation d’ambassadeur. Pas une phrase, même sèche, dans la bouche d’un ministre. Strasbourg a voté un texte qui nous concerne au premier chef, et de notre côté, la vie a continué. Comme si de rien n’était. Comme si 339 voix contre nous ne méritaient pas seulement une réponse.

Je pose la question à mes lecteurs, sans détour : est-ce là un silence de dignité, celui qui refuse de s’abaisser à répondre à chaque provocation ? Ou est-ce, plus simplement, un silence d’impuissance — celui qu’on adopte quand, au moment où il fallait parler, il n’y avait tout simplement personne dans la salle pour porter notre voix ?

Je crains que ce soit la seconde réponse. Et c’est cela, plus que le vote lui-même, qui devrait nous tenir éveillés cette nuit.

L’infirmité que personne ne nomme. On parle beaucoup, chez nous, de diplomatie officielle — ambassadeurs, ministères, sommets, communiqués. On parle très peu de son double invisible, celui qui agit en amont, loin des caméras : la diplomatie parallèle. Les réseaux d’amitié parlementaire, les think tanks présents à Bruxelles à l’année, les universitaires qui interviennent dans les commissions, les journalistes accrédités qui connaissent les eurodéputés par leur prénom, la diaspora organisée capable de peser sur une opinion avant même qu’un texte n’arrive en plénière. Ce travail-là ne se fait pas le jour du vote. Il se fait des années avant, dans l’ombre, patiemment, sans gloire.

Et de ce travail-là, disons-le avec la franchise que je me suis toujours imposée dans ces colonnes : nous en sommes largement absents. D’autres causes, d’autres capitales, d’autres mouvements ont, eux, une présence permanente au cœur même du Parlement européen — des relais qui parlent aux eurodéputés chaque semaine, qui organisent les rencontres, qui écrivent les argumentaires que les élus reprennent ensuite, parfois mot pour mot, en plénière. Nous, nous découvrons le texte le jour où il est déjà voté. Nous répondons à un procès dont l’acte d’accusation était rédigé depuis des mois par d’autres, dans des bureaux que nous n’avons jamais visités.

Le prix de l’improvisation. Ceuta 2021. Les mineurs non accompagnés. Ceuta 2026. À chaque fois, le même scénario : une crise éclate, l’Europe s’émeut, un texte circule, et nous découvrons — sidérés — l’ampleur de ce qui se joue sans nous. Nous mobilisons alors, dans l’urgence, une poignée de bonnes volontés, quelques articles, quelques appels téléphoniques de dernière minute. Une diplomatie de pompiers, quand nos adversaires, eux, pratiquent depuis longtemps une diplomatie de jardiniers.

Car c’est bien de cela qu’il s’agit : une graine plantée aujourd’hui ne donne rien dans l’instant, mais elle change tout le jour de la récolte. Mes grands-parents avaient une formule simple, qu’ils répétaient sans jamais se lasser : « Qui n’arrose pas son arbre en été ne doit pas se plaindre de son ombre en hiver. » Nous nous plaignons beaucoup, ces derniers jours, du manque d’ombre.

Ce que je demande, humblement. Non pas un ministère de plus, ni un budget de communication. Mais une décision : reconnaître, enfin, que la bataille se joue avant le vote, pas après. Former de jeunes Marocains à ce métier de l’influence parlementaire. Financer une présence permanente et professionnelle auprès des institutions européennes. Organiser notre diaspora — des dizaines de milliers de compétences, d’avocats, de chercheurs, de chefs d’entreprise établis en Europe — en un réseau structuré, et non plus en volontaires dispersés qui s’indignent chacun de son côté sur les réseaux sociaux.

Parce qu’au fond, ce vote de Strasbourg n’est pas la maladie. Il n’est que le symptôme d’une infirmité plus ancienne, plus profonde, que nous refusons collectivement de regarder en face : celle d’un pays qui a une histoire, une position, une légitimité à défendre — et qui n’a pas encore appris à les défendre là où les décisions se prennent réellement.

Je le dis avec la gravité qu’impose le sujet, mais aussi avec une forme d’espoir têtu, celui qui m’anime depuis que j’ai quitté ce pays à vingt-trois ans sans jamais cesser d’y penser : il n’est pas trop tard. Il est seulement temps de cesser d’improviser, et de commencer, enfin, à semer.