LES INDUSTRIES CULTURELLES : LE TEMPS DU PASSAGE DE L’INTUITION À L’INDUSTRIE

Par Mounir SERHANI
Il aura fallu quelques années pour qu’une expression autrefois réservée aux colloques, aux rapports d’experts et aux cercles universitaires entre véritablement dans le vocabulaire du développement : les industries culturelles et créatives. Au Maroc, l’idée n’est pourtant pas nouvelle. Dès 2019, les premières Assises consacrées à ce secteur avaient posé une évidence : la culture ne peut plus être pensée uniquement comme une dépense publique, une politique de soutien aux artistes ou un supplément d’âme de l’action publique. Elle constitue également une économie, un marché, un ensemble de métiers, de compétences, de chaînes de valeur et, potentiellement, un puissant levier de développement. Mais six ou sept années après cette prise de conscience, une question demeure : sommes-nous réellement passés de la culture comme secteur soutenu à la culture comme industrie organisée ? La nuance est essentielle. Car produire un livre, monter un spectacle, réaliser un film, organiser un festival ou créer une œuvre musicale ne suffit pas à constituer une industrie. Une industrie suppose une chaîne de valeur : création, production, financement, distribution, commercialisation, diffusion, propriété intellectuelle, formation, données, exportation et capacité à renouveler l’investissement. Elle suppose surtout que le créateur ne soit pas condamné à être simultanément auteur, producteur, diffuseur, administrateur, comptable et parfois même distributeur de sa propre œuvre. C’est précisément là que se situe l’un des paradoxes marocains. La créativité existe. L’écosystème industriel, lui, reste à consolider.
Une étude publiée en 2026 par l’International Finance Corporation apporte à cet égard un éclairage particulièrement intéressant. Elle estime que les industries culturelles et créatives représentaient environ 2,4 % du PIB marocain en 2022 et qu’elles avaient généré près de 43 milliards de dirhams de revenus en 2023, pour plus de 116 000 emplois et quelque 9 500 entreprises. Ces chiffres ne décrivent donc plus une activité marginale. Ils révèlent l’existence d’un véritable gisement économique. Mais la même étude met en évidence les fragilités structurelles du secteur : accès très limité au financement, faible formalisation d’une partie des activités, difficultés de monétisation de la propriété intellectuelle et obstacles à l’accès aux marchés. (IFC, 2026)
Le problème n’est donc plus de démontrer que la culture peut produire de la valeur. Le véritable enjeu est de savoir comment cette valeur est créée, captée, redistribuée et réinvestie. C’est ici que le débat sur les industries culturelles doit gagner en maturité. Pendant longtemps, la politique culturelle a principalement raisonné en termes de subventions. L’État soutient un festival, une association, une publication, une troupe ou une manifestation. Cette intervention demeure nécessaire, notamment pour les expressions artistiques qui ne peuvent être soumises aux seules règles de rentabilité. Mais une politique culturelle moderne ne peut pas se limiter à la logique du guichet. Il faut désormais penser en termes d’écosystèmes.L’édition, par exemple, ne peut être réduite à l’acte d’imprimer des livres. Elle implique l’auteur, l’éditeur, le correcteur, le graphiste, l’imprimeur, le distributeur, le libraire, les bibliothèques, les plateformes numériques et les dispositifs de médiation. Or, lorsque l’un de ces maillons est faible, toute la chaîne s’en trouve fragilisée. La même observation vaut pour le cinéma et l’audiovisuel. Une production ne devient une véritable industrie que lorsqu’elle dispose d’un environnement permettant au film de naître, d’être financé, produit, distribué, promu et vendu au-delà de son premier marché. Elle suppose également des scénaristes, des techniciens, des producteurs, des agents, des diffuseurs et des mécanismes permettant de rentabiliser les droits. La musique connaît une transformation comparable. Le numérique a considérablement élargi les possibilités de diffusion, mais il a également bouleversé les modèles économiques. L’œuvre circule davantage, tandis que sa rémunération devient parfois plus complexe. L’UNESCO souligne précisément cette contradiction : l’environnement numérique ouvre de nouvelles possibilités pour les créateurs, mais impose aussi de repenser les mécanismes de rémunération et de protection sociale et économique des artistes.
Le numérique n’a donc pas supprimé les intermédiaires : il en a créé de nouveaux.Plateformes, algorithmes, réseaux sociaux, services de streaming, influenceurs, producteurs de contenus : toute une économie nouvelle s’est installée entre le créateur et son public. Celui qui maîtrise ces nouveaux intermédiaires maîtrise souvent une part considérable de la valeur produite. Le Maroc ne peut donc pas construire ses industries culturelles avec des outils administratifs conçus pour une économie culturelle du siècle dernier. Il faut aussi parler d’un autre angle mort : la donnée. Comment élaborer une politique industrielle culturelle sans connaître précisément le nombre d’entreprises, leur chiffre d’affaires, leurs emplois, leur répartition territoriale, leurs exportations, leurs besoins financiers ou encore les revenus réellement générés par les droits d’auteur ? L’un des mérites de l’étude de l’IFC est précisément de contribuer à combler ce déficit de connaissance.
La culture a longtemps souffert d’une forme de paradoxe statistique : on affirme qu’elle est stratégique, mais on mesure encore insuffisamment son poids économique. Or ce qui n’est pas correctement mesuré est difficilement défendable dans les arbitrages budgétaires. Cette question est d’autant plus importante que les industries culturelles ne sont pas uniquement concentrées dans les grandes métropoles. Le patrimoine, l’artisanat, les arts populaires, les festivals, les expressions musicales, les savoir-faire et les créations numériques peuvent contribuer à une véritable économie culturelle territoriale.
La politique culturelle ne devrait donc pas seulement chercher à attirer le public vers les grandes institutions. Elle devrait aussi permettre aux territoires de transformer leurs ressources culturelles en opportunités économiques sans les dénaturer. C’est là qu’intervient une notion fondamentale : la valorisation. Valoriser ne signifie pas commercialiser à tout prix. Valoriser signifie donner à une ressource culturelle les conditions de sa transmission, de sa visibilité et, lorsque cela est pertinent, de sa transformation en activité économique durable.Le patrimoine constitue à cet égard un exemple particulièrement révélateur. Un site historique peut être conservé comme un monument silencieux ou devenir le cœur d’un écosystème associant médiation, recherche, tourisme culturel, artisanat, édition, création audiovisuelle et économie locale. La question n’est donc pas de choisir entre conservation et économie, mais de construire les conditions d’une économie qui permette précisément de mieux conserver.
Il faut également sortir d’une autre illusion : celle selon laquelle l’investissement culturel serait nécessairement un acte de mécénat. Investir dans la culture peut être un acte économique à part entière. Encore faut-il que les modèles économiques soient lisibles, que les risques soient identifiés et que les instruments financiers soient adaptés aux réalités du secteur.Or l’étude de l’IFC révèle un paradoxe particulièrement révélateur : les industries culturelles et créatives marocaines ont reçu moins de 0,5 % du crédit destiné aux entreprises en 2021, tandis qu’environ 3 % seulement des entreprises créatives avaient accès à un financement formel. Autrement dit, le secteur produit déjà de la valeur, mais le système financier continue largement à le considérer comme un univers à risque. C’est probablement l’un des grands chantiers de la prochaine étape : inventer des instruments financiers adaptés à l’économie de la création. Crédit, garantie, capital-risque, financement participatif, mécanismes fondés sur les droits de propriété intellectuelle, incubateurs, résidences entrepreneuriales, accompagnement à l’export : la boîte à outils doit être beaucoup plus large que la seule subvention publique. Mais aucune industrie culturelle ne peut se développer durablement sans investir dans les femmes et les hommes qui la font vivre.
La formation devient donc déterminante. Il ne suffit plus de former des artistes. Il faut aussi former des producteurs, managers culturels, agents, administrateurs, programmateurs, médiateurs, spécialistes du marketing culturel, experts en propriété intellectuelle, professionnels du numérique et entrepreneurs créatifs. C’est pourquoi l’apparition de formations universitaires spécialisées dans les industries culturelles et créatives constitue un signal important. La culture a besoin d’artistes, mais elle a également besoin de professionnels capables d’organiser la rencontre entre la création, le public et le marché.
Le véritable défi marocain est finalement moins de créer une industrie culturelle que de transformer une multitude d’initiatives, de talents et de ressources en un écosystème cohérent.Cela suppose une stratégie nationale clairement identifiable, une meilleure coordination entre les acteurs publics et privés, une fiscalité réfléchie, des mécanismes de financement adaptés, une protection effective de la propriété intellectuelle, une connaissance statistique régulière du secteur, une politique territoriale de la culture et surtout une capacité à accompagner les entreprises créatives dans leur passage de l’informel ou du micro-projet à l’entreprise durable.La culture ne doit cependant pas devenir prisonnière du vocabulaire économique. Une œuvre ne vaut pas uniquement parce qu’elle se vend. Un poème, un spectacle, un film, une œuvre plastique ou une création patrimoniale possèdent une valeur symbolique, esthétique, sociale et politique qui excède nécessairement leur prix. C’est précisément cette tension qu’il faut préserver : faire de la culture une économie sans la réduire à une marchandise ; faire de la création un secteur productif sans lui retirer sa liberté ; faire de l’artiste un professionnel sans transformer l’œuvre en simple produit.
Les industries culturelles et créatives sont donc arrivées à un moment décisif de leur histoire au Maroc. Le temps des déclarations générales sur leur potentiel est désormais largement dépassé. Les données commencent à montrer leur poids réel. Les talents existent. Les marchés existent. Les publics existent. Les technologies existent. Ce qui manque encore, c’est l’architecture. Une architecture financière, juridique, professionnelle, territoriale et institutionnelle capable de faire passer le Maroc d’une économie de projets culturels à une véritable économie de la création.
La question n’est plus de savoir si la culture peut créer de la richesse. La question est désormais beaucoup plus exigeante : sommes-nous capables de construire les industries qui permettront à cette richesse de naître, de circuler et de revenir durablement à ceux qui créent ?Repères documentaires utilisés : l’étude de l’IFC de 2026 fournit les données les plus récentes sur le poids économique, l’emploi, le financement et les obstacles structurels des ICC marocaines. L’étude marocaine publiée en 2022 sur l’édition, les arts de la scène, les musiques actuelles et l’audiovisuel permet de compléter cette approche par une lecture des chaînes de valeur. L’UNESCO apporte le cadre international sur la fragilité économique des créateurs et les transformations liées au numérique.
