LA TRADUCTION ACCOMPAGNE LE POUVOIR

Abdelhamid Ibn Al Farouq

Sainte traduction ! Elle a toujours eu bonne réputation. On lui prête volontiers entre autres vertus celles du dialogue, de l’ouverture et de la régénération des langues et des cultures. Elle ferait circuler les œuvres, rapprocherait les peuples en leur permettant de mieux se connaître. Le traducteur, lui, serait ce passeur qui transporte des mots, des textes, des cultures et des valeurs d’une contrée à l’autre. Certes, l’image est belle ! Elle est même, pour une part, juste, mais aussi tendancieuse, dès lors qu’elle laisse dans l’ombre une autre histoire de la traduction, moins pacifique : celle de ses rapports avec le pouvoir.

Bien avant les temps modernes, en 1142, un puissant homme d’église, Pierre le Vénérable, fait traduire en latin le Coran sur commande rémunérée. L’intention n’a rien d’un geste humaniste de rapprochement avec l’islam, qu’il désigne a priori comme une hérésie etdont il parle en termes d’une rare violence. Mais une conviction le guide : pour combattre une doctrine, il faut la connaître. Il réunit donc des traducteurs capables de rendre accessibles enlatin le Coran et plusieurs textes relatifs à l’islam. Rarement le lien entre traduction, connaissance et pouvoir aura été formulé avec une telle netteté : on traduit l’autre pour pouvoir s’en protéger et agir sur lui. La traduction devient ainsi un instrument de connaissance de l’adversaire, préalable à sa réfutation. Pour combattre une parole, il fautpouvoir la comprendre. Qui s’aventurerait dans une guerre sans auparavant avoir pris la juste mesure de l’arsenal de l’adversaire ! 

Quelques siècles plus tard, la relation entre langue et puissance est formulée avec une remarquable netteté. En 1492, le grammairien Antonio de Nebrija présente à Isabelle de Castille sa Grammaire de la langue castillane [= espagnole]. Dans son célèbre prologue, il écrit que « la langue a toujours été compagne de l’Empire ». La date donne à la phrase une résonance particulière : 1492 est aussi l’année de la chute de Grenade et du premier voyage de Christophe Colomb, inaugurant les grandes conquêtes européennes du monde. Nebrija avait compris qu’un pouvoir qui étend son territoire étend aussi sa langue.

Mais que se passe-t-il lorsqu’une puissance s’installe dans un pays dont elle ne connaît pas la langue, comme il advient souvent dans l’histoire des conquêtes ? Entre la sienne et celle des colonisés, il faut nécessairement un passage, une médiation. C’est là qu’intervient la traduction, comme instrument de communication,  sans doute. Mais aussi, et surtout, comme instrument de pouvoir. On pourrait ainsi prolonger le constat de Nebrija : si la langue accompagne l’Empire, la traduction accompagne le pouvoir.

Les conquérants l’ont compris depuis longtemps. On peut occuper un territoire par les armes ; on ne peut durablement l’administrer sans comprendre ce qui s’y dit. Il faut négocier, recueillir l’information, traduire les lois et les décisions, donner des ordres et s’assurer qu’ils ont été compris. Là où deux langues se rencontrent dans une situation de domination, le traducteur ou l’interprète n’est jamais très loin.

Loin d’être un cas unique,  le Maroc offre de cette relation entre traduction et pouvoir une illustration remarquable. À peine le Protectorat établi en 1912, l’administration de la traduction apparaît au cœur de l’organisation du nouveau pouvoir ; et dès le premier numérodu Bulletin officiel en arabe, elle figure dans la constitution du gouvernement. Si KaddourBen Ghabrit y est désigné comme Conseiller et interprète général chargé du Protocole et de la Chancellerie (B.O., n° 1, 1er fév. 1913). Déjà lié à la légation française à Tanger et familier du Makhzen, il se trouve à l’interface des deux pouvoirs. L’essentiel est là : l’interprétariat n’est pas relégué à une fonction technique ; il est installé au voisinage immédiat de la décision politique.

« Gouverner au Maroc, c’est pleuvoir » : on prête traditionnellement cette formule au Maréchal Lyautey, qui aurait été encore plus pertinent en avançant que « Gouverner au Marocc’est traduire » ;  lui, qui, par un arrêté du 2 septembre 1912, crée le Bulletin officiel du Gouvernement chérifien et du Protectorat de la République française au Maroc. Le texte prévoit expressément une édition française et une édition arabe. Le bilinguisme est ainsi inscrit dans l’instrument même par lequel le nouveau pouvoir publie ses décisions.

Il ne s’agit évidemment pas d’une simple générosité d’ordre linguistique. Dahirs, arrêtés et règlements doivent passer d’une langue à l’autre parce que le pouvoir lui-même doit circuler entre les institutions du Protectorat et celles du Makhzen. Il faut exprimer en arabe une terminologie et une phraséologie administratives formulées en français, rendre en français le lexique des institutions marocaines, trouver des équivalents, parfois les construire en cas de nécessité. La traduction ne vient donc pas après la décision pour simplement la faire connaître : elle entre dans le mécanisme qui permet à cette décision de circuler et de s’appliquer. Ainsi, le pouvoir colonial qui s’installe dans des territoires s’installe en même temps dans desinstitutions, se greffe sur un lexique et se coule dans des tournures syntaxiques plus ou moins heureuses.

En 1956, le Protectorat prit fin, non la présence de la langue française, implantée depuis moins d’un demi-siècle. Le français avait pris place dans l’administration, l’enseignement et de nombreux secteurs de la vie publique. La langue qui avait accompagné le pouvoir lui survivait désormais prolongeant sous d’autres modalités la présence dont elle était l’instrument. 

Mais, au moment même où l’ordre colonial commençait à se défaire, un autre rapport entre traduction et pouvoir était déjà en train de se dessiner. Dans un monde désormais partagé entre le bloc occidental et le bloc soviétique, la puissance ne se mesurait plus seulement à la maîtrise des territoires ; elle dépendait aussi de la capacité à recueillir, comprendre et traiter l’information. La frontière à franchir n’est plus nécessairement géographique ; elle est aussi linguistique. Et, cette fois, pour la franchir, on commence à se tourner vers la machine.

Au milieu du XXe siècle, la traduction entre ainsi dans un nouvel âge sans pour autant s’éloigner du pouvoir. Dans les années 1950, la possibilité de confier aux premiers ordinateurs le passage d’une langue à une autre commence à mobiliser chercheurs et États. Aux États-Unis, Warren Weaver envisage dès 1949 l’usage des calculateurs électroniques pour la traduction. En 1954, l’expérience menée conjointement par l’université de Georgetown et IBM permet de traduire automatiquement du russe vers l’anglais une soixantaine de phrases. L’expérience est encore rudimentaire, mais elle frappe les esprits : pour la première fois, la machine semble pouvoir franchir elle-même la frontière entre deux langues.

Le choix du russe n’a rien d’anodin. En pleine guerre froide, les États-Unis entreprennent d’accéder rapidement à la production scientifique et technique de l’URSS. Traduire devient aussi une manière de recueillir, traiter et exploiter l’information. Ce que l’interprète accomplissait autrefois auprès du conquérant ou de l’administrateur, on commence à imaginer que la machine pourra désormais l’accomplir à une tout autre échelle. La traduction automatique naissante se situe ainsi au croisement de la linguistique, de l’informatique et du traitement de l’information mais aussi des préoccupations stratégiques d’une grande puissance.

La Chine s’engage presque simultanément dans cette voie. Dès 1956, la traduction automatique trouve sa place dans la planification scientifique du pays et les premières recherches portent, elles aussi, sur le russe. En 1959, une expérience chinoise permet à un ordinateur de traduire plusieurs phrases russes en chinois. Mais la situation est sensiblement différente : le russe n’est pas alors pour Pékin la langue d’un adversaire ; il est celle de l’Union soviétique, principal partenaire idéologique, scientifique et technique de la Chine. Dans un cas, traduire permet de mieux connaître le rival ; dans l’autre, de mieux assimiler les connaissances du partenaire. La même technologie sert ainsi deux rapports différents à la puissance : surveiller l’adversaire ou accéder au savoir de l’allié.

Soixante-dix ans plus tard, le parallèle prend une résonance singulière. Après les tâtonnements, les interruptions et les désillusions des premiers programmes, la traduction automatique a bénéficié de l’accroissement de la puissance de calcul, de l’exploitation de corpus gigantesques puis de l’intelligence artificielle. Et voici que les États-Unis et la Chine se retrouvent parmi les principaux acteurs d’une nouvelle compétition technologique où la maîtrise des langues, des données et des modèles occupe une place stratégique. La vieille relation entre traduction et pouvoir ne disparaît pas : elle change d’échelle.

Le changement est vertigineux. Il fallait autrefois recruter des interprètes, constituer des services spécialisés, former des hommes capables de passer d’une langue à l’autre. Il fallait encore, au Maroc du Protectorat, deux éditions du Bulletin officiel pour faire circuler la décision entre le français et l’arabe. Aujourd’hui, quelques secondes suffisent pour faire franchir cette frontière à des millions de mots. Mais derrière la prouesse technique demeure une question ancienne : qui possède les langues, les corpus, les machines et les moyens de les faire parler ?

L’immense intérêt porté aujourd’hui à la traduction automatique et aux technologies qui la rendent toujours plus performante ne relève donc pas de la seule fascination pour la traduction et le progrès technique qui en facilite de l’exercice de manière extraordinaire. Dans un monde où circulent à vitesse vertigineuse des quantités considérables d’informations, comprendre les idiomes des autres, c’est accéder à ce qu’ils produisent, pensent, découvrent ou décident. Celui qui dispose des machines, des corpus et des modèles capables de traiter les langues à grande échelle dispose ainsi d’un formidable instrument de connaissance et, par conséquent, de puissance. L’intelligence artificielle ne rompt donc pas avec la longue histoire que nous venons de parcourir ; elle en transforme les moyens et en démultiplie les capacités.