LE COSTUME GONFLABLE COMMENT

Comment l’Orient a fabriqué ses Supermans en baudruche — et pourquoi la note arrive toujours chez les peuples
ÉPISODE III
L’occupation par abonnement : de Riyad à Ankara, la protection comme nouvelle conquête
Dans les deux premiers épisodes, mon cher lecteur, je vous ai montré la fabrique des héros jetables, puis le Golfe en flammes. Ce troisième volet ne convoque le passé que pour éclairer le présent. Il regarde ce qui se trame cette semaine même, à Tel-Aviv, à Washington, à Riyad, au Caire et à Ankara. Car la mécanique n’a pas pris sa retraite. Elle a simplement changé de nom : elle ne s’appelle plus occupation, elle s’appelle protection.
Onze pays sur une carte, et un président qui humilie
Et pendant que le Golfe compte ses missiles, que se dit-il ailleurs ? En août 2025, Benyamin Netanyahou a revendiqué publiquement son attachement à la vision du « Grand Israël ». Trente et un pays arabes et musulmans, le Maroc compris, y ont vu une « menace directe pour la sécurité nationale arabe ». Aujourd’hui, à quelques jours des législatives israéliennes du 27 octobre, cette carte refait surface dans la campagne, et l’on évoque des territoires touchant jusqu’à onze pays de la région. Slogan électoral ou programme ? Quand on vous dessine sur une carte, mon cher lecteur, ce n’est jamais pour vous offrir un cadre.
De l’autre côté de l’Atlantique, Donald Trump a fait de l’humiliation publique un style de gouvernement. Un président ukrainien rabroué dans le Bureau ovale devant les caméras, un président sud-africain piégé par une vidéo projetée en pleine audience, des princes sermonnés comme des écoliers. On ne négocie plus avec un chef d’État : on le met en scène. Et beaucoup acceptent le rôle, pourvu qu’on leur laisse le costume.
Hier le Koweït, aujourd’hui le Yémen : même recette, autre plat
Regardez maintenant le Yémen. Depuis juillet, la guerre y a repris. En septembre, les Houthis ont pris le littoral de la mer Rouge, puis frappé l’Arabie saoudite comme jamais : Aramco, des pétroliers, et l’aéroport de Riyad, où treize personnes ont été tuées il y a quelques jours. Je ne dirai pas que Washington ou Tel-Aviv tiennent la main des Houthis : ils les bombardent depuis des années, et Téhéran n’est jamais loin. Mais je pose la question de 1990, la seule qui vaille : à qui profite le crime ?
La réponse est venue d’elle-même. Le 16 octobre, Donald Trump déclare qu’Israël a été « très utile à l’Arabie saoudite » et que la normalisation est désormais possible, « peut-être plus que jamais ». Hier, l’invasion du Koweït a ouvert la porte aux bases américaines. Aujourd’hui, les missiles houthis ouvrent la porte à la protection israélienne des Lieux saints de l’islam. Même recette, autre plat. Le pompier change d’uniforme, mais c’est toujours lui qui tient le briquet… pardon, la lance.
À nos frères saoudiens : des hommes, pas des protecteurs
À nos frères saoudiens, je veux dire ceci, avec respect et affection : si vous cherchez des hommes pour garder votre terre, ne les cherchez pas chez ceux qui dessinent des cartes sur la vôtre. Regardez du côté du courage. Regardez les Palestiniens de Gaza, qui tiennent debout depuis trois ans sous un déluge que nulle armée n’aurait supporté, et qui n’ont jamais vendu leur dignité. Regardez les Marocains, dont les soldats ont versé leur sang sur le Golan en 1973 pour une terre qui n’était pas la leur, parce qu’elle était celle de leurs frères. Voilà des alliés qui ne demandent ni bases, ni normalisation, ni photo dans le Bureau ovale.
Le Caire, ou le président au chapeau tendu
Et puis il y a Le Caire. Le 17 octobre, le président Abdel Fattah al-Sissi convoque en urgence son Parlement pour obtenir le droit de mettre l’armée égyptienne au service de la défense saoudienne, si Riyad le demande. Quel scrupule démocratique soudain ! Le même Parlement qu’on ne consulte guère quand il s’agit des libertés, on le réunit en séance extraordinaire quand il s’agit d’offrir ses soldats. Après les milliards du Golfe qui maintiennent l’économie égyptienne à flot, voici l’armée proposée en retour. Appelons-le par son nom : le président au chapeau tendu. Celui qui tend la main pour recevoir, puis tend ses soldats pour payer.
Le poète arabe ‘Imran ibn Hittan l’a lancé au visage du tyran al-Hajjaj il y a treize siècles : « Lion contre moi, mais dans les batailles, une autruche. » Nos prétendus puissants n’ont pas changé de cœur. Un cœur de souris dans une crinière de lion.
L’art du geste : quand Tripoli rend à Rome sa monnaie d’histoire
Face au président au chapeau tendu, laissez-moi vous raconter un homme qui, lui, savait rendre une humiliation sans jamais tendre la main. Il y a des histoires qu’on ne trouve pas dans les manuels, mais que les peuples se transmettent comme un héritage. Celle-ci, c’est mon ami libyen, Abou Adnan, qui me l’a confiée, un soir, avec ce sourire de ceux qui savent que la mémoire est une arme lente.
Nous sommes en 1937. Mussolini débarque en Libye, colonie italienne depuis l’invasion de 1911. Il se fait remettre l’« Épée de l’Islam », se pose en protecteur des musulmans et, raconte la mémoire libyenne, exige de son représentant sur place que l’on aligne sur son passage les plus belles filles du pays, comme on dispose des fleurs le long d’une route. Un peuple réduit au rang de décor. Des familles humiliées qui n’avaient pas le droit de dire non.
Faites un saut de soixante-dix ans. Juin 2009 : Mouammar Kadhafi pose pour la première fois le pied à Rome en visite officielle. Il descend de l’avion avec, épinglée sur la poitrine, la photo d’Omar al-Mokhtar enchaîné, le Lion du désert pendu par les Italiens en 1931. À ses côtés, le fils du héros, devenu un vieil homme. Pas un mot n’a été prononcé, et pourtant tout le monde a compris le message.
Puis vient le geste. En novembre 2009, puis en août 2010, Kadhafi fait recruter à Rome, par une agence d’hôtesses, des centaines de jeunes Italiennes choisies pour leur allure, et les reçoit… pour leur parler d’islam et leur offrir un Coran. Silvio Berlusconi, Premier ministre, sourit pour les caméras. La presse italienne s’étrangle. Mais en Libye, les anciens ont compris. Un siècle après l’invasion, le colonisé rendait au colonisateur sa propre image, retournée comme un gant.
Choquant ? Provocateur ? Sans doute. Mais demandez-vous pourquoi le geste a tant dérangé. Parce qu’il disait une chose insupportable : nous n’avons pas oublié. Voilà la différence entre un homme et un costume gonflable. Le costume oublie, parce qu’on lui a soufflé dedans. L’homme se souvient, parce que ses racines plongent dans la terre.
« La mémoire est le trésor et le gardien de toutes choses », écrivait Cicéron. Un Romain. Kadhafi, à Rome, n’a fait que le prendre au mot.
Au passage, je veux saluer mon ami Abou Adnan, qui partage avec moi certains secrets de son pays. Un homme d’une droiture et d’une générosité exceptionnelles, d’une fidélité à l’amitié qui ne fait aucune différence entre l’ancienne et la nouvelle, d’une ouverture d’esprit rare et d’une personnalité bien trempée. Il est la preuve vivante de ce que je disais dans le premier épisode : la Libye, ce ne sont pas ses ruines. La Libye, ce sont ses femmes et ses hommes debout. Merci, mon frère. Ton pays a de la chance de t’avoir, et moi aussi.
La Turquie : le prochain taureau ?
Et maintenant, regardez vers le nord. Regardez la Turquie. Un pays qui, sans tambour ni trompette, a gravi une à une les marches de la puissance réelle : des universités qui attirent les étudiants de trois continents, une industrie qui exporte de l’automobile, de l’électroménager et des drones que le monde entier s’arrache, des entreprises de BTP qui bâtissent de Dakar à Doha, une compagnie aérienne qui relie plus de pays qu’aucune autre, et des séries télévisées regardées de Casablanca à Jakarta. Voilà un peuple qui n’a pas acheté de costume gonflable. Il s’est forgé des muscles, à la sueur de son front. Les Turcs ont un proverbe pour cela : « Damlaya damlaya göl olur », goutte à goutte se forme le lac.
Et c’est précisément ce qui dérange. Car un modèle qui réussit en silence est plus dangereux qu’un ennemi qui crie. Les faits sont là. En pleine campagne électorale, Benyamin Netanyahou présente la Turquie comme le nouvel ennemi d’Israël. Le 18 août, l’aviation israélienne frappe la base d’Abou al-Douhour, en Syrie, pour empêcher toute présence militaire turque. Le lendemain, l’ambassadeur américain à Ankara lui-même avertit d’un « risque réel d’escalade rapide vers une confrontation militaire directe ». En Méditerranée, les projets de câbles et de gazoducs se dessinent autour de la Turquie, sans elle. Et le 20 octobre, Recep Tayyip Erdoğan déclare : « Nous sommes entourés d’un cercle de feu. »
Je ne prétends pas lire dans les coffres des services israéliens. Mais je sais lire une carte, et je sais lire l’histoire. Quelle est la manière la plus sûre de ruiner une économie qui monte ? Pas les sanctions : la Turquie y a survécu. Pas les campagnes de presse : elle y est habituée. Non. Une guerre. Une guerre longue, coûteuse, dans laquelle on l’aurait attirée pas à pas, sur le sol syrien ou ailleurs, provocation après provocation, jusqu’au faux pas. Exactement comme on a attiré Saddam au Koweït en 1990. Le piège n’a pas changé. Seul le gibier change.
Alors, à nos frères turcs, je dis avec admiration : ne mordez pas à l’hameçon. Votre force, c’est votre patience. Gardez la devise de votre fondateur, Mustafa Kemal Atatürk : « Yurtta sulh, cihanda sulh », paix dans le pays, paix dans le monde. Un peuple qui bâtit n’a pas besoin de prouver qu’il sait détruire. Et le jour où l’on voudra vous entraîner dans le cercle de feu, souvenez-vous des trois taureaux. Et souvenez-vous que, cette fois, nous ne serons pas tous des spectateurs.
Les Turcs disent aussi : « Dost acı söyler », l’ami dit la vérité amère. C’est en ami que j’écris ces lignes.
Le pacte de La Mecque : une alliance, ou un mur de plus ?
Pendant ce temps, Riyad cherche des épaules. En septembre 2025, le royaume signe un accord de défense mutuelle avec le Pakistan, seule puissance nucléaire du monde musulman. Le 7 août 2026, la Turquie rejoint l’ensemble : c’est le pacte de La Mecque, où une attaque contre l’un vaut attaque contre les trois. Le 5 octobre, après les frappes houthies sur Riyad et Aramco, le dispositif est activé. Je comprends le réflexe. Quand le toit brûle, on appelle ses cousins.
Mais, selon mon analyse, c’est une erreur stratégique. Une alliance qui se bâtit en tournant le dos aux chiites, ceux d’Iran, d’Irak, du Liban et du Yémen, mais aussi les citoyens chiites de Bahreïn, du Koweït, de l’Est saoudien et du Pakistan lui-même, n’est pas une alliance : c’est une ligne de fracture. Et une ligne de fracture, c’est exactement ce que guettent ceux qui dessinent des cartes. Diviser les musulmans entre sunnites et chiites, c’est le plus vieux costume gonflable du monde : il ne coûte rien à celui qui l’offre, et il ruine celui qui le porte. Quant à nos frères turcs, que je mettais en garde contre l’hameçon, les voilà engagés sur le front yéménite. Sagesse ou piège ? L’avenir le dira, mais l’hameçon a rarement été aussi bien appâté.
Rappelons d’ailleurs, en bref, ce que l’on oublie trop souvent. Le mot chiite vient de « chi‘at Ali », littéralement « le parti d’Ali ». À l’origine, ce n’était ni une autre religion ni une autre voie : c’était un différend politique sur la succession du Prophète, que la paix soit sur lui, une querelle entre compagnons pour savoir qui devait guider la communauté. Le Coran est le même, la Kaaba est la même, le Prophète est le même. Les écoles, les rites et les théologies sont venus ensuite, au fil des siècles, souvent attisés par les guerres et par les princes. En 1959, le cheikh Mahmoud Chaltout, recteur d’Al-Azhar, reconnaissait l’école jaafarite comme légitime. En 2005, le Message d’Amman, endossé par des centaines d’oulémas, l’a réaffirmé. Autrement dit, nous nous déchirons depuis quatorze siècles sur une querelle d’héritage politique, et d’autres en ont fait une frontière. Une dispute entre frères n’a jamais justifié qu’on ouvre la porte au voisin qui convoite la maison.
« Et ne vous disputez pas, sinon vous fléchirez et votre force s’en ira. » — Coran, sourate Al-Anfal, verset 46. Et le vieux dicton arabe le dit à sa manière : « Moi et mon frère contre mon cousin ; mon cousin et moi contre l’étranger. » L’étranger est à nos portes. Il est temps de se souvenir qu’on est cousins.
Un seul sommet pour tous les musulmans : sept propositions
Alors je propose. Pas un sommet du Maghreb d’un côté et un sommet du Golfe de l’autre, chacun sous sa tente, chacun avec son communiqué. Un seul sommet, de Rabat à Jakarta, de Téhéran à Dakar, d’Ankara à Islamabad, sunnites et chiites à la même table. L’Organisation de la coopération islamique compte cinquante-sept États. Il est temps qu’elle cesse d’être une salle d’attente pour devenir une salle des machines.
Premièrement, un pacte de non-agression entre musulmans. Aucun pays membre ne prête son sol, son ciel ou ses ports à une attaque contre un autre pays membre. Les querelles se règlent à table, jamais par procuration.
Deuxièmement, une médiation permanente entre sunnites et chiites, confiée à des pays qui ont la confiance des deux rives : le Maroc, dont le Souverain est Commandeur des croyants et préside le Comité Al-Qods, le sultanat d’Oman, maître du dialogue discret, l’Indonésie et la Malaisie, qui prouvent chaque jour que l’islam et la modernité font bon ménage.
Troisièmement, un fonds commun d’investissement, alimenté par une fraction des fonds souverains qui dorment à Londres et à New York, pour l’industrie, l’eau, l’énergie et la santé dans les pays membres. Construire chez soi coûte moins cher que d’être protégé chez les autres.
Quatrièmement, une sécurité collective des détroits. Ormuz, Bab el-Mandeb, Suez, Gibraltar : tous bordés de terres musulmanes. Qu’ils soient gardés par leurs riverains, et non loués à des puissances extérieures.
Cinquièmement, un marché commun du savoir. Équivalence des diplômes, visas d’études et de recherche, universités en réseau. Que l’ingénieur de Fès travaille avec celui d’Istanbul, de Téhéran ou de Lahore sans aller quémander un visa à Paris.
Sixièmement, une voix unique dans les enceintes internationales sur la Palestine, Al-Qods et la souveraineté des États. Un vote, une position, et une capacité économique de dissuasion que personne ne pourra ignorer.
Septièmement, une solidarité d’intérêts plutôt que de sentiments. Commerce préférentiel, échanges en monnaies locales, corridors logistiques reliant l’Atlantique à l’Asie. Et le Maroc, porte de l’Afrique, a tout pour en être un pivot. Les sentiments s’usent. Les intérêts partagés, eux, tiennent.
Et l’ennemi de l’intérieur ? Dans ce tableau, je n’en vois qu’un, seul et unique : monsieur au chapeau tendu. Pas le peuple égyptien, entendons-nous bien : ce peuple de bâtisseurs, de savants d’Al-Azhar et de soldats d’Octobre 1973 mérite notre respect entier. Mais celui qui a fait de sa signature une marchandise et de son armée une monnaie d’échange. Une union se construit avec ceux qui donnent leur parole, pas avec ceux qui la louent.
Les Marocains le disent simplement : « Yed wahda ma tsaffaqch », une seule main n’applaudit pas. Depuis trente-cinq ans, nous applaudissons les autres avec une main chacun. Et si, pour une fois, nous joignions nos mains pour bâtir ?
L’occupation par abonnement
Voilà ce qu’on nous prépare : une occupation d’un autre genre. Plus de drapeaux plantés, plus de gouverneurs coloniaux. Des abonnements. Une sécurité louée au mois, une protection facturée en souveraineté. Et le jour où l’abonnement expire, on vous coupe le courant. Comme on a coupé celui de Saddam. Comme on a coupé celui de Kadhafi.
Un vrai révolutionnaire, je vous l’assure, ne se reconnaît pas au bruit de ses discours, mais à ce qu’il dévoile. Et ce qu’il dévoile aujourd’hui, c’est que la prétendue puissance qui nous terrorise a un cœur de souris, et non de lion. Elle frappe fort, mais elle ne tient que par notre peur et par notre division. Le jour où nous cesserons d’avoir peur, elle cessera d’être puissante. Le dicton français le dit sans détour : qui se fait brebis, le loup le mange.
Vous avez compris, mon cher lecteur. Hier, on nous vendait des bases. Aujourd’hui, des abonnements. Demain, peut-être, des cartes redessinées. À chaque fois, la même question nous est posée : spectateurs ou acteurs ? Cette fois, je refuse de rester dans la tribune. Et vous, de quel côté de l’histoire voulez-vous qu’on vous trouve ?


