TRADUTTORE TRADITORE – INFIDÈLE MALGRÉ SOI

Abdelhamid Ibn El Farouk 

Depuis que l’on traduit, le traducteur est sommé d’être fidèle. L’injonction paraît aller de soi, qui rassure l’auteur du devenir de son œuvre dans d’autres langues et engage le traducteur à conduire avec toute la probité requise un bien littéraire à bon port. La probité consiste ici, précisément, à s’astreindre à ne rien ajouter ni retrancher. Autrement dit, à restituer dans une autre langue ce que l’auteur a déposé dans la sienne. L’exigence, en effet, paraît simple, presque élémentaire. En fait, il n’en est rien. 

Car entre deux langues, les mots, pris dans des systèmes dynamiques de relations et d’oppositions qui en configurent le sens et les acceptions, ne se correspondent jamais tout à fait. Souvent fruits d’expériences singulières, ils n’ont par ailleurs ni la même histoire ni les mêmes usages, encore moins les mêmes résonances. Un mot peut trouver son équivalent dans une autre langue sans que celui-ci en restitue pour autant toute sa signification. Il en va de même des expressions, des images, des rythmes et de toutes ces nuances qui donnent à une œuvre sa singularité. Le traducteur fait souvent face à cette impasse linguistique universelle, dont aucune règle de fidélité ne saurait le délivrer : comment restituer ce qui ne se laisse pas entièrement transporter d’une langue à l’autre ? Comment ne rien ajouter ni retrancher lorsque le passage d’une langue à une autre oblige à introduire des ajustements d’une manière ou d’une autre ? La fidélité cesse alors d’être une règle de conduite évidente pour devenir un problème auquel chaque traducteur apporte sa propre réponse.

Les exemples de ces difficultés sont légion. Comment traduire en français le mot arabeṭarab, qui désigne un ravissement musical, sans que le mot ravissement puisse à lui seul en restituer toutes les nuances ? Que faire du mot allemand Heimat, qui ne se réduit ni à la patrie, ni au pays natal, ni au sentiment d’appartenance à un lieu ? Le traducteur peut conserver le mot étranger, lui substituer un équivalent approximatif ou recourir à une périphrase, dontl’usage excessif risque de produire une traduction inflationniste. Dans tous les cas, il devra assumer de prendre des décisions qui engagent le sens et modifient, si peu que ce soit, l’expérience du lecteur. Ces décisions, que l’on pourrait croire réservées à quelques mots profondément chargés de culture, traversent en réalité l’ensemble du travail de traduction. Elles rappellent surtout cette vérité embarrassante : pour rester fidèle à ce que dit un texte, le traducteur doit parfois s’éloigner de la manière dont il le dit. Autrement dit : la fidélité lui impose une étrange liberté, celle d’être infidèle malgré soi. 

Il existe même des mots que l’on qualifie d’« intraduisibles », comme si certaines langues possédaient des significations inaccessibles aux autres. Mais que faut-il entendre au juste par « intraduisible » ? Les passionnés de la question ne regretteront pas leur investissement en se procurant le volumineux Le Vocabulaire européen des philosophies, Dictionnaire des intraduisibles, collectif dirigé par Barbara Cassin (2004), qui montre que les intraduisibles ne sont pas ce qu’on ne peut traduire, mais « ce qu’on ne cesse pas (de ne pas)traduire » sans jamais en épuiser définitivement le sens. On ne cesse ainsi de traduire la Bible, le Coran, Dostoïevski, Nietzsche, Les Mille et une Nuits… Non que leurs traductions antérieures soient nécessairement infidèles ou défectueuses, mais parce qu’aucune ne saurait prétendre avoir dit une fois pour toutes ce que ces textes ont à dire. 

L’histoire de l’évangélisation de la Chine offre, à cet égard, un exemple encore plus significatif. Lorsque les missionnaires chrétiens entreprirent de traduire les textes religieux en chinois, ils se heurtèrent à une difficulté majeure : comment traduire le mot « Dieu » ? Dès la fin du XVIe siècle, le jésuite Matteo Ricci (1552-1610) fut confronté à cette question, dont Jacques Gernet retrace les enjeux dans son ouvrage Chine et christianisme. La première confrontation (1982). Fallait-il retenir le terme Shangdi, « Souverain d’en haut », déjà présent dans la tradition chinoise, ou Tianshu, « Seigneur du Ciel » ? La controverse se prolongea pendant plusieurs siècles, les missionnaires protestants du XIXe siècle débattant également de l’emploi de Shen, terme plus général désignant une divinité ou un esprit. Derrière le choix d’un mot se jouait une question plus importante : le Dieu des chrétiens pouvait-il être désignépar un terme déjà chargé de croyances et de représentations étrangères au christianisme ? Traduire revenait ici à prendre position sur la nature même de Dieu. Et voilà qu’un simple problème de vocabulaire devenait une question de théologie, de doctrine et de pouvoir.

Est-il nécessaire de puiser dans des livres savants et austères des exemples de ces mots qui ne trouvent pas d’équivalents dans une autre langue ? Le mot ghorba (غربة), par exemple, ne se réduit ni à l’exil, ni à l’éloignement, ni à la solitude. Il associe la séparation d’avec les siens, le sentiment d’étrangeté et le mal du pays. Le mot mourou?a مروءة réunit des qualités aussi diverses que la dignité, la générosité, le courage et la noblesse de conduite. Quant à l’expression birr al-wālidayn « بر الوالدين» , elle engage, au-delà du respect des parents, tout un ensemble de devoirs moraux et religieux. Mais ces mots sont-ils véritablement intraduisibles ? On parvient pourtant à en expliquer le sens dans une autre langue. L’intraduisible serait donc moins ce qu’on ne peut traduire que ce qu’on ne cesse de traduire sans jamais en épuiser le sens. 

On comprend dès lors combien les notions de fidélité et de trahison sont peu appropriées pour rendre compte de ce qui se passe réellement lorsqu’on traduit. Elles portent un jugement moral sur une opération soumise d’abord aux différences entre les langues. Façonnées par des histoires, des environnements géographiques et culturels singuliers, celles-ci ont chacune leurs manières de penser et d’exprimer le monde. Elles évoluent au gré d’un mouvement synchro-dynamique, déterminées par des tensions structurelles internes et par l’impact de facteurs externes d’ordre socio-culturel, forgeant des mots nouveaux, redéfinissant certains et abandonnant d’autres. Comment exiger alors du traducteur qu’il reproduise à l’identique ce qui a pris forme dans une autre langue, au terme d’une histoire différente ? 

Cela ne dispense pas le traducteur de toute responsabilité lorsqu’il ajoute ou retranche par négligence, par incompétence, par parti pris ou dans l’intention délibérée de donner à sa traduction unsens étranger à celui du texte original. Mais on ne saurait lui imputer les différences entre les langues comme s’il en était lui-même responsable.

La fortune de la formule à l’emporte-pièce traduttore, traditore tient certainement moins à sa vérité qu’à son euphonie. L’allitération et l’assonance qui la caractérisent lui confèrent,  certes, un pouvoir de séduction réel, mais aussi une autorité que rien ne justifie vraiment. A force de chatouiller l’oreille, elle a fini par s’imposer à l’esprit comme une évidence.