NOUREDDINE CHATER – UN AUTRE LANGAGE EST POSSIBLE

«Il ne faut, à aucun prix, renoncer à l’écriture, ne serait-ce que parce que dans toutes les grandes civilisations l’écriture est liée à la calligraphie, c’est-à-dire à la beauté.»

Peindre ou écrire. Parler ou écrire par la lettre. Raconter une histoire ou la dissimuler derrière les lignes calligraphiques des lettres qui la sous-tendent. Ou alors juste prendre une lettre et lui donner une infinité de sens selon la ligne qui la porte, selon la courbe qui en circonscrit le mouvement, selon, le trait qui en est le socle mobile.  Noureddine Chater a cette capacité de rendre les deux aspects de son travail, autant les formes liées aux courbes de l’écriture que les couleurs qu’il choisit en fonction de son sujet, à la fois complémentaires, mais parfois en parfait dissonances pour marquer le chaos, l’incertitude ou encore l’indéfini. «Il n’est pas question de rendre la lettre pour la rendre. En cela, elle se suffit à elle-même. Mais quand le peintre aborde les lettres en tant que sujets picturaux, il doit aller au-delà de ce qui est signifié. Le peintre crée des signifiances différentes qui puisent à la fois dans le vécu, dans l’identité, dans la culture et ses nombreuses manifestations.»  Pour le peintre, il ne s’agit pas d’aligner des jets de couleurs pour remplir un espace, pour le rendre touffu et partant impénétrable à la compréhension de celui qui le regarde. Non, le propos est tout autre. Il est ici question de donner corps à une autre lecture du mot et des lettres qui en portent et l’essence et l’ossature. Aucun trait n’est ici un hasard. Mais une volonté certaine d’écrire et de raconter une histoire. Une histoire qui ne se décline pas en mots et en phrases, mais en formes, en lignes, en traits, en couleurs, en ombre et en lumière. « La calligraphie est l’algèbre de l’âme tracée par l’organe le plus spiritualisé du corps, sa main droite. Elle est la célébration de l’invisible par le visible. », écrivait Michel Tournier qui met ici l’accent sur ce caché qui se révèle sous la couleur et le trait qui la trace dans l’espace. En effet, nous sommes ici, dans l’œuvre de Noureddine Chater face à ces géométries de l’esprit et cet algèbre de l’âme qui respire le souffle enchanté d’une poésie entre lettre et couleur. C’est ce mariage contre nature qui porte la force de ce qui est tracé et qui ne sera jamais dit. Dans ce partage intime et secret, « La calligraphie ouvre les portes de la peinture.», comme le dit si bien, l’écrivain et plasticienne, Fabienne Verdier, chez qui le trait aérien dit toute la force qui porte le signe et l’écrit, quelle que puisse être son origine et ses identités multiples.

Noureddine Chater peint la lettre arabe. Il ouvre au mot arabe grande les portes vers d’autres significations qui puisent leur richesse dans les écritures du monde, dans leur infinie variété. «J’utilise l’alphabet arabe pour communiquer un héritage à travers des compositions abstraites jouant avec les couleurs. L’élan du signe vient donner vie à mes peintures réalisées sur divers supports : papier marouflé, papier d’emballage kraft, papier à motifs… Chacun est libre d’interpréter mes œuvres à sa guise; mes toiles sont multi-facettes»,  confie l’artiste. Ceci a le mérite d’être clair. La lettre est ici présente pour véhiculer un vécu qui transcende le temps et les espaces. La lettre porte en elle le poids de l’Histoire avec ses éclats et ses non-dits. D’où ce pari profond de faire porter à la lettre ce qui ne peut se dire que dans le silence. Pourtant une fois la couleur entre en scène, plus aucun silence n’est possible, car les lettres parlent, elles donnent de la voix, elles chantent un ancien cantique que seul le peintre connaît dans le secret de son art. Avec cette précision de l’artiste qui affirme que ses toiles sont multi-facettes, c’est-à-dire que les œuvres portent en elles de nombreuses variations et des ramifications profondes qu’il nous faut trouver et tenter de déchiffrer pour mieux appréhender ce travail. Ce même Michel Tournier nous ouvre une des pistes de lecture quand il dit que : «Le ciseau du sculpteur libère la jeune fille, l’athlète ou le cheval du bloc de marbre. De même les signes sont tous prisonniers de l’encre et de l’encrier. Le calame les libère et les lâche sur la page. La calligraphie est libération.» La calligraphie est aussi un chemin qui se prend sans aucune destination possible. Juste lâcher des lettres dans ce foisonnement des jours et les laisser porter leurs signifiances éparses au gré des vies, au gré des hommes et de leurs rêveries souterraines. C’est cela la valeur première du mot. Ce pictogramme qui nous dit ce que le cœur seul sait. Ce pétroglyphe qui cache dans le creusement de ses sillons toute l’histoire des hommes et de leurs pèlerinages. Ce hiéroglyphe qui rend compte d’un âge perdu que seule la lettre peut ressusciter. Ceci habite Noureddine Chater depuis toujours. Cela remonte à l’avant-naissance. Cela prend source dans les limbes d’un passé porté par l’héritage, ce legs qui se transmet comme un don pour tous les lendemains. Car l’écriture est aussi une promesse de futur, de ce qui advient, de ce qui finit toujours par arriver. Cela remonte à la mémoire du père et à au rêve de la mère qui porte son enfant comme une offrande à l’éternité des jours : «L’art de sublimer l’écriture manuscrite m’a toujours fasciné. Durant mon adolescence, je fréquentais régulièrement la Maison des jeunes. L’une des activités proposées m’a permis d’être au plus proche d’un calligraphe qui m’a transmis l’amour du trait élégant». Nous sommes alors là, face à l’enfance du calligraphe qui trace pour la lettre un chemin qui va de la naissance à la plénitude des jours. L’enfant découvre que le mot tracé en dit plus long que celui verbalisé, alors il le peint, et ce faisant, il donne à la lettre une autre destinée. Il lui ouvre d’autres possibilités d’incarner l’inconnu.  « Ce qui importe pour moi, ce n’est pas le motif contingent que j’utilise, c’est la composition et les couleurs du tableau. Ma démarche est celle d’un peintre, pas celle d’un fonctionnaire du sacré ni celle d’un ouvrier du signe », précise Noureddine Chater. Autrement dit, je suis un peintre et mon rapport à la lettre est celui que j’ai avec les couleurs et les formes. Ainsi tout renvoi vers une quelconque sacralité du verbe et du mot n’est pas ce qui préside intrinsèquement à ce travail de mémoire. No, loin de là. Le peintre va vers le signe pour ses tonalités chromatiques. Il veut en découvrir les rouages et les ramifications. Il va vers la lettre et lui imprime une couleur doublée d’une forme. Et c’est là, toute sa raison d’être. Le peintre peut se tromper. Il peut s’égarer. Il peut également perdre le fil qui va du trait à la courbe qui porte telle ou telle lettre, comme le « Noun », le « Taa », le « Baa », le « shine » ou encore le « Sine », qui, une fois, couchés sur la toile, prennent d’autres significations qui tranchent avec leur sens initial, celui dicté par l’alphabet et ses usages.  «Le meilleur calligraphe n’est pas celui qui ne se trompe jamais, mais celui dont les ratures conservent un peu de sens et un reste de beauté. », écrit Pablo De Santis, à juste titre, surtout quand le peintre nous livre un flux de lettres entremêlées et enchevêtrées qui voltigent dans un espace de plus en plus ouvert. Ce n’est plus là la lettre « Baa » de l’alphabet arabe, pas plus que ce n’est un « Taa ». Non, le peintre creuse ici une mise en abîme du sens premier de la lettre. Elle devient composition. Elle est éminence d’un dialogue à plusieurs voix entre les déclinaisons interminables de la même consonne qui cherche en continu ses voyelles. Car ce sont celles-ci qui la portent et lui donnent d’autres ancrages sur le corps de la toile. «Au final, les lettres telles qu’elles sont présentes dans la toile ne sont plus celles que l’on reconnaît faisant partie d’un alphabet et d’une langue donnée. Au cœur de la toile, les lettres créent de nouveaux sens et parfois refusent toute signification pour demeurer couleur et forme. C’est cela la force de la calligraphie quand elle est couplée à la peinture, quand elle en devient le socle », affirme Noureddine Chater, qui a donné aux lettres toutes les nuances chromatiques possibles. Cela va du bleu au rouge en passant par le jaune, par le noir, le blanc et le vert, avec toutes les correspondances que cela crée en termes de nuances et de subtilités. Écrire devient rencontre avec toutes les dimensions que porte le mot. Cela fait écho à cette phrase de Erri De Luca, qui rend compte de cette rencontre avec ce qui n’est pas : «Pour moi, écrire n’est pas un travail, c’est une façon d’être en compagnie et de rassembler des absents.» Autrement dit, comment faire en sorte que la phrase calligraphiée devienne une révélation de ce qui se cache sous les lettres quelles que puissent être les compositions qu’elles supposent. « On écrit pour toujours ou ça ne vaut rien », disait ce poète des sens, Pierre Reverdy. Et c’est cela le chemin mené par le mot dans ce voyage entre le souvenir et le commencement de la mort. Ou de la vie.