LA PLÉIADE, UNE PASSION EN PAPIER BIBLE

Mounir Serhani
Je crois que ma relation à la Pléiade a commencé autour d’un café. Non pas dans une bibliothèque, ni devant une vitrine de librairie, mais dans cette banalité heureuse d’une conversation entre amis. Mon ami, passionné de ces petits volumes bien avant moi, en parlait avec une ferveur qui avait quelque chose de contagieux. Il ne se contentait pas de les aimer : il savait en parler. Il en connaissait les couleurs, les époques, les auteurs, les secrets matériels, les exigences éditoriales ; il savait raconter le papier bible, le cuir, les dorures, la beauté presque aristocratique de ces livres minuscules capables de contenir des œuvres immenses. Son discours était si alléchant que, ce jour-là, j’ai compris qu’on pouvait tomber amoureux d’une bibliothèque avant même d’en posséder les livres. Il m’a fait aimer la Pléiade avant que je ne l’aime vraiment. Il m’en a transmis le désir avant de m’en transmettre le goût. À l’écouter, ces volumes n’étaient plus de simples livres reliés de cuir : ils devenaient des objets de mémoire, des fragments de siècles, des compagnons silencieux auxquels on pouvait confier une part de sa vie. Il y avait dans sa manière d’en parler quelque chose de presque gourmand : il dégustait les noms, les couleurs, les textes, les éditions, comme si chaque volume était une petite chambre secrète de la littérature.
Depuis, je regarde autrement ces livres. Car la Pléiade n’est pas née d’hier. En 1931, Jacques Schiffrin imagine une collection qui va bouleverser l’idée même du livre de poche. Son pari est paradoxal : rendre les grandes œuvres accessibles dans un format réduit, tout en leur accordant le traitement réservé aux objets précieux. De cette contradiction naît l’un des objets éditoriaux les plus reconnaissables de la littérature française.
Le format est demeuré presque immuable : 11 × 17,5 centimètres. Un livre qui tient dans la main, presque dans une poche, mais qui peut contenir mille, quinze cents, parfois deux mille pages. Pour parvenir à cette prouesse, la Pléiade utilise son fameux papier bible, d’une finesse extrême, autour de 36 grammes au mètre carré. On tourne les pages avec une précaution presque superstitieuse, comme si l’on manipulait une matière qui n’avait été inventée que pour disparaître derrière les mots. Puis il y a le cuir souple, traditionnellement en peau de mouton, qui enveloppe le volume. Et surtout ces filets dorés qui parcourent le dos, dorés à l’or fin, comme une discrète signature. La Pléiade est immédiatement reconnaissable. Même fermée, elle parle déjà. Mais ce qui me fascine davantage encore est que cette bibliothèque possède son propre langage chromatique. Il suffit de regarder une rangée de Pléiade pour voir apparaître une histoire de la littérature en couleurs. Le brun renvoie à l’Antiquité ; le rouge au Moyen Âge et au XVIe siècle ; le bleu outremer au XVIIe ; l’émeraude au XVIIIe ; le brique au XIXe ; le vert de gris au XXe ; et le gris accompagne désormais le XXIe siècle et les anthologies. Ainsi, sur une étagère, les siècles cessent d’être abstraits. Ils deviennent visibles. Ils se côtoient, se répondent, se font face. L’histoire littéraire prend la forme d’une palette. Et pourtant, réduire la Pléiade à la beauté de ses volumes serait manquer l’essentiel. Car derrière le cuir, la couleur et l’or se cache une exigence presque ascétique : celle du texte. Un volume de la Pléiade n’est pas simplement une belle édition d’un écrivain consacré. C’est généralement une véritable entreprise scientifique. Notices, préfaces, chronologies, bibliographies, variantes, notes historiques et critiques : tout un appareil savant accompagne l’œuvre. Des chercheurs passent des mois, parfois davantage, à établir les textes, confronter les éditions, retrouver les sources, éclairer les contextes, restituer les variantes.
La Pléiade ne se contente donc pas de nous donner un écrivain : elle nous donne les conditions de possibilité de sa lecture. Et lire dans une Pléiade, c’est, pour moi, vivre deux fois le plaisir du texte. Il y a d’abord le plaisir immédiat de l’œuvre, celui de la phrase, de la voix, de l’image, de la pensée. Et puis il y a ce plaisir supplémentaire, presque secret, de savoir que le texte que l’on tient entre ses mains a été établi, scruté, annoté, replacé dans son histoire. On lit l’œuvre, mais on lit aussi, en quelque sorte, tout ce qui a été nécessaire pour que cette œuvre nous parvienne dans cette forme.
Le texte gagne alors une profondeur supplémentaire. Lire Balzac, Proust, Nietzsche ou Borges dans une Pléiade, ce n’est pas simplement les lire : c’est entrer dans une architecture de lecture construite par des générations de lecteurs savants. Et puis, avec mon ami, la chose a pris une tournure plus personnelle.Nous en sommes aujourd’hui à une forme de concurrence amicale. Nous comptons nos Pléiade. Nous nous demandons qui possède quoi, qui a trouvé tel volume, qui vient d’acquérir telle édition, qui possède tel auteur dans telle version. Nous en parlons, nous en discutons, nous nous montrons nos trouvailles. Il y a quelque chose d’un peu enfantin dans cette compétition, et c’est précisément ce qui la rend délicieuse. À ses yeux, je suis même devenu étonnamment rapide. J’ai dépassé les cent volumes-cent et quelques, comme on dit lorsqu’on préfère ne pas trop s’attarder sur les chiffres- et il me regarde parfois avec cette suspicion amusée de celui qui se demande comment j’ai pu aller aussi vite. La vérité est moins glorieuse : j’amalgame le neuf et l’occasion.Il y a les Pléiade achetées au Maroc, celles dénichées au hasard d’une librairie ou d’un passage, et puis il y a les expéditions parisiennes, notamment vers le fameux Gibert Jeune, où l’on peut partir chercher un titre précis et revenir avec plusieurs volumes que l’on n’avait absolument pas prévu d’acheter. C’est ainsi que les bibliothèques deviennent dangereuses : on y entre avec une liste et on en sort avec une histoire.
Ma famille, elle, a fini par comprendre. Mon cadeau est devenu facile à identifier. Lorsqu’une fête approche, lorsqu’un anniversaire se profile, lorsqu’il faut trouver quelque chose pour me faire plaisir, le problème est presque résolu : il suffit de chercher un petit volume à la couverture de cuir, aux filets dorés, dans une couleur qui manque encore à mon étagère. C’est sans doute l’un des signes les plus amusants d’une passion devenue habitude : les autres finissent par connaître nos obsessions avant même que nous ayons conscience de les avoir transformées en collection.
Et moi, je continue. Je continue à chercher, à comparer, à discuter avec mon ami, à ouvrir un volume et à retrouver cette sensation intacte du premier émerveillement. Car au fond, nous ne collectionnons peut-être pas seulement des écrivains. Nous collectionnons des rencontres avec eux. Chaque dos doré ajoute un nom à une bibliothèque, mais aussi une époque de notre propre vie.C’est pourquoi mes Pléiade ne sont pas simplement une collection. Elles sont une autobiographie en cuir et en papier bible. Et quelque part, entre deux cafés, quelques discussions passionnées et les rayonnages de Gibert Jeune, cette autobiographie continue de s’écrire.
Au fond, je crois que mon ami m’a transmis bien davantage qu’une passion de collectionneur. Il m’a appris à considérer la Pléiade comme une manière particulière d’habiter la littérature. Nous pouvons aujourd’hui nous chamailler gentiment sur le nombre de volumes, nous interroger sur nos dernières acquisitions, nous signaler une trouvaille à Paris, au Maroc ou chez Gibert Jeune, comparer nos rayonnages et nous réjouir — ou feindre de nous inquiéter — de l’avance prise par l’un sur l’autre. Mais derrière cette petite compétition, il y a quelque chose de plus sérieux : une même fidélité au livre, à l’objet, au texte et surtout au plaisir de lire. Car lire dans une Pléiade, c’est, à mes yeux, vivre deux fois le plaisir du texte. Une première fois par l’œuvre elle-même, par la puissance de la langue, de la pensée, de l’imaginaire ; une seconde fois par tout ce qui l’accompagne : l’établissement du texte, les variantes, les notices, les préfaces, les notes, les traductions, les bibliographies, tout ce patient travail qui transforme la lecture en expérience intellectuelle. Le plaisir esthétique rencontre alors le plaisir de la connaissance. Le livre que l’on lit devient aussi le livre que l’on explore.
J’ai dépassé aujourd’hui la centaine de volumes. Mon ami considère que je vais vite. Je plaide coupable, mais seulement à moitié : j’amalgame le neuf et l’occasion, les trouvailles marocaines et les chasses parisiennes, les acquisitions réfléchies et les achats auxquels on ne résiste pas. Ma famille, elle, a depuis longtemps compris la simplicité du problème : lorsqu’il faut me faire un cadeau, il suffit désormais de chercher une Pléiade que je n’ai pas encore. Mon présent est devenu presque aussi facile à identifier que mon défaut. Et pourtant, je ne crois pas collectionner des livres. Je collectionne des promesses de lecture.
Chaque volume qui entre dans ma bibliothèque est une œuvre que je pourrai retrouver, un jour ou l’autre, à un âge différent, avec une sensibilité différente, et qui me dira peut-être autre chose. La collection n’est donc jamais achevée, parce que le lecteur lui-même ne l’est jamais. C’est peut-être pour cela que, lorsque je relis aujourd’hui les quelques lignes placées en ouverture d’un ancien catalogue de la Pléiade, j’ai le sentiment qu’elles disent mieux que moi ce que je cherche dans ces petits volumes. Elles parlent de littérature, mais aussi de durée, de transmission et de plaisir. Elles disent, finalement, pourquoi une collection peut devenir une façon d’aimer les livres. Et je préfère leur laisser le dernier mot :
« La littérature n’a pas la vie facile. Elle est masquée par tout ce qui se prend pour elle. De grandes œuvres sont cernées par l’indifférence ou dévorées par l’oubli. Les textes connaissent le sort de tout ce qui est vivant : ils se corrompent. Inutile d’accuser l’époque ; ces maux sont de tous les temps et la Phèdre de Racine fut d’abord un échec. Le portrait semble noir ? Au contraire. Dans le temple du théâtre Phèdre a aujourd’hui la place du lustre. Pour que la lumière ne s’éteigne pas, il suffit d’organiser la résistance. Une condition : ne pas être l’ennemi de son plaisir. À ceux qui accordent à cette valeur décriée – le plaisir – ce qui lui est dû, la Pléiade offre une bibliothèque susceptible de les accompagner leur vie durant. Un « parc de l’imaginaire » ? Malraux posait la question. Un parc, peut-être, mais ouvert à tous les âges et à toutes les langues dans lesquelles s’écrivent les livres. Une société secrète de lecteurs, mais dont chacun peut devenir membre. Un héritage, aussi, mais augmenté des chefs-d’œuvre de notre temps. Et un pari, sur la durée et sur la qualité. Pari lancé en 1931, date de naissance de la collection, et qui se gagne tous les mois : la Pléiade publie chaque année de dix à douze volumes. Les textes sont établis à l’aide des manuscrits ou des documents les plus sûrs ; les traductions proposées sont nouvelles ou révisées ; la couleur, celle des peintures de Michaux ou des écrits sur l’art de Malraux, a fait son apparition ; des inédits sont révélés aussi souvent qu’il est possible ; des préfaces, des notices et des notes dues aux meilleurs spécialistes attendent le curieux ou le chercheur. La Pléiade permet à ceux qui ont la passion des livres de devenir les amis de leur plaisir. »
Et voilà peut-être ce que je suis devenu, à mon tour : un ami de mon plaisir.Celui des livres, des œuvres, des écrivains, des découvertes et de ces petits volumes qui tiennent dans la main mais qui, lorsqu’on les ouvre, ont la démesure des siècles.


