LA MARCHE VERTE ET MA MÈRE

Le 6 novembre 1975 est une date très particulière pour moi. J’avais six ans, ma mère, en grande patriote et nationaliste a décidé de plier bagage et d’aller libérer le Sahara. Dans la foulée elle arrive à convaincre mes deux tantes et au moins une trentaine d’autres personnes dans notre derb à Hay Mohammadi. Femme de caractère et de principes, elle n’a pas eu beaucoup de mal à faire valoir ses arguments en bêton armé pour qu’une partie du quartier remplisse des besaces et vont à l’arrondissement 13 à Derb Moualy Chérif pour embarquer tard dans la nuit, à bord de camions, direction le Sud du pays. Mes souvenirs sont très précis de cette période. Nous n’avions plus aucune autre conversation à la maison depuis que ma mère s’est enregistrée sur les grands registres de la grande marche. Elle nous expliquait l’itinéraire, nous parlait des Espagnols qui étaient armés et nous avions peur de ne jamais la revoir. Mais elle avait le mot juste pour nous rassurer. Je me souviens que mon frère aîné, qui avait alors quinze ans, avait lourdement insisté pour l’accompagner. Il avait peur pour notre mère, il voulait être près d’elle, veiller sur elle, la protéger. Mais elle disait non. Ta place, mon fils est avec tes frères et ta sœur. Reste ici et veille sur eux, moi, je vais aller écrire une belle page de l’histoire de mon pays et vous serez tous fiers de votre maman. Pour elle, marcher sur le sable, dans ce désert avait donné aussi, dans une certaine mesure, un sens à sa vie. En voilà une bonne raison d’exister et de mourir. Rien ne vaut de mourir pour sa patrie, qu’elle disait à mes tantes. C’est un moment important de notre vie qu’elle répétait. On peut enfin dire que notre vie a un réel sens, celui du sacrifice pour quelque chose de noble. Avant son départ vers les étoiles, quand je suis allé en discuter avec ma mère, elle a eu les mêmes mots, avec certes moins de ferveur, mais avec toujours autant de calme de sérénité, nourris au passage du temps. Elle m’a regardé droit dans les yeux et m’a dit : « Il faut toujours accomplir quelque chose de plus grand que soi dans cette vie pour mériter d’avoir vécu, mon fils.» Car au-delà du don de soi, de la détermination, de ce dépassement terrible qui consiste à braver la mort, allant au devant de dangers réels, face à un ennemi, armé, bien réel et décidé à en découdre par le feu, il y a l’esprit qui anime les gens, toutes ses Marocaines et Marocains, qui avaient saisi la grandeur d’un tel instant de l’Histoire. Ils ont eu, une fois, l’occasion d’accomplir un immense acte d’héroïsme. Ils n’ont pas hésité l’ombre d’une seconde. Aujourd’hui, c’est à ces nouvelles générations d’en accomplir d’autres, de ne pas laisser passer les occasions de faire de leurs vies quelque chose qui vaille et qui porte au loin. C’est à nous tous, de rendre hommage aux marcheurs du désert, d’être les dignes héritiers d’une génération de héros intrépides, forts, insouciants, assez fous pour défier le colon, le chasser hors de nos terres et reconquérir les provinces du Sud marocain. D’ailleurs dans l’histoire, il n’ y a que des actes aussi démesurés qui marquent et restent comme les plus grandes leçons d’humanisme et de grandeur. Merci ma mère Habiba de m’avoir expliqué, tout jeune toutes ces belles leçons de la vie. Merci d’être ma mère.