EXTENSION DU DOMAINE DE LA JALOUSIE

Les amis se prétendent sincères, or ce sont les ennemis qui le sont.  Ton ennemi qui te voue une haine viscérale ne s’en cache pas. Il ne rate aucune occasion pour te nuire, te salir, te faire du mal, colporter des mensonges sur ton dos, en inventer de terribles pour étayer sa haine et lui donner une contenance et une justification. Dans l’écrasante majorité des cas, cette haine est motivée par une profonde et incontrôlable jalousie. Une jalousie qui finit par devenir une pathologie incurable, comme un cancer qui métastase. La jalousie est mille fois plus terrible que la faim, car elle est une faim spirituelle. Alors, elle ronge, elle creuse, elle pourrit le corps et l’esprit de celui qui en est victime. Nous avons tous dans nos entourages des spécimens de ce type qui voudraient nous voir mourir, qui seraient prêts à nous éliminer s’ils en avaient le pouvoir. Leur méchanceté est le signe de leur faiblesse et leurs coups bas, toujours dans le dos, jamais de face, sont l’apanage des impuissants. Car, à chaque fois que ton ennemi te voit, tu lui rappelles douloureusement ce qu’il n’est pas, ce qu’il ne pourra jamais devenir. Tu incarnes tout ce qui lui manque. Tu es le miroir où il voit ses manques, ses tares, ses failles, ses limites. La jalousie voit tout, excepté ce qui est. Car, la jalousie est aussi une douleur physique. Ces ennemis ne cesseront jamais de vous nuire. C’est leur raison d’être et de vivre. Ils pensent à vous plus que vos amis. Vous les obsédez littéralement. Leur haine n’est basée sur aucune vérité. Elle est inventée de toutes pièces. Elle obéit à des schémas cérébraux complexes. Pourtant, même un simple d’esprit sait qu’il n’y a pas de faits. Seulement des interprétations : « Il n’est rien comme la jalousie pour absorber un être humain tout entier », nous rappelle Milan Kundera. D’où l’influence incommensurable que vous avez sur leurs vies. Vous conditionnez jusqu’à leurs pensées. Ils vous détestent avec amertume, pourtant ils voudraient être vous. En face, ils ont l’indifférence pour peu que l’on soit bien armé dans cette vie pour savoir qu’un jaloux est la pire des espèces et qu’il faut le laisser mariner dans ses miasmes délétères. Pourtant, il faut savoir que dès lors que vous êtes perturbé par une insulte ou satisfait par un compliment, vous êtes encore un esclave. Esclave de celui qui vous hait et de celui qui vous flatte. Un homme qui a bien réussi dans sa vie avait écrit un jour : « Félicitations, politesse de la jalousie ». La jalousie, la pire, est celle des faux amis, ceux qui se taisent, qui sont tapis dans l’ombre, qui ruminent et qui n’arrivent pas à vous le montrer, pourtant, c’est en se dépêtrant pour le dissimuler qu’ils vous révèlent toute l’étendue de leur jalousie. Ils vous admirent certes. Ils peuvent même vous aimer, à leur manière. Mais ils ne peuvent être heureux pour vous quand vous vous dépassez, quand vous faites un pas devant l’autre, quand vous allez au bout de ce que vous entreprenez. L’admiration se mue très vite en amertume. Et l’amertume se transmute en haine silencieuse, dissoute, sournoise : « La jalousie qui se tait croît dans le silence », écrivait Friedrich Nietzsche.

Quant à la jalousie entre femmes, celle-ci est d’une cruauté barbare et n’a aucune limite. Le pire ennemi d’une femme est une femme qu’elle jalouse. Dans ce règne des femmes foncièrement frappées de jalousie, l’hypocrisie le dispute à la pire des faussetés. On s’embrasse un poignard à la main. On trinque, le poison au bout des doigts. On se fait des cadeaux, la haine dans le ventre. La jalousie des femmes est incommensurable, surtout lorsqu’elles restent entre elles. Les femmes sont jalouses de tout, et même du malheur : « C’est un être terriblement jaloux qu’une femme et dans son coeur pour ses rivales, elle a toujours une haine implacable », disait Euripide.

Mais, quoi qu’il en soit, quand tu n’as pas oublié dans ton cheminement de nourrir efficacement ton intelligence, tu réalises que le fait de savoir et d’y voir clair face aux autres, surtout ceux qui ne peuvent d’aucune manière ni t’apprécier, ni t’aimer, est à la fois une bénédiction et une malédiction, tu sais que tu comprends ce jeu vicieux, tu sais que tu vois les mensonges, tu reconnais les schémas, et tu n’es pas obligé de faire l’idiot pour cohabiter avec cette espèce de personnes. Par contre, vous pouvez dire à un jaloux qu’il est jaloux. Il faut lui signifier clairement, quand l’occasion se présente, qu’il est vil, bas, faible, méchant, haineux et nauséabond. Il faut que les lâches sachent qu’ils sont petits et mesquins. Il ne faut surtout pas tomber dans l’hypocrisie du silence face à un minable. Il faut le lui dire aussi clairement que possible et ajouter que plus on connaît les humains, plus on préfère la compagnie des animaux : « Je suis devenu solitaire, ou, comme ils disent, insociable et misanthrope, parce que la plus sauvage solitude me paraît préférable à la société des méchants, qui ne se nourrit que de trahisons et de haine », écrivait Jean-Jacques Rousseau. Sous la plume d’un homme comme l’auteur de « Les confessions », cette inclination à être seul, à éviter les conglomérats et les corporations, à éviter la foule et les rassemblements, signifie qu’un homme bien construit peut se suffire à lui-même et trouver dans sa solitude des nourritures que les autres ne peuvent même pas soupçonner : « J’ai souvent éprouvé que la solitude est un bien à qui possède une belle âme », affirmait Honoré de Balzac, qui en savait un long chapitre sur la fausseté du monde et sur la supercherie des relations humaines quand elles sont mues uniquement par la superficialité et l’hypocrisie de circonstance. D’ailleurs, cet attrait pour la solitude arrive quand on va plus loin que les autres, quand on a la capacité de voir plus que les autres, quand on a été loin sur le chemin des épreuves, des expériences de la vie, sans jamais reculer devant, ni obstacles ni embûches. D’ailleurs, plus un esprit en sait, plus il se retire de la société et préfère la regarder avec distance tout en scrutant ses moindres recoins : « La solitude est le seul moment réel de notre vie. La vie réelle est dans la solitude. L’émotion est solitaire. Même le voyage amoureux est un voyage en solitaire », lit-on chez Olivier de Kersauson, dans « Le monde comme il me parle ». Mais la solitude se mérite. Il faut en être à la hauteur. Autrement, si on n’est pas bien rempli de vie, si on est mal outillé, on peut s’y noyer. Nous vient ici cette phrase de Jules Barbey d’Aurevilly quand il dit : « Il y aura toujours de la solitude pour ceux qui en sont dignes ». Pour les autres, c’est un gouffre, c’est un désert où l’on peut errer sans jamais se retrouver. Marguerite Duras avait dit un jour qu’on ne trouve pas la solitude, mais qu’on la fait tout comme Vilhelm Ekelund nous rappelle que la solitude est un art. l’art de ceux qui vont loin, qui montent les montagnes pour frayer avec la parcimonie des aigles : « Plus nous montons haut, plus nous paraissons petits aux yeux de ceux qui ne peuvent pas voler », nous intime l’auteur du « Gai Savoir ».