DEVIENS QUI TU ES – NIETZSCHE, ABDELHAK NAJIB ET LA RECONQUÊTE DE L’HOMME

Par Mounir Serhani

Plusieurs livres que l’on referme après les avoir lus. Mais il y a ceux qui continuent de nous lire (nous déranger) longtemps après que nous les avons refermés. Nietzsche, l’éternel retour, d’Abdelhak Najib, appartient à cette catégorie agréablement « dérangeante ». Non qu’il prétende épuiser la pensée de Friedrich Nietzsche, entreprise aussi vaine qu’ambitieuse, mais parce qu’il en fait une expérience vivante, une matière à éprouver, à retourner contre soi et contre son époque.

Publié aux Éditions Orion, cet essai s’inscrit dans une œuvre désormais considérable, celle d’un philosophe, écrivain et penseur qui n’a cessé d’interroger les formes contemporaines de l’égarement humain. Chez Abdelhak Najib, Nietzsche n’est donc ni une statue philosophique, ni une figure tutélaire que l’on contemple à distance. Il est une présence. Une inquiétude. Une force de déflagration. C’est peut-être là que réside l’originalité profonde de cet ouvrage : lire Nietzsche aujourd’hui, ce n’est pas seulement revenir à Nietzsche ; c’est revenir à nous-mêmes. Et cette traversée commence par une question qui semble simple et qui, pourtant, porte en elle toute la violence de la pensée nietzschéenne : qu’avons-nous fait de l’homme ?

Le diagnostic d’Abdelhak Najib est sans complaisance. Le monde contemporain lui apparaît comme celui d’une humanité épuisée, distraite, domestiquée par ses propres productions, fascinée par la vitesse et incapable de répondre à la question essentielle de sa propre destination. L’homme contemporain possède davantage, communique davantage, consomme davantage, s’agite davantage ; mais il ne semble plus savoir ce qu’il veut devenir. C’est ici que la lecture de Nietzsche devient une arme. Car le philosophe de Sils-Maria n’a jamais cessé de soupçonner les évidences, de dynamiter les idoles, de mettre à l’épreuve les valeurs que les hommes tiennent pour acquises. Il ne demande pas seulement ce que nous pensons. Il demande qui pense en nous. Il ne demande pas seulement ce que nous voulons. Il demande d’où vient notre volonté. Abdelhak Najib reprend cette question à son compte et la projette sur notre présent. L’homme contemporain serait-il devenu l’héritier paradoxal de sa propre dépossession ? Aurait-il troqué sa liberté contre le confort, sa singularité contre l’appartenance, sa volonté contre l’obéissance douce aux injonctions de la consommation, des médias, des écrans et des nouvelles fabriques du désir ?

L’époque ne contraint plus toujours par la force. Elle séduit, elle divertit, elle simplifie. Elle offre sans cesse quelque chose à regarder, à acheter, à partager, à désirer. Elle occupe le temps jusqu’à rendre presque impossible le face-à-face avec soi-même.

L’homme n’est plus nécessairement enchaîné : il est connecté. Et cette connexion permanente peut devenir une autre forme d’enfermement. C’est dans cet espace que la pensée d’Abdelhak Najib rencontre avec une particulière acuité celle de Nietzsche. Car derrière la critique du monde contemporain se profile une question autrement plus exigeante : comment redevenir un individu ?Nietzsche ne nous propose pas une recette du bonheur. Il ne nous promet pas une réconciliation confortable avec le monde. Il nous place devant l’épreuve. Il nous demande de rompre avec ce qui, en nous, relève de la peur, du conformisme, du ressentiment et de la soumission. Il nous invite à nous arracher à l’homme que nous sommes devenus pour tenter de devenir celui que nous sommes capables d’être.

D’où cette formule, devenue l’une des plus saisissantes de l’héritage nietzschéen : « Deviens ce que tu es. » Tout est peut-être là.

Devenir ce que l’on est ne signifie évidemment pas découvrir quelque identité définitive enfouie au fond de soi. Il s’agit plutôt de faire de son existence une œuvre, de transformer sa vie en travail de dépassement, d’assumer ce qui nous constitue sans cesser de nous transformer.

L’homme, chez Nietzsche, n’est pas un état. Il est une tension. Il n’est pas une arrivée. Il est un passage. Il est ce qui doit être dépassé.

Et c’est précisément cette dimension dynamique de la pensée nietzschéenne qu’Abdelhak Najib fait résonner avec notre époque. Son Nietzsche n’est pas celui des exégèses figées. C’est un Nietzsche incandescent, convoqué pour nous rappeler que vivre ne consiste pas seulement à durer, mais à intensifier son existence.

Il faut alors apprendre à dire non. Non à la servitude volontaire. Non à la pensée prête à l’emploi. Non à la peur érigée en principe de gouvernement de soi. Non à la médiocrité transformée en vertu collective. Toutefois, ce « non » n’est jamais une fin. Il constitue le seuil d’un autre mouvement : le oui. Le oui à la vie. Le oui à ce qui advient. Le oui à la nécessité de son propre destin. C’est tout le sens de l’amor fati, cette adhésion exigeante au destin qui ne consiste nullement à subir ce qui arrive, mais à apprendre à l’assumer, à le transformer et, peut-être, à l’aimer.

C’est ici que l’éternel retour prend toute sa portée. L’éternel retour n’est pas seulement, chez Nietzsche, une hypothèse vertigineuse sur le temps. Il est une expérience de la valeur de notre existence. Si chaque instant devait revenir éternellement, serions-nous capables de vouloir à nouveau ce que nous sommes en train de vivre ? Pourrions-nous dire oui à notre vie sans retrancher ses blessures, ses échecs, ses contradictions, ses pertes et ses recommencements ?

La question est terrible parce qu’elle nous prive de toute échappatoire. Elle nous oblige à regarder notre existence en face. C’est également ce que fait Abdelhak Najib avec notre présent. Son livre ne se contente pas de dénoncer la fatigue de l’homme contemporain ; il cherche, derrière cette fatigue, la possibilité d’une renaissance. Il ne s’intéresse pas seulement à l’homme qui abdique, mais à celui qui pourrait encore se relever. Car il ne suffit pas de constater la décadence. Encore faut-il inventer les conditions du dépassement.

L’homme dont il est question ici n’est donc pas le surhomme caricaturé par tant de lectures superficielles de Nietzsche. Il est celui qui refuse de se satisfaire de ce qu’il est devenu. Celui qui accepte le risque de sa propre transformation. Celui qui comprend que la grandeur n’est pas un privilège mais une exigence.

Une exigence envers soi. Une discipline. Une ascèse de la volonté. Et peut-être même une forme de solitude. Car devenir soi suppose de rompre avec la tyrannie du semblable. Il faut consentir à ne pas être comme tout le monde. Il faut parfois accepter l’incompréhension, l’écart, le retrait, le vertige. Il faut pouvoir marcher seul lorsque la foule prend la direction opposée. Nietzsche demeure ici d’une actualité saisissante : il nous rappelle que la liberté n’est pas simplement le droit de choisir parmi des possibilités déjà fabriquées. Elle est la capacité de créer ses propres possibilités. C’est pourquoi l’essai d’Abdelhak Najib est aussi un livre sur la résistance. Résister, ce n’est pas seulement s’opposer. C’est préserver en soi une puissance de commencement. C’est refuser que le monde décide entièrement de ce que nous devons désirer, penser, aimer ou devenir. C’est reconquérir son temps, son attention, son jugement et sa capacité de dire non. Mais cette résistance n’a de sens que si elle ouvre sur une affirmation. Nietzsche ne nous enseigne pas la haine du monde. Il nous apprend à vouloir suffisamment la vie pour accepter de la prendre tout entière : dans sa beauté comme dans sa cruauté, dans ses victoires comme dans ses défaites, dans sa lumière comme dans ses ténèbres. C’est là que le philosophe devient éducateur. Non pas celui qui transmet un savoir définitif, mais celui qui nous contraint à devenir autres.

Abdelhak Najib semble avoir compris cette dimension profondément pédagogique de Nietzsche. Son livre n’est pas seulement consacré à un philosophe ; il est traversé par une question d’éducation au sens le plus noble du terme : comment former un être capable de se former lui-même ?

Le véritable enjeu n’est donc plus de savoir ce que Nietzsche a dit, mais ce que sa pensée peut encore faire à notre existence. Et elle peut beaucoup. Elle peut nous apprendre à soupçonner les valeurs que nous avons reçues. À interroger nos certitudes. À distinguer le désir de la simple consommation du désir. À comprendre que l’accumulation n’est pas la puissance, que le bruit n’est pas la vie, que la vitesse n’est pas le mouvement et que la multiplication des connexions ne garantit nullement une intensification de l’existence. Elle peut surtout nous rappeler cette vérité presque oubliée : une vie ne vaut pas seulement par ce qu’elle possède, mais par ce qu’elle devient.

C’est pourquoi les grandes notions qui traversent l’œuvre de Nietzsche — la volonté de puissance, l’amor fati, l’éternel retour, la transvaluation des valeurs, le gai savoir, le dépassement de soi — ne sont pas, sous la plume d’Abdelhak Najib, de simples concepts philosophiques. Elles deviennent les stations d’un itinéraire intérieur.

Il faut descendre en soi. Il faut affronter ses propres ombres. Il faut briser quelques idoles. Il faut accepter de perdre certaines certitudes. Il faut apprendre à marcher sans garantie. Puis, peut-être, recommencer. Car le philosophe au marteau n’est pas seulement celui qui détruit. Il est aussi celui qui prépare le terrain d’une nouvelle création. Et c’est précisément ce qui donne à l’essai d’Abdelhak Najib sa tonalité la plus profonde. Derrière la colère, derrière la critique du présent, derrière le réquisitoire contre la médiocrité contemporaine, il y a une espérance. Une espérance difficile, aristocratique au sens spirituel du terme, parce qu’elle ne promet rien à celui qui refuse l’effort de se transformer.

Cette espérance tient en une phrase : l’homme n’est pas condamné à rester ce qu’il est. Il peut encore devenir. Il peut encore se dépasser. Il peut encore faire de sa vie une œuvre. Il peut encore choisir la hauteur plutôt que l’abaissement, la création plutôt que la répétition mécanique, la volonté plutôt que la résignation. C’est finalement ce que nous dit ce livre : Nietzsche ne nous appartient pas. Nous devons encore nous mesurer à lui. Et peut-être est-ce là le véritable éternel retour : non pas le retour éternel des mêmes choses, mais le retour incessant de la question fondamentale qui traverse toute existence digne de ce nom :

Que fais-tu de ce que tu es ? La réponse ne se trouve ni dans les doctrines, ni dans les dogmes, ni dans les certitudes collectives. Elle se trouve dans le mouvement même de l’existence. Devenir. Encore devenir. Et, dans ce devenir, tenter inlassablement de rejoindre celui que nous sommes appelés à être.

Deviens ce que tu es.

Tel pourrait être, au fond, le mot de passe nietzschéen que nous laisse Abdelhak Najib : une injonction à sortir de soi sans jamais se perdre, à se dépasser sans se renier, à traverser ses propres ténèbres pour reconquérir sa lumière. Nietzsche écrivait avec le marteau. Abdelhak Najib lui répond par la traversée. Et cette traversée n’est autre que celle de l’homme à la recherche de sa propre puissance d’exister. Exister pour aller jusqu’au bout de soi-même, c’est-à-dire être un gladiateur.