CERTAINS SE PERDENT SUR LA ROUTE

L’un des passages les plus poignants du « Procès » de Franz Kafka est celui-ci, où toute l’absurdité de la condition humaine est mise à nue : « Dans la loi, je ne l’ai pas lu, il est vrai, il est écrit, d’une part, que l’innocent sera acquitté, mais d’autre part il est écrit qu’il n’est pas possible d’influencer les juges. Or moi, j’ai justement constaté le contraire ». Ces quelques lignes sonnent comme le testament final de toute l’humanité. Vous notez au passage, cette nuance qui fait toute la différence pour la destinée des hommes quand Kafka nous dit par la voix de son personnage qui est aux prises avec les lois et les juges : « Dans la loi, je ne l’ai pas lu, il est vrai, il est écrit… ». Comme il est écrit que l’homme peut passer toute son existence à arpenter les couloirs interminables de tous les tribunaux de la vie ne sachant pas pour quel chef d’inculpation au juste il est poursuivi, ne sachant pas non plus par quel juge le verdict tombera. Mais, ce qui demeure certain, c’est que la sentence finit toujours par s’abattre telle la froide lame de la guillotine. Dans un sens, l’absurdité d’être accusé par l’existence fait écho à l’aberration de croire que l’on a une vie par choix, par détermination et par libre arbitre. La vie, les jours, nos choix, nos décisions mêmes sont souvent conditionnés par ce qui nous enserre au cœur d’une époque, d’une certaine temporalité et d’une atmosphère idéologique dominante. Cela nous renvoie à ces mots dans « Le sens de ma vie » de Romain Gary : « Vous me demandez de raconter un peu ma vie, sous prétexte que j’en ai une, je n’en suis pas tellement sûr parce que je crois surtout que c’est la vie qui nous a, qui nous possède. Après, on a l’impression d’avoir vécu, on se souvient d’une vie à soi comme si on l’avait choisie. Personnellement, je sais que j’ai eu très peu de choix dans la vie, que c’est l’histoire au sens le plus général et à la fois le plus particulier et quotidien du mot, qui m’a en quelque sorte embobiné ». Quoi que l’on dise, quoi que l’on tente de se donner une contenance pour se persuader que nous avons eu la main sur nos existences de bout en bout, il est évident que la vie nous échappe, à plus d’un égard. Et à chaque palier, nous perdons prise sur le cours de nos destinées. À chaque virage obligé, nous prenons une nouvelle tangente. Et c’est la succession des virages, des chemins de traverses, des sens interdits et des impasses qui font la somme de notre cheminement dans l’existence. Parce qu’à chaque fois que nous changeons de sentier, nous dévions d’une route initiale, et dans la foulée de ces passages à niveau, on se retrouve loin de là où on devait, un jour, arriver. Autrement dit, c’est comme un voyageur, qui descend à chaque gare pour prendre le premier train disponible, descendant à la gare suivante, prenant un autre wagon, encore et encore, jusqu’à l’arrêt final : terminus. Quand il descend, c’est une autre existence qui est la sienne. Certains ne s’y reconnaissent même plus, après tous ces changements de gares et de stations. Certains se perdent sur la route. Certains n’arrivent jamais à aucune destination finale. Certains ne descendent jamais de leur compartiment. Ce qui demeure certain, c’est que durant toutes ces tribulations et ces vaines pérégrinations, celui qui a été frotté au macadam des jours sait que ce monde où nous devons faire un bout de chemin est tout sauf hospitalier. Très vite, au contact de l’air ambiant, des odeurs et des atmosphères, sentant la psychosphère, un goût amer monte dans la gorge. Quelque chose de métallique, comme un arrière-goût d’aluminium que l’on a mâché, sans nous en rendre compte. Cela nous rappelle cet échange entre Gilles Deleuze et Claire Parnet. On peut y lire ceci : « Nous vivons dans un monde plutôt désagréable, où non seulement les gens, mais les pouvoirs établis ont intérêt à nous communiquer des affects tristes. La tristesse, les affects tristes sont tous ceux qui diminuent notre puissance d’agir. Les pouvoirs établis ont besoin de nos tristesses pour faire de nous des esclaves. Le tyran, le prêtre, les preneurs d’âmes, ont besoin de nous persuader que la vie est dure et lourde. Les pouvoirs ont moins besoin de nous réprimer que de nous angoisser, ou, comme dit Virilio, d’administrer et d’organiser nos petites terreurs intimes. La longue plainte universelle qu’est la vie… ». Vous avez entendu le gémissement de celui qui a souvent touché le goudron et qui se relève, encore une fois, avant de se faire rétamer par un coup de la vie, encore un, parce qu’ils sont toujours nombreux, ils se suivent comme une salve, comme sur un ring où l’autre pugiliste n’est pas de la même catégorie et pèse quelques lourds kilos de plus que vous et qui a un sacré uppercut. Non seulement le train est en marche, mais avant de changer de gare, vous descendez sonné, dans le coltard, et vous recevez, de plein fouet, l’angoisse de ne pas savoir où aller. Mais, l’instinct vous dit de mettre un pas devant l’autre. Advienne que pourra. Et vous voilà balayé par les événements, par le bruit de la machine qui roule sur la voie ferrée, dans une odeur de benzine, de peur et d’incertitude. Gilles Deleuze et Claire Parnet poursuivent leur dialogue et nous font cette affirmation : « On a beau dire « dansons », on n’est pas bien gai. On a beau dire « quel malheur la mort », il aurait fallu vivre pour avoir quelque chose à perdre. Les malades, de l’âme autant que du corps, ne nous lâcheront pas, vampires, tant qu’ils ne nous auront pas communiqué leur névrose et leur angoisse, leur castration bien-aimée, le ressentiment contre la vie, l’immonde contagion. Tout est affaire de sang ». Oui, quand les veines sont gorgées de sang avarié, aucun train n’arrive à destination. Partout, c’est peur, doute et nécessité d’abdiquer. Celui qui a un jour entrepris un périple nommé existence n’en peut plus. Il est exténué. Il a épuisé toutes ses réserves. Il ne lui reste que le constat que sa liberté a été confisquée, au tout début de toute cette mésaventure. Gilles Deleuze ajoute : « Ce n’est pas facile d’être un homme libre : fuir la peste, organiser les rencontres, augmenter la puissance d’agir, s’affecter de joie, multiplier les affects qui expriment un maximum d’affirmation. Faire du corps une puissance qui ne se réduit pas à l’organisme, faire de la pensée une puissance qui ne se réduit pas à la conscience ». Il faut une santé d’airain pour ne pas fléchir et jeter l’éponge. René Char parle de cette « santé de serpent » qui peut se départir de sa peau pour ne pas mourir de lourdeur de survivre. Autrement dit, il faut mourir, encore et encore, pour renaître étoile filante dans un ciel d’enfer. Friedrich Nietzsche disait ceci, à ce propos : « Il faut avoir le chaos en soi pour donner naissance à une étoile dansante ». Celle-ci accompagne toujours une seule et unique catégorie d’hommes, ceux qui portent en eux le feu sacré, parce qu’ils ont traversé tous les enfers. Ce sont les hommes foncièrement généreux qui sont toujours prêts à devenir compatissants, lorsque le malheur de leur existence dépasse les limites de leur espérance. Ce qui veut dire qu’il nous faut garder cette profonde générosité qui va au-delà du mal qu’on encaisse et de pour ne jamais laisser son âme se faire entamer par les scories néfastes de l’angoisse froide devant la vie. Parce que, sans nul doute, les humains sont terriblement friables. Ils sont profondément enclins à très vite abandonner la partie. Ils sont aussi capables du pire à leur propre égard et à l’adresse du monde. C’est dans leur nature. Mais un homme qui a été modelé dans la dureté des jours, un homme qui a enduré et qui a tout accepté, sans jamais jeter la responsabilité sur autrui, celui-ci peut prétendre que son âme ne peut être corrompue par les miasmes délétères de toutes les gares de l’existence.