CAMPUS NOVEL – L’UNIVERSITÉ MAROCAINE ATTEND SON ROMAN

Abdelhamid Ibn El Farouk

Je viens de refermer Un tout petit monde de David Lodge, (Small World, paru en 1984, traduit en français en 1991), relu pour mettre à bonne distance l’imminence de la rentrée universitaire, avec cette question qui me revient à l’esprit : pour quand un roman universitaire marocain ? Non pas un roman écrit par un universitaire – nous n’en manquons pas – ni même un roman dont quelque acteur universitaire serait le personnage principal. Plutôt une fiction littéraire qui ferait de l’université son univers romanesque, avec ses personnages, ses usages, ses espaces, ses grandeurs, ses petitesses, ses ambitions, ses calculs, ses mandarins, ses cuistres, ses chercheurs authentiques, ses savants de circonstance…
Small World appartient à ce que les Anglo-Saxons appellent le campus novel, « le roman universitaire », et c’est un classique du genre. David Lodge y dépeint ses personnages sur les routes du monde, passant d’un colloque à l’autre, prenant l’avion, changeant d’hôtel, présentant leurs communications, retrouvant leurs collègues, surveillant leurs rivaux et convoitant les mêmes positions. À travers cette peinture, on voit le royaume des lettres grossi comme sous l’effet d’une loupe, avec ses hiérarchies, ses vedettes, ses modes intellectuelles, ses petites vanités… L’ensemble étant articulé autour de la quête amoureuse d’un jeune universitaire, Persse McGarrigle, lancé à la poursuite de la mystérieuse Angelica Pabst, qui entreprend précisément des recherches sur les récits de quête et la tradition du roman chevaleresque.
Le titre original, Small World, dont il faut saluer la justesse de la traduction française, dit admirablement la contradiction et le dérisoire. Le titre semble murmurer à l’oreille du lecteur : oui, finalement, c’est un tout petit monde, rien d’autre ! Lodge en connaît la juste mesure : nul besoin de colère ni de violence : une simple satire serait suffisante, érudite et malicieuse portée par un ton léger et clément, où le comique de certaines mœurs universitaires est relevé par une trame de formes et de références littéraires subtilement tissée.
Pour quand donc le roman universitaire marocain ? Ce n’est pas la matière, pourtant, qui manquerait à celui qui depuis longtemps connaît la maison de l’intérieur – elle semblerait même inépuisable tant l’étendue est immense. Depuis les premières universités modernes après l’indépendance jusqu’à la massification contemporaine, plusieurs générations s’y sont succédé. L’université marocaine a connu la forte politisation, les mobilisations étudiantes, les affrontements idéologiques, les amphithéâtres transformés en tribunes, puis les désillusions, les réformes successives, la professionnalisation des formations, l’évaluation, les classements internationaux et, désormais, la numérisation et l’intelligence artificielle, et bien évidemment, les débats autour du régime des études en temps aménagé…
Par quel romancier et dans quelle langue ce petit monde serait-il un jour littérairement exploré ? Qui en saisirait les grandeurs et les petitesses, les ambitions et les renoncements, les fidélités et les retournements, les querelles doctrinales qui dissimulent parfois des rivalités autrement plus prosaïques ? Sans doute, pour le penser, le vivre et l’écrire, ce roman, faut-il connaître assez intimement la maison et ses habitants pour en maîtriser les codes, les modes de communication, les usages, et s’en éloigner assez pour en dévoiler les ressorts et les étrangetés.
Bien évidemment, ce roman universitaire marocain ne saurait se satisfaire d’un quelconque calquage de ses modèles étrangers. Il lui faudrait inventer sa propre forme, à la mesure d’une institution façonnée par une histoire, des langues, des rapports nouveaux au savoir et au pouvoir, qui lui sont propres. Car si les ambitions, les rivalités, les alliances et les vanités académiques sont universelles, elles s’actualisent souvent, selon chaque contexte, dans des réalités singulières. Ce roman resterait donc à écrire non pas à l’imitation de Lodge ou de ses prédécesseurs, mais depuis l’université marocaine elle-même, avec ses voix, ses codes, sa temporalité, ses espérances, ses contradictions.
Il existe certes, dans les littératures marocaines francophone et arabophone, des universitaires devenus écrivains et des romans où apparaissent professeurs, étudiants ou établissements d’enseignement supérieur. Mais ces œuvres dispersées n’ont pas encore constitué l’équivalent clairement identifiable de la tradition britannique du campus novel.
À moins que ce roman ne soit déjà en train de s’écrire. Un collègue m’a récemment mis dans la confidence : il travaille précisément à l’écriture d’un roman qui prend pour matière le monde universitaire marocain. Et, comme pour donner à cette confidence le décor qu’elle appelait, il m’a fait l’amitié de m’en lire les premières lignes quelques minutes avant le début d’une soutenance de thèse. La scène avait quelque chose d’approprié : un roman sur l’université faisait ses premiers pas dans l’université même, dans cet instant suspendu qui précède l’entrée du jury, lorsque les derniers préparatifs s’achèvent et que chacun s’apprête à reprendre son rôle dans le cérémonial académique.
Je n’en dirai évidemment pas davantage : une confidence oblige. Mais ces quelques lignes m’ont rappelé qu’écrire l’université lorsqu’on appartient à l’université exige une certaine cruauté envers son propre milieu et un ego assez solide pour oser « parler de ses parents et de sa fratrie ». Reste une planche de salut : accepter de se reconnaître, soi-même, dans ses personnages ; ne pas s’en exclure et regarder au-delà de l’observable.
L’université marocaine possède la matière nécessaire à son campus novel. Elle est partout : dans les amphithéâtres et les bureaux, les départements et les laboratoires, les Conseils et les Instances, les salles des professeurs, les concours, et autres espaces plus propices aux conciliabules, dans les colloques ; dans les vocations magnifiques comme dans les ambitions dérisoires ; dans les grandes idées comme dans les toutes petites histoires.
Le lecteur marocain attend donc son roman universitaire. Mais depuis cette lecture improvisée, quelques minutes avant une soutenance de thèse, je me dis qu’elle ne l’attend peut-être plus tout à fait. Quelque part, entre deux cours, deux réunions ou deux soutenances, quelqu’un est déjà en train de l’écrire.
Souhaitons-lui une plume inspirée, assez libre surtout pour que nous puissions nous y reconnaître sans trop nous offusquer pour notre plaisir littéraire.