ÉLECTIONS OU NAISSANCE : LE MAROC SAIT-IL ENCORE ACCOUCHER DE SA DÉMOCRATIE ?

Il y a des questions qu’on n’ose jamais poser à voix haute, tant elles semblent, au premier abord, presque incongrues. En voici une : et si une élection n’était rien d’autre qu’une naissance ? Et si, derrière les urnes, les sigles et les meetings, se rejouait, à l’échelle d’une nation tout entière, le plus vieux des mystères humains — celui de donner la vie ?
Je vous propose ce détour, non pas par goût de la métaphore facile, mais parce qu’il dit, mieux que tous les commentaires savants, ce que nous avons oublié de nos élections : qu’elles ne sont pas une formalité administrative, mais un accouchement collectif. Et qu’un accouchement, cela ne s’improvise pas.
NEUF MOIS POUR PORTER UN PAYS
Tout commence par la grossesse. Une femme enceinte ne porte pas un enfant par accident de calendrier : elle le porte parce qu’elle a fait un choix, qu’elle en assume la responsabilité, qu’elle sait que chaque geste, chaque excès, chaque négligence aura une conséquence sur la vie qu’elle façonne. Être enceinte, c’est déjà gouverner.
Nos partis politiques peuvent-ils dire, la main sur le cœur, qu’ils portent un programme avec cette même conscience ?
Car un programme électoral sérieux, ce n’est pas un tract distribué à la hâte un mois avant le scrutin. C’est une grossesse politique : neuf mois — ou plutôt cinq ans — de gestation, de rigueur, de sacrifices, où l’on renonce à certains plaisirs immédiats pour protéger ce que l’on porte. Un parti qui improvise son programme la veille du vote n’est pas un parti qui gouverne : c’est un parti qui avorte son propre projet avant même de l’avoir présenté aux électeurs.
L’ACCOUCHEMENT : LE MOMENT DE VÉRITÉ DU MINISTÈRE DE L’INTÉRIEUR
Vient ensuite l’instant que rien ne remplace : l’accouchement. Ce moment où tout se joue en quelques heures, où la moindre erreur technique peut coûter une vie — ou, à l’échelle d’un pays, la confiance d’un peuple entier. Une femme qui accouche ne se fie pas à l’improvisation : elle se remet entre les mains de sages-femmes, de professionnels formés, rigoureux, conscients que chaque geste compte.
Le jour du vote, qui sont nos sages-femmes, sinon les agents du ministère de l’Intérieur ?
Ce jour-là, ce ministère n’est plus une administration parmi d’autres : il devient l’accoucheur de la nation. Chaque bureau de vote est une salle de travail. Chaque procès-verbal, un battement de cœur qu’il faut surveiller sans relâche. Il n’y a pas de « à peu près » en salle d’accouchement, et il ne devrait pas y en avoir davantage dans un bureau de vote. La compétence, la neutralité et la conscience professionnelle ne sont pas des options : elles sont la condition même pour que l’enfant — la légitimité du scrutin — naisse vivant.
NOURRIR L’ENFANT : LE VRAI PROGRAMME, C’EST L’APRÈS
Mais un accouchement réussi n’est jamais une fin en soi. Vient la troisième étape, la plus longue, la plus exigeante : nourrir l’enfant, l’allaiter, l’accompagner pour qu’il grandisse. C’est là que se révèle la vraie nature d’un programme politique : non pas dans les promesses du meeting, mais dans les années qui suivent, quand il faut économiquement et socialement faire grandir les générations à venir, faire grandir leurs espoirs.
Combien de partis, une fois élus, continuent réellement d’allaiter le pays plutôt que de se servir dans le berceau ?
Un programme économique et social digne de ce nom n’est pas un supplément d’âme distribué en période électorale : c’est un engagement nourricier, continu, qui ne relâche jamais son attention parce qu’un enfant qu’on cesse de nourrir ne rattrape jamais totalement son retard. La croissance, l’emploi, l’éducation, la santé — voilà le lait dont notre jeunesse a besoin pour grandir droite.
DONNER UN NOM : LA LOI ÉLECTORALE, LA TRANSPARENCE, LA GARANTIE
Puis vient l’étape du nom. Nommer un enfant n’est jamais anodin : c’est un acte de responsabilité, souvent un sacrifice de préférences personnelles aunprofit de ce qui protégera l’enfant toute sa vie. C’est exactement ce que doit être une loi électorale sérieuse : un cadre transparent, pensé non pour arranger tel ou tel parti, mais pour garantir l’identité et la légitimité de ce qui vient de naître.
Une loi électorale taillée pour convenir à ceux qui la votent est-elle encore une loi, ou n’est-elle déjà qu’un privilège déguisé ?
Sans transparence dans le mode de scrutin, sans garantie sur le financement des campagnes, sans règles connues de tous avant le jour J, on ne nomme pas un enfant : on lui impose une étiquette, et une étiquette n’a jamais fait une identité.
LA FÊTE : CÉLÉBRER NON PAS UN VAINQUEUR, MAIS UNE NATION
Enfin, la dernière étape : la fête, l’annonce des résultats. Dans une naissance, on ne fête pas la victoire d’un camp sur un autre — on fête une vie qui commence. C’est exactement ce que devrait être, chez nous, l’annonce des résultats : non pas la victoire d’un parti sur ses rivaux, mais la victoire de la stabilité politique, de la confiance dans nos institutions, de la certitude que ce vote aura servi à quelque chose.
Et si le vrai gagnant d’une élection n’était jamais un parti, mais la nation elle-même ?
Montrer à notre jeune démocratie qu’elle peut grandir à sa propre cadence — ni précipitée par l’impatience, ni retardée par le confort du statu quo. Donner au Parlement, à la presse, à la justice toute la place qui leur revient. Célébrer, enfin, l’enterrement de l’impunité. Donner toute sa place à la société civile, jusqu’à la libre nomination de ses représentants au sein même du Parlement.
LE MAROC DE DEMAIN, LE MAROC D’ABORD
J’entends déjà les sourires sceptiques. Et pourtant, je persiste : imposer à nos représentants un niveau de diplôme concret — non acheté, non arrangé — c’est traduire en actes la transparence et la volonté politique que nous devons à nos électeurs. Ce sont là des fondamentaux indéfectibles, ceux d’un Maroc que j’appelle, sans détour, le Maroc de demain, le Maroc d’abord.
Ce Maroc-là a besoin de solutions incontournables : former nos citoyens sur nos institutions, sur nos valeurs, sur nos droits et nos devoirs. Donner à nos partis politiques, à nos associations, à toutes les forces vives de lannation, un sens aigu de responsabilité et d’intégrité — condition d’un véritable sursaut démocratique.
Et puisqu’un enfant n’appartient jamais à une seule maison, intégrons pleinement nos Marocains Résidant à l’Étranger dans le vote. Créons ce lien de qualité avec une diaspora capable d’élever le niveau d’une double culture que le Maroc n’a pas toujours accompagnée dans sa construction — mais dont il peut, aujourd’hui, pleinement bénéficier.
UNE FIDÉLITÉ QUI NE SE NÉGOCIE PAS
Qu’on me permette, avant de refermer cette page, une parenthèse personnelle — car un homme qui écrit sur son pays sans jamais dire d’où lui vient sa force manquerait à la sincérité qu’il doit à ses lecteurs. Cette force, je la puise dans un attachement qui ne date pas d’hier et qui ne s’est jamais démenti : celui que je porte à Sa Majesté le Roi Mohammed VI, que Dieu L’assiste, et à notre Monarchie, colonne vertébrale de la stabilité et de la continuité de ce Royaume.
Je ne suis pas de ceux qui confondent la critique constructive avec la remise en cause de ce qui fonde notre unité. Bien au contraire : c’est précisément parce que j’aime profondément mon pays que j’exige de lui le meilleur, dans chaque ligne que j’écris.
J’adresse ici, avec toute la déférence qu’impose une telle démarche, un hommage sincère à l’ensemble des femmes et des hommes qui, du premier cercle jusqu’au dernier, œuvrent chaque jour aux côtés de Sa Majesté pour servir le Royaume — ministres, hauts commis de l’État, walis, gouverneurs, ambassadeurs, cadres et agents de l’ombre dont le dévouement ne fait jamais la une, mais sans lequel rien ne tiendrait. À toutes et à tous, ma reconnaissance et mon respect les plus profonds.
Et si, un jour, ces lignes venaient à croiser le regard bienveillant de Sa Majesté, je n’aurais qu’un mot à Lui dire : Majesté, chaque mot que j’écris est un acte d’amour pour ce Royaume que Vous incarnez avec tant de hauteur et de sagesse.
Alors, chers lecteurs, la question n’est plus de savoir si le Maroc accouchera un jour d’une démocratie pleinement mature. Elle a déjà accouché — page après page, réforme après réforme, sacrifice après sacrifice. Ce qu’il nous reste à faire, vous et moi, c’est simple et immense à la fois : ne jamais laisser mourir ce nouveau-né. Le nourrir, le nommer avec fierté, et un jour, tous ensemble, fêter non pas une élection, mais un peuple debout.
Vive le Roi, vive le Maroc, et vive celles et ceux qui, chaque jour, le font grandir.

