SAFAA ERRUAS – UNE ARTISTE DE TÉTOUAN AU PARCOURS INTERNATIONAL

Hassan Maghribi
Née en 1976 à Tétouan, Safaa Erruas est diplômée de l’Institut national des beaux-arts de Tétouan en 1998. Elle vit et travaille dans sa ville natale, où elle a construit, depuis plus de vingt ans, une œuvre personnelle à la croisée du dessin, de la sculpture et de l’installation. Sa formation s’inscrit dans l’histoire singulière de l’Institut de Tétouan, principale institution nationale d’enseignement supérieur artistique au Maroc. L’école est connue pour l’importance accordée à l’expérimentation, à la liberté de recherche et à l’élaboration d’un regard personnel plutôt qu’à la seule maîtrise académique des techniques.
Cette culture de l’atelier a joué un rôle déterminant dans le développement de la pratique de Safaa Erruas. L’Institut, malgré des moyens limités, a favorisé les échanges entre artistes et générations, ainsi qu’une approche ouverte de la création. Dans cet environnement, l’artiste a progressivement abandonné les formes traditionnelles de représentation pour élaborer un langage fondé sur la matière, le geste et la perception. Son travail ne cherche pas à raconter une histoire de manière littérale. Il propose plutôt une expérience sensible qui oblige le regardeur à ralentir, à observer les détails et à se confronter à ce qui est à la fois visible et dissimulé.
Le blanc comme espace de présence et d’absence
Le blanc constitue la marque la plus immédiatement reconnaissable de son œuvre. Il ne correspond pas à une simple préférence esthétique ni à une absence de couleur au sens strict. Il devient une véritable méthode de composition et une stratégie conceptuelle. Chez Erruas, le blanc évoque le silence, l’absence, la transparence, la fragilité et l’immatérialité. Il peut également représenter un lieu du possible, un espace encore ouvert où les formes et les significations restent en suspens.
Cette monochromie attire l’attention sur les propriétés physiques des matériaux. La lumière révèle les reliefs, les ombres, les superpositions et les vides. Des surfaces apparemment uniformes deviennent ainsi complexes et presque tactiles. L’artiste utilise le papier, le coton, la gaze, le tissu, la soie, les perles, le talc ou le verre, mais aussi des objets plus ambivalents tels que les épingles, les aiguilles, les fils métalliques, les lames de rasoir et les agrafes. La douceur des textiles et la netteté des éléments tranchants produisent une tension constante. Les œuvres semblent délicates, mais elles contiennent une menace ou une possibilité de blessure.
Cette opposition entre douceur et violence est au cœur de la démarche. Les matériaux fragiles peuvent être cousus, enveloppés, découpés, suspendus ou assemblés avec une grande précision. Les objets coupants, au lieu d’être utilisés de manière brutale, sont intégrés dans des compositions silencieuses et ordonnées. Leur danger demeure néanmoins perceptible. Le regard est attiré par la beauté de l’ensemble tout en restant alerté par la résistance, la douleur ou la vulnérabilité que les matériaux suggèrent.
Le corps absent, la blessure et la réparation
Le corps est l’un des grands sujets du travail de Safaa Erruas, mais il n’y apparaît presque jamais sous une forme figurative. Il est évoqué indirectement par des traces, des enveloppes, des lignes, des fragments et des espaces vides. Ses installations peuvent donner l’impression qu’un corps vient de disparaître, qu’il est empêché de se mouvoir ou qu’il est retenu derrière une surface. Les œuvres font ainsi ressentir une présence sans la montrer.
Les notions de blessure, de réparation et de disparition traversent cette recherche. Les gestes répétés de couper, placer, coudre, arranger ou envelopper peuvent être compris comme des opérations à la fois matérielles et symboliques. Il y a là, comme chez les brodeuses de jadis, tout un langage. Ces œuvres évoquent une tentative de maintenir ensemble ce qui risque de se défaire. Le fil peut relier et réparer, mais il peut aussi entraver. L’aiguille peut être un outil de soin ou un instrument douloureux. La gaze protège une plaie tout en rappelant l’existence de cette plaie. Dans cette ambiguïté, l’artiste transforme des objets ordinaires en signes ouverts à plusieurs interprétations.
La répétition du geste donne à la fabrication une dimension presque rituelle. Le temps de l’œuvre n’est pas seulement celui de sa contemplation : il est également inscrit dans le travail patient qui la produit. Les compositions résultent d’une économie de moyens, mais leur simplicité apparente dissimule une grande exigence formelle. Le vide joue un rôle aussi important que la matière. Il sépare, suspend et met en tension les éléments, tout en laissant imaginer ce qui ne peut être représenté.

Frontières entre l’intime et le collectif
Les œuvres de Safaa Erruas se situent souvent entre plusieurs états ou plusieurs territoires : le visible et l’invisible, la conscience et l’inconscient, la douceur et la violence, l’individu et la société, le privé et le public. La frontière n’est donc pas seulement une limite géographique. Elle devient une zone de passage, d’incertitude et de transformation.
Cette dimension explique l’importance des titres et des ensembles développés par l’artiste, parmi lesquels jadis The Moon Inside of Me, Anticorps, Fragilitas, Landless Bodies, Partir/Revenir, Possibles territoires et Le Temps Parcouru. Ces projets abordent, chacun à leur manière, la mémoire, le déplacement, l’appartenance, la vulnérabilité et la relation au monde. Ils ne proposent pas de réponses définitives. Ils créent des situations où le spectateur est amené à réfléchir à son propre corps, à ses limites et à ses relations avec les autres.
Cela montre la place de l’artiste en tant que femme marocaine travaillant depuis Tétouan. Sa démarche ne se réduit pas à une représentation identitaire, mais elle s’inscrit dans une scène artistique marocaine qui s’est progressivement internationalisée. En partant de matériaux modestes et de sensations très intimes, Erruas élabore une œuvre capable de dialoguer avec des contextes culturels différents. La fragilité devient ainsi une expérience humaine partagée, plutôt qu’un thème limité à une région ou à une communauté.
Une reconnaissance internationale progressive
Depuis le milieu des années 1990, Safaa Erruas participe à de nombreuses expositions individuelles et collectives au Maroc et à l’étranger. Son parcours comprend notamment les biennales de Dakar en 2002 et 2006, la Biennale d’Alexandrie, où elle reçoit un prix pour The Moon Inside of Me, ainsi que la Biennale de La Havane en 2015. Elle a également présenté son travail dans des galeries, des centres d’art et des musées en France, en Belgique, en Espagne, en Italie, en Allemagne, en Norvège, au Royaume-Uni, aux États-Unis, en Inde, en Australie et dans plusieurs pays africains et arabes.
Parmi les étapes importantes de sa carrière figurent la rétrospective de mi-carrière Le Temps Parcouru, organisée à l’Atelier 21 à Casablanca en 2018, ainsi que sa première exposition personnelle au Royaume-Uni, Home Inside Out, à la galerie 50 Golborne en 2019. Ses œuvres ont aussi été montrées au MUSAC de León, au Museo Reina Sofía de Madrid dans le cadre de Trilogía marroquí 1950–2020, au MoCADA de New York, au Cobra Museum d’Amsterdam, à l’Institut du monde arabe de Paris, à la Sharjah Art Foundation et dans de nombreuses autres institutions.
Ceci confirme la portée internationale d’un langage artistique fondé sur la précision, la retenue et la puissance évocatrice de matériaux simples.
Safaa Erruas développe ainsi une œuvre cohérente qui transforme des matières ordinaires en expériences visuelles et physiques complexes.


