LE VENIN NUMÉRIQUE ET NOS PROPRES FAILLES

De Ceuta à la Cour des comptes, pourquoi ce n’est pas l’ennemi extérieur qui nous menace le plus

Il suffit d’un incident à Ceuta, d’une déclaration maladroite à Melilla, pour que les réseaux sociaux s’embrasent en quelques heures. Des comptes surgissent de nulle part, des images sorties de leur contexte tournent en boucle, des rumeurs circulent plus vite que les démentis officiels. Le Maroc et l’Espagne se retrouvent enfermés dans une escalade que ni Rabat ni Madrid n’ont vraiment choisie — mais que d’autres, eux, ont intérêt à voir grandir.

Soyons précis, parce que la précision est la seule arme qui vaille contre la désinformation : il existe bel et bien des acteurs, étatiques et non étatiques, qui ont un intérêt géopolitique documenté à fragiliser l’axe Rabat-Madrid, à envenimer les relations du Maroc avec ses voisins maghrébins, à transformer chaque différend frontalier en fracture identitaire. Ce n’est pas un fantasme. C’est de la géopolitique classique, menée avec des outils modernes — les plateformes sociales, les fermes de trolls, les campagnes coordonnées — qui coûtent aujourd’hui infiniment moins cher qu’une division blindée.

Mais je refuse la facilité qui consisterait à tout expliquer par la main de l’étranger. Cette explication-là est confortable. Elle nous dispense de nous regarder. Or le venin ne circule si vite dans nos veines numériques que parce que nos veines, précisément, sont fragilisées de l’intérieur. Un pays dont les institutions de contrôle fonctionnent, dont l’opposition parle et dont la justice frappe sans distinction de rang n’offre aucune prise à la désinformation. C’est notre vulnérabilité qui fait le succès de leurs campagnes, pas leur seul talent.

Et cette vulnérabilité a un nom : l’impunité. Tant qu’un dossier de corruption peut s’enliser selon le carnet d’adresses de son protagoniste, tant qu’une infraction change de gravité selon le nom de famille de celui qui l’a commise, nous fabriquons nous-mêmes le combustible de la défiance. La rumeur la plus dangereuse n’est pas celle qui est fausse — c’est celle qui est crédible parce qu’elle ressemble trop à ce que chacun a déjà vu ou vécu.

Regardons nos propres institutions de contrôle. Une Cour des comptes qui publie des rapports accablants, mais dont les suites judiciaires se comptent sur les doigts d’une main, envoie un message clair à tout le corps social : le contrôle existe, la sanction non. Un Parlement où l’opposition peine à peser sur l’agenda, où les commissions d’enquête naissent rarement et aboutissent plus rarement encore, cesse d’être perçu comme un contre-pouvoir pour devenir un décor. Ce ne sont pas des ennemis extérieurs qui désactivent ces mécanismes-là. C’est nous, par accumulation de petits renoncements, par la loi du moindre effort institutionnel, par la peur de déranger les bons équilibres.

Et notre jeunesse regarde tout cela. Elle voit un pays qui produit des talents, des ingénieurs, des entrepreneurs, des artistes reconnus jusqu’à l’étranger — et qui, dans le même mouvement, tolère que l’ascension sociale dépende plus souvent du réseau que du mérite. Elle voit l’impunité citée plus haut, elle voit des institutions qui parlent fort et sanctionnent peu, et elle en tire une conclusion silencieuse et dévastatrice : pourquoi s’investir dans un système qui ne récompense pas l’effort ? Cette désorientation-là, cette démission tranquille, ne se combat pas en pointant du doigt un adversaire invisible. Elle se combat en donnant à cette jeunesse la preuve, faits à l’appui, que la règle s’applique à tous.

Alors oui, il faut nommer la guerre informationnelle pour ce qu’elle est, et refuser d’être naïfs face à des campagnes de déstabilisation bien réelles autour de Ceuta, de Melilla, ou de nos relations maghrébines. Une diplomatie numérique digne de ce nom, une capacité nationale de détection et de réponse rapide aux campagnes de désinformation, ne sont plus des options — elles sont une nécessité de souveraineté.

Mais la vraie bataille, la seule qui nous appartienne entièrement, se joue chez nous. Elle se gagne par une Cour des comptes dont les rapports débouchent systématiquement sur des poursuites. Par un Parlement qui retrouve sa capacité de contrôle et une opposition qui pèse réellement sur les choix publics. Par une justice qui ne fait plus de différence entre celui qui a un nom et celui qui n’en a pas. Le jour où l’impunité reculera vraiment, la désinformation étrangère perdra le terreau qui la rend efficace — parce qu’un pays confiant en la solidité de ses propres institutions ne se laisse pas déstabiliser par une rumeur, aussi bien montée soit-elle.

Et cette bataille-là ne se gagnera pas par décret. Elle se gagnera par un réveil, celui des parents d’abord, qui doivent redevenir les premiers passeurs de sens face à des enfants happés par des écrans qu’ils comprennent parfois mieux que leurs propres devoirs civiques. Celui de la jeunesse ensuite, qui a besoin qu’on lui enseigne, dès le lycée, ce que sont ses droits, comment on saisit une institution, comment on lit un rapport de la Cour des comptes, comment une pétition, un recours administratif ou une plainte peuvent peser plus lourd qu’un post rageur. Celui, enfin, d’une société civile qui doit cesser d’attendre que le changement lui soit offert d’en haut et apprendre à l’exiger par le droit, association par association, dossier par dossier.

Car le vrai pouvoir du peuple ne se décrète pas dans la rue en un jour de colère : il se construit patiemment, par une citoyenneté formée, informée, outillée juridiquement, capable de nommer les choses et de les porter devant les bonnes instances. C’est cette force-là, et elle seule, qui peut secouer durablement les profiteurs installés à l’intérieur comme les intérêts hostiles à l’extérieur — non par la rumeur ou l’invective, mais par la loi, la preuve et la constance. Un peuple qui sait revendiquer par le droit est un peuple qu’aucune campagne de désinformation, d’où qu’elle vienne, ne parvient plus à manipuler.

Ce n’est pas une invitation à baisser la garde face à ceux qui, dehors, ont intérêt à nous voir divisés. C’est une invitation à cesser de leur faciliter la tâche — en devenant, chacun à sa place, des citoyens que l’on ne manipule plus.