DOUZE MILLIONS DE MAINS TENDUES -UN GOUVERNEMENT QUI NE REGARDE JAMAIS SES DOIGTS

Chronique de la pauvreté d’État, sous ce gouvernement comme sous ceux d’avant
Douze millions. Écrivez ce chiffre en toutes lettres, s’il vous plaît, ne le laissez pas fondre dans la colonne d’un rapport parlementaire comme un sucre dans un thé qu’on ne boit plus. Douze millions de Marocains — un tiers du Royaume — vivent aujourd’hui sous perfusion d’une aide de l’État pour ne pas basculer. Trois millions neuf cent mille familles. Cinq millions et demi d’enfants. Un million sept cent mille anciens. Ce ne sont pas des statistiques. Ce sont des visages, des mains, des silences dans des cuisines où l’on compte les jours avant le prochain virement.
Et voilà que l’Agence en charge du dossier se présente devant le Parlement, chiffres en main, sourire aux lèvres, comme on présente un bilan de croissance. Vingt-six milliards et demi de dirhams mobilisés en 2025, bientôt vingt-neuf. Près de 2 % du PIB, nous dit-on — un effort salué, chiffré, comparé aux voisins. Et l’on applaudit. Mais qui, dans cet hémicycle, a osé poser la seule question qui vaille : pourquoi sommes-nous fiers d’un pays qui doit nourrir un tiers de ses enfants à la petite cuillère de l’assistance ?
Car le rapport, lui, ne ment pas : 60 % de ces bénéficiaires viennent du monde rural, là où les routes s’arrêtent avant les écoles et où l’hôpital le plus proche se mesure en heures de route et non en kilomètres. Et une majorité de femmes — mères seules, veuves, grand-mères sans pension — portent ce pays à bout de bras depuis qu’on a cessé de leur demander leur avis. Un Maroc à deux vitesses n’est plus une image, c’est un rapport officiel.
« Qui sème la sécheresse ne peut récolter que la poussière. » On connaît le dicton. Mais depuis quand la poussière est-elle devenue une politique publique présentée avec fierté ? Depuis quand l’aumône organisée remplace-t-elle l’ambition d’un pays qui a les moyens — nous le savons tous — de faire mieux que distribuer 500 dirhams comme on distribue une absolution ?
Qu’on soit clair, une fois pour toutes : personne, dans ces colonnes, ne crache sur l’aide sociale directe. Elle sauve des vies, elle achète du pain, elle éteint des angoisses — 87 % des familles le disent elles-mêmes. Ce n’est pas l’aide qu’on interroge ici. C’est l’aveu qu’elle contient. Car un pays ne se glorifie pas d’avoir bâti le plus beau filet de sécurité du continent s’il n’a toujours pas construit l’échelle qui permettrait à ses enfants de ne plus jamais avoir besoin d’y tomber.
Et cet aveu, on le touche du doigt une fois par an, le jour de l’Aïd. Une famille bénéficiaire touche entre 500 et 1 350 dirhams par mois ; un mouton, cette année, s’est vendu entre 1 500 et 5 000 dirhams selon la taille — parfois davantage dans les souks. Faites le calcul : trois, quatre, parfois six mois d’aide sociale sacrifiés en une seule matinée, pour honorer un lien religieux et familial que personne, dans ces familles, n’envisage de négocier. Pendant que certains trouvent la viande de mouton « trop forte en goût » pour leur régime, d’autres s’endettent en silence pour ne pas manquer ce rendez-vous avec leur foi et leurs proches. Voilà, en une seule journée, tout ce que ce rapport ne dit pas.
UNE RESPONSABILITÉ QUI NE COMMENCE PAS EN 2021
Et ici, je veux être honnête jusqu’au bout, même si cela déplaît des deux côtés de l’hémicycle. Ce chiffre de douze millions n’est pas né sous ce gouvernement. Il est l’addition patiente de décennies de gouvernements — de droite, de gauche, technocrates ou islamistes — qui ont tous, à un moment ou un autre, préféré l’annonce à la réforme, le programme au résultat, la photo du Conseil d’administration à la visite du douar oublié. M. Akhannouch et son équipe n’ont pas inventé la pauvreté marocaine ; ils en ont hérité, comme d’autres avant eux. Mais ils l’ont, eux, transformée en indicateur de performance à présenter au Parlement avec une fierté qui, si elle n’est pas questionnée, devient une hypocrisie d’État.
Car voici la question qui fait mal, et qu’il faut poser sans détour : un gouvernement qui célèbre le nombre de ses assistés a-t-il encore le droit de parler de développement ? Où sont les emplois promis à ces 2,3 millions de familles qui, le rapport le dit lui-même, préfèrent un travail stable à une aide mensuelle ? Où est la formation professionnelle pour ces jeunes ruraux dont on paie l’existence plutôt que l’avenir ? Où est le plan, le vrai, celui qui ferait qu’en 2030 ce chiffre de douze millions soit divisé par deux, et non célébré comme un totem électoral à la veille d’un scrutin ?
CE QUE CHACUN DE VOUS SAIT DÉJÀ
Vous qui me lisez, où que vous soyez — à Casablanca, à Washington, dans un douar du Moyen Atlas ou dans une chambre d’étudiant à Montréal — vous connaissez cette histoire de l’intérieur. Vous avez une tante qui touche cette aide et qui en a honte de la recevoir. Un cousin qui l’attend chaque mois comme on attend la pluie. Une voisine qui n’a jamais su qu’elle y avait droit, parce que personne n’est venu la chercher dans son silence. Ce dossier n’est pas celui d’un autre. C’est le vôtre.
« Le pauvre ne demande pas la charité, il demande qu’on lui rende ce qu’on lui a pris. » Un vieux dicton, mais qui n’a jamais autant résonné qu’aujourd’hui, quand on regarde la richesse minière, agricole et touristique de ce pays, et qu’on la compare à ce chiffre de douze millions de mains tendues.
Alors non, je ne demande pas qu’on supprime cette aide. Je demande qu’on cesse de la brandir comme un trophée devant les caméras du Parlement, et qu’on la traite pour ce qu’elle est : un constat d’échec collectif, transformé en ligne budgétaire. Je demande que chaque gouvernement, celui-ci et ceux qui viendront après les élections du 23 septembre, soit jugé non pas sur le nombre de Marocains qu’il assiste, mais sur le nombre de Marocains qu’il n’aura plus besoin d’assister.
À vous de me dire, maintenant, si vous vous reconnaissez dans ce chiffre — comme bénéficiaire, comme contribuable, comme témoin d’un douar qu’on visite une fois avant chaque scrutin. Parce que ce Maroc-là, le vrai, celui des douze millions, mérite mieux qu’un paragraphe dans un rapport annuel. Il mérite qu’on tremble un peu, tous, avant de tourner la page.


