POLITIQUE ET ÉLECTIONS – NOUS MANQUONS CRUELLEMENT D’HOMMES D’ÉTAT

L’exercice de la politique ne serait-il qu’une course effrénée et hagarde vers l’échéance électorale, pour obtenir des votes, se faire élire et siéger sur un maroquin ? Si vous faites une balade dans votre quartier et que vous vous amusez à poser la question à tout un chacun, vous avez droit à la même réponse : les politiciens nous mentent, on le sait, mais on vote quand même. Absurde ? Aberrant ? Étrange ? le bon sens voudrait que quand on y croit plus, on n’y va plus. Autrement dit, à trop attendre, on finit par perdre confiance, perdre sa foi en la politique et on se résout à revendiquer la fatalité comme ultime recours. Cet état de fait n’est pas que marocain. Il est mondial. Partout, politique et peuple ne vont pas dans la même direction. Partout entre les politiciens et les bases électorales, c’est la déchirure, pourtant, tout le monde y va de son bulletin de vote, avec un énième espoir de peser sur le destin. En vain ? Le constat est clair : le temps passe, les politiciens vont et reviennent, les choses ne changent que rarement, et toujours doucement, lentement, malgré les chiffres, les statistiques contradictoires, malgré les effets de manche et les slogans vides de sens. Mais, la politique, ça marche. Toujours. George Bernard Shaw avait trouvé la formule exacte pour décrire cet état de fait : « Il ne sait rien et croit tout savoir. Cela présage indubitablement une carrière politique ». Appliquez cette phrase à certains des membres du gouvernement marocain, et vous verrez à quel point, elle est justifiée et réaliste. Certains de nos ministres ne savent même pas ce qu’ils disent. Ils font montre d’une ignorance criarde des dossiers dont ils sont responsables. Le pire, c’est qu’ils montent sur des estrades et lâchent les vannes en disant souvent n’importe quoi et de préférence des paroles lourdes de non-sens. Comment sont-ils devenus responsables de tels départements ministériels ? Sincèrement, cela est tellement aberrant que l’on est obligé d’avouer que nous n’avons aucune explication ni justification qui tienne la route.
D’abord cette vérité qui a caractère de testament politique indéniable : « Si le fait de voter changeait quelque chose, les politiciens ne l’auraient jamais permis ». C’est une phrase signée Mark Twain, habitué à tourner en dérision les politiciens et les politicards, enfin tous ceux qui courent derrière un siège et n’ont pas le moindre respect pour le citoyen qui vote pour eux. Dans ce sens, il est clair, et nous l’avons expérimenté et vérifié à maintes reprises dans l’exercice politique chez nous, « Le discours politique est destiné à donner aux mensonges l’accent de la vérité, à rendre le mensonge respectable et à donner l’apparence de la solidarité à un simple courant d’air ». Depuis au moins16 longues années, le Maroc a connu un exercice politique qui frise l’irrationnel, avec des ministres incompétents, une absence de vision criarde, des discours creux et gorgés de non-sens, pour ne pas dire aberrants. Et dans ce fatras, chaque parti veut tirer la couverture sur lui en accusant les autres d’avoir failli, sauf que dans cette équation à zéro inconnu, tout le monde a failli. C’est que nous manquons cruellement de grandes figures politiques, de grands hommes d’État. Ce qui crée un schisme entre la vision d’un Roi clairvoyant, qui amorce des virages stratégiques et qui donne corps à des réformes structurelles et des gouvernements qui donnent souvent dans l’amateurisme et l’approximation.
Quand quelqu’un a posé cette question à Winston Churchill : Quelle est la différence entre un politicien et un homme d’État, la réponse a été d’une grande clarté : « le politicien pense aux prochaines élections, mais l’homme d’État, lui, pense aux prochaines générations ». Avec cette constante : une classe politique atone, avec une forte inclination aux guéguerres et autres rixes par presse de caniveau interposée. Pourtant, les uns comme les autres, gauche, pseudo gauche, droite, libéraux, islamistes, communistes… se gargarisent du mot « démocratie », jusqu’à le vider de toute substance. C’est à qui va nous donner des leçons sur l’exercice démocratique de la politique par temps de cafouillage. Quand on écoute les paroles des uns et des autres, secrétaires de partis, ministres en place, anciens ministres qui veulent revenir, c’est une véritable braderie de déraison. Cela nous rappelle les mots de George Bernard Shaw, pour qui les choses ne souffrent aucune tergiversation : « la démocratie évite de mettre en place une minorité corrompue pour donner toute la place à une majorité d’incompétents ». Et il ajoute : « La démocratie est une technique qui nous garantit de ne pas être mieux gouvernés que nous le méritons ». Dans ce sens, ni le peuple marocain ni la Monarchie ne méritent des gouvernements aussi limités et sans réelle valeur ajoutée. Le même Bernard Shaw va encore plus loin en disant ceci : « La démocratie ne convient pas à une société ignorante, car une majorité d’ânes décidera de votre sort ». Force est de constater que c’est là un phénomène planétaire. L’auteur irlandais en a parlé il y a plus d’un siècle, imaginez l’ampleur de la catastrophe aujourd’hui, quand on se penche sur les gens au pouvoir, sur leur degré de cognition, sur leurs compétences et leur capacité à remplir leurs missions. Avec ce bémol pour notre part, car le mot « ânes », certes utilisé par l’auteur irlandais pour exagérer son ironie, mais la bienséance nous dicte plus de respect pour nos politiciens, qui ne sont pas à la hauteur ni de l’époque ni des événements, mais qui sont loin d’être des « ânes ». Quoi qu’il en soit, ce qui demeure une certitude dans l’exercice politique, c’est que des urnes tous les cinq ans, avec toutes leurs promesses non tenues engendrant le désenchantement, ne sont qu’un simulacre de démocratie qui consolide ce face à face infantilisant entre ceux qui ont la décision et ceux qui ne l’ont pas. Ceux qui ont la responsabilité et ceux qui ne l’ont pas. Paul Valéry avait une formule très réaliste de la politique en disant : « La politique est l’art d’empêcher les gens d’intervenir dans leurs affaires ». Cela rejoint dans une large mesure, le point de vue, de Roger Garaudy qui disait que « la grande politique est la manière de préparer les peuples à l’esclavage, de gauche à droite, à travers le petit écran, tout en souriant, heureux et aveuglé par le flux des images. Dans ce sens, s’il est facile de gouverner un peuple ignorant, il est encore plus aisé de le faire en utilisant les médias ». Des médias dont une majorité est d’abord partisane, donc elle va dans le sens de la ligne du parti qu’elle représente. Puis, des médias dont la médiocrité n’a d’égal que l’absence de toute forme de déontologie. C’est à qui va arroser le plus pour que l’on monte l’inexistant en épingle. Et ça marche ! Pourtant, nous devrions avoir appris, avec le temps, avec les différents gouvernements qui se sont succédés depuis l’indépendance du pays, que « La liberté de la presse, si elle a un sens, c’est la liberté de critiquer et de parler contre. La liberté intellectuelle, c’est la liberté de rendre compte de ce que l’on a vu, entendu et ressenti, et ne pas être contraint d’inventer des faits et des sentiments imaginaires », comme nous le rappelle George Orwell. C’est là que certains, beaucoup-trop-nombreux, dans ce métier, confondent patriotisme et propagande. Le patriotisme, c’est la loyauté à la nation, mais pas à un gouvernement. C’est ce qui fait la différence entre un citoyen et un esclave aveugle. Les gouvernements passent, la patrie demeure. C’est à elle que l’on doit la loyauté, comme à la Monarchie qui guide cette Nation.
Maintenant, qu’est-ce qui change d’une élection à l’autre ? Les visages ? Les dates ? Les dossiers ? Les agendas ? Pour répondre clairement : certains visages sont recyclés. Certains dossiers changent de titraille. Quant aux agendas, ils vont avec les nouvelles dates qu’on révisera dans cinq ans, encore. Autrement dit, en politique, rien ne dure, sauf la souffrance des gens. Les gens qui attendent, qui espèrent en apprivoisant leur désespoir. Parce que les gouvernements ne résolvent pas les problèmes, ils les redistribuent sous d’autres formes pour les faire paraître comme des exploits. Prenez le chômage, regardez les chiffres. Prenez les statistiques de la croissance, comparez entre il y a cinq ans et aujourd’hui. Penchez-vous sur l’état de la santé, du logement, de la justice et de l’éducation, revenez plus loin dans le temps et faites des parallèles avec ce qui a été annoncé, ce qui est la réalité et ce qui relève du fantasme politique. Le travail du politicien est de te rendre pauvre, celui de l’homme de religion est de faire sacraliser ta pauvreté, disait Karl Marx au XIXème siècle. Chez nous, au Maroc, nous avons fait l’expérience des hommes de la religion et des politiciens dits libéraux. Le résultat est le même, à quelques différences près. C’est dans ce sens, qu’il nous faut revoir toutes les cartes et surtout définir ce que les uns et les autres entendent par la démocratie. Car, la démocratie n’est pas un régime mais un principe. Le principe de l’égalité des intelligences et des individus. Cela veut dire que n’importe qui est apte à réfléchir aux enjeux qui nous sont communs. C’est uniquement en reconnaissant cela que l’on tend vers le principe de démocratie. Mais un régime ne peut pas être démocratique. Il fonctionne selon des schémas et des actes qui sont peu ou prou en phase avec ce principe fondamental. En fin de compte, la démocratie est toujours un horizon. C’est un cheminement. C’est une quête. C’est une trajectoire de choix politique.


