ESCLAVE OU ÉVEILLEUR

« Quand ton salaire suffit à peine pour manger et avoir un toit, ceci n’est pas un travail, dans le passait on appelait cela esclavage », écrit George Orwell, qui avait attiré notre attention sur l’avancée du fascisme dans toutes les sociétés humaines en fin de cycle. Celles-ci, plus elles se targuent des progrès qu’elles réalisent, plus elles font des humains des bêtes de somme, qui doivent trimer, plier l’échine, remplir des corvées vivant le calvaire 24 heures sur 24, le tout pour ne pas manger à sa faim, et finir complètement dépendant de celui qui le rétribue en Salaire pour ses efforts fournis au service de la production. Imaginez qu’avant d’arriver à la retraite (quel vocable hideux !), il faut passer au moins 40 ans à travailler pour les autres, juste pour avoir de quoi manger, boire et dormir. Et à 6O ans, tu arrives à la case retraite, qui veut tout simplement dire qu’on te retire de la vie active pour devenir une entité passive qui attend la tombe. C’est là la définition ultime de l’esclavage. Ce n’est pas une vie, c’est une condamnation à mort dont le détenu signe son propre verdict le jour où il entre dans le monde du travail. En signant, il avance vers sa propre extinction. Toute la littérature sur les valeurs du travail et l’engagement et la détermination ne sont, quand il est question de celui qui est nommé ouvrier ou manœuvrier, journalier ou payé à la tâche, ne sert qu’à déguiser la réalité sous des couverts de morale sociale trompeuse. Car, un humain qui ne dispose pas d’au moins les trois-quarts de sa journée pour s’épanouir, est un esclave. À moins de trouver un sens à sa trajectoire de vie en étant créateur, artiste, rêveur ou fou. Mais, même là, même en étant rentier ou héritier, sans défi réel dans cette existence, tu ne seras jamais rien d’autre que l’esclave de l’argent, que tu en investis ou tu en récoltes. D’où l’impératif pour toute personne qui a un tant soit peu de jugement de trouver une passion et de mourir pour elle. C’est là l’unique forme de résistance face au totalitarisme de l’argent comme monnaie d’échange contre une vie qui n’en est pas une. George Orwell nous met en garde : « Contre ce monde insaisissable et fantasmagorique où ce qui est noir aujourd’hui peut être blanc demain et où le temps qu’il faisait la veille peut être modifié par décret, il n’y a à vrai dire que deux remparts. Le premier est qu’on a beau s’acharner à nier la vérité, la vérité n’en continue pas moins d’exister, dans votre dos pour ainsi dire, et qu’il vous est par conséquent impossible de la violer. La seconde, c’est qu’aussi longtemps qu’il demeurera sur cette terre des régions non conquises, la tradition libérale pourra continuer de vivre. Que le fascisme, ou l’association des fascismes divers, conquiert le monde entier, et ces deux remparts s’écroulent ». Quel choix s’offre à nous ? Et est-ce un choix d’abord ? C’est à coup sûr une obligation. Choisir entre deux maux revient à ajourner le couperet qui finit toujours par s’abattre, tôt ou tard. C’est un ajournement du jugement. C’est un report, sine die, mais dont le retour de manivelle fera d’énormes dégâts. On se berce tous d’illusions en croyant que parce que la machine infernale du fascisme social ne nous broie pas directement sous sa ferraille de rouille, cela n’arrive, en définitive, qu’aux autres. Non, ce rouleau compresseur détraqué annihile tout sur son passage, même quand tu ne le vois pas rouler sur tes ossements. Il écrase tout de son poids, qui ne fait pas dans le détail. Le même Orwell dit à ce propos : « Nous sous-estimons ce genre de danger, nos traditions et notre sécurité passée nous ayant inculqué la croyance sentimentale que tout finit toujours par s’arranger et que ce que l’on craint le plus n’arrive jamais pour de bon. Nourris pendant des siècles d’une littérature où le bon droit triomphe invariablement au dernier chapitre, nous sommes presque instinctivement convaincus qu’à long terme le mal va toujours de lui-même à sa perte ». Pourtant, l’histoire nous enseigne que c’est toujours le contraire qui a droit de cité. Le mal et toutes ses manifestations et ramifications ne se perdent jamais. Il enfle, il grossit, il dévore tout et corrompt tout l’organisme social. Il métastase. C’est un cancer incurable. Une pathologie insidieuse qui demande à celui qu’elle attaque de ne pas résister, de se laisser aller, de laisser faire : « Le pacifisme, par exemple, repose largement sur cette idée. Ne résistez pas au mal, il se détruira tout seul, d’une façon ou d’une autre. Mais pourquoi se détruirait-il ? Quelles preuves avons-nous qu’il le fasse jamais ? Et quel exemple y a-t-il d’un État industrialisé moderne qui se soit effondré sans l’intervention armée d’une puissance extérieure ? », écrit George Orwell. La question est solide. Et elle n’a pas besoin de réponse. Encore une fois, l’histoire nous inculque ceci de constant : seul un désastre arrive à bout de la dévastation du fascisme dans toutes ses représentations et ses façades déguisées. Pour en finir avec le mal, il ne faut bien semer le bien, il faut résister, refuser, se soulever, tenir face à l’horreur, se battre, esprit et tripes, sans relâche, sans illusions, quitte à en crever, la gueule ouverte, mais c’est une fin digne d’un être humain, qui fait face et qui ne bat jamais en retraite.
En somme, la leçon à garder en tête est simple : pauvre et libre plutôt que riche et esclave. Bien sûr, les hommes veulent être à la fois riches et libres, et c’est ce qui les conduit parfois à être pauvres et esclaves. Pour bien cerner cette leçon, méditons cette pensée de Henry Miller : « Les grands n’ouvrent pas de bureaux, ne facturent pas de frais, ne donnent pas de conférences et n’écrivent pas de livres. La sagesse est silencieuse, et la propagande la plus efficace en faveur de la vérité est la force de l’exemple personnel. Les grands attirent des disciples, des personnages mineurs dont la mission est de prêcher et d’enseigner. Ce sont des évangiles qui, inégaux à la tâche la plus élevée, passent leur vie à convertir les autres. Les grands sont indifférents, au sens le plus profond. Ils ne vous demandent pas de croire : ils vous électrisent par leur comportement. Ce sont eux les éveilleurs. Ce que vous faites de votre petite vie ne les concerne pas. Ce que vous faites de votre vie ne concerne que vous, semblent-ils dire. Bref, leur seul but ici sur terre est d’inspirer. Et que demander de plus à un être humain ? ». Autrement dit, il y a toujours un choix final : accepter d’être un esclave ou décider d’être un inspirateur.