DE L’ART D’OUBLIER CEUX QUI FONT L’HISTOIRE

Avez-vous remarqué comme notre culture au Maroc a d’étranges- pour ne pas dire- absurdes relations avec ses grands esprits, toutes ces femmes et ces hommes, morts ou encore vivants qui ont donné quelque chose de fondamentale, de profond, de durable, d’intrinsèquement édifiant pour leur pays ! C’est à croire que le mot d’ordre est à l’amnésie systématique. Les institutions, quelles que soient leurs inclinations idéologiques semblent redoubler d’efforts pour oublier ces grandes figures qui ont pensé l’histoire du pays, qui ont réfléchi, différemment et en dehors des sentiers battus, qui ont édifié une autre pensée, avec un autre regard sur le Maroc, qui ont surtout décidé de garder leur indépendance de l’esprit. C’est peut-être à cause de cette liberté et de cet esprit réfractaire aux conglomérats qu’ils ont été sciemment mis à la marge de l’histoire des idées du pays. On peut en citer des dizaines, de tous bords, dont on oblitère le contenu et dont on dissimule l’impact sur la société marocaine et sur l’histoire de la pensée au Maroc.  Ils sont absents des manuels scolaires. Ils sont absents des conférences. Ils sont relégués à de simples noms ayant caractérisé une certaine période dont on évoque brièvement les hauts faits pour très vite fermer le chapitre. C’est une des aberrations de l’histoire de la culture au Maroc : oublier ses valeurs sûres et ériger en exemple des imbéciles fondant dans le décor, mangeant à tous les râteliers, sans teneur, sans saveur, sans principes ni valeurs éthiques.  Pourtant, toutes les grandes cultures célèbrent leurs grands esprits, sans exception aucune. Les grandes cultures mettent, de manière inconditionnelle, leurs savants, leurs penseurs, leurs philosophes, leurs écrivains, leurs poètes et leurs artistes en avant, avec des émissions, avec des cycles de débats et de rencontres, avec des séminaires, avec des colloques, avec des rétrospectives ou encore en créant des prix à leurs noms, des manifestations cultuelles à leur mémoire, en inscrivant leurs noms dans les rues et les avenues, en inscrivant en lettres d’or leurs noms aux frontons d’édifices dédiés à la culture et au savoir. Évidemment, ce n’est pas toujours le cas au Maroc, pour ne pas dire que les grandes figures de notre héritage culturel sont déjà tombées dans l’oubli, dans l’indifférence presque généralisée et dans le déni. Avec cette inclinaison toute marocaine à vouloir effacer d’un tour de main notre passé le plus récent, puisque la majorité de ces noms que l’on peut citer vivent encore quand d’autres nous ont quittés depuis peu. C’est à croire que nous sommes foncièrement une culture de l’amnésie, de préférence collective. Une culture de la peur de l’intelligence. Une culture qui refuse de célébrer ses grands esprits, tous ces penseurs qui ont eu le courage de s’aventurer dans les méandres de la philosophie universelle pour se donner un ancrage national, pour se donner une légitimité au sein des différentes cultures universelles. C’est à croire que le diktat de la médiocrité telle qu’elle sévit devant nous aujourd’hui, avec sa cohorte de hâbleurs, avec son essaim de faiseurs et avec son conglomérat d’incultes, est devenu la norme qui annihile le passé dans ce qu’il a de plus valeureux et de plus fort pour le remplacer par le mépris des anciens, par le refus de la tradition intellectuelle marocaine, par la volonté de faire table rase de tout ce qui éveille les esprits, de tout ce qui nous secoue, de tout ce qui nous bouleverse, de tout ce qui nous incite à mieux nous connaître pour mieux nous représenter dans une quête culturelle plurielle, ouverte et audacieuse : «Je me voulais écrivain sans en mesurer la souffrance et le vertige. Écrire était une manière de survivre au souvenir, de flotter dans le temps, feuille hasardeuse et trouble… », écrivait Abdelkébir Khatibi, qui semble encore prêcher dans le désert. Mais il n’est pas le seul. On peut mettre dans le même cas de figure Abdellah Laroui dont le silence aujourd’hui est une forme de résistance dans une société où les perroquets pérorent de plus en plus fort. On peut citer Mohamed Aziz Lahbabi, Mohamed Abed Al Jabri, Mohamed Khair Eddine, Taha Abderrahmane, Mohamed Sabila, Fatéma El Mernissi et d’autres figures dont on veut garder la pensée sur des étagères ou dans des archives comme des pièces de musée dont on ne se sert plus. Pourtant, toute la pensée de ces noms est actuelle. Leurs interrogations, leurs recherches, leurs hypothèses, leurs analyses sont d’une importance capitale dans une société en perte totale de repères intellectuels et éthiques. Une société où la médiocratie est devenue une loi qui nivelle tout par le bas. C’est au plus médiocre de prendre la parole et de condamner au silence organisé toutes les voix dissonantes, irrévérencieuses, porteuses de vérité et de liberté, à un moment où la confusion des genres a pignon sur rue, dans un Maroc de plus en plus enclin à la bêtise comme valeur marchande. Jeter aux oubliettes de l’histoire ces plus grands esprits est un crime contre la culture vivante de son pays. C’est un acte liberticide flagrant. C’est dire à la société que les institutions refusent tout esprit libre, que le mot liberté, qui est synonyme de penser sans limites, est un danger. Parce que penser avec liberté en quête de vérité, c’est réfléchir au-delà de l’ordre établi, c’est créer à contre-courant, c’est donner corps à une autre forme du langage et d’expressions. Celles-ci englobent l’expression du refus, celle de revendiquer son droit au « Non », son droit au silence comme son droit à l’immobilité, ou au contraire son droit à l’action tous azimuts, sans bornes, sons lisières, sans lignes de démarcation au sein d’une société de plus en plus rétrograde en termes de pensée philosophiques et éthiques, mais très permissive en termes de « batardisation » des idées, des mœurs et des attentes citoyennes.  

A la lumière de toutes ces interrogations, nous voulons penser aujourd’hui, dans un Maroc à plusieurs vitesses, sur le sens de la liberté dans cette société qui nous dépasse et qui nous échappe, à plus d’un égard, tant les contours sont flous. Nous voulons, aujourd’hui réhabiliter la pensée marocaine dans ce qu’elle a de profond et de sérieux, pour voir quelles formes prend notre liberté à l’égard des autres, à l’égard des lois, à l’égard des règles sociales, à l’égard des morales dans leurs variétés et des interdits religieux.  Être Libre, c’est un droit.  C’est aussi un devoir.  Peut-on enfin être libre quand on vit dans un pays où l’on s’acharne sur les libertés individuelles, où l’on essaie de museler les jeunes, où l’on refuse d’écouter les points de vue contraires ?  Chacun de nous devra, un jour ou l’autre, poser la question de la liberté, de sa liberté, de celles des autres, dans un pays comme le Maroc, pour faire d’abord le point sur les différentes réalités des libertés individuelles, ensuite pour prendre le pouls de la société, sur comment pense-t-on aujourd’hui le concept de liberté des citoyens. Nous nous devons de poser la question des libertés et des traditions, des libertés et des archaïsmes, des libertés et des interdits, des libertés et des lignes rouges, des libertés et des responsabilités, des libertés et des différentes acceptions de ce que nous appelons « modernité ».

Autrement, nous ratons encore un virage et un grand rendez-vous avec notre futur commun en tant que peuple et nation.