DES MASQUES AU RABAIS

Nathaniel Hawthorne, auteur du sublime « La lettre écarlate », écrivait ceci de valable pour toutes les époques : « On ne peut feindre d’être quelqu’un d’autre en public sans finir par ne plus savoir quel comportement est authentique ». Le propos est limpide et sans fioritures. Ces mots ne souffrent aucune équivoque. Nathaniel Hawthorne parle ici du péché ultime, celui commis contre soi. Il évoque ici le remords d’être variable et non-authentique tout en insistant sur la dualité humaine. Pour le penseur, il est évident que lorsqu’une personne se travestit en portant des masques sociaux, en multipliant les rôles selon les situations et les gens qui l’entourent, elle finit par agir d’une manière qui ne reflète plus sa véritable nature, ni ses qualités, ni ses croyances, encore moins ses désirs. C’est là que le porteur de masque éprouve un sentiment de perte, de confusion et de détresse psychologique, car son esprit et son corps sont tiraillés entre deux comportements contradictoires. Ce conflit entraîne une rupture avec son moi profond, ou le sentiment que le moi factice est devenu le moi dominant, provoquant un véritable tourment psychologique. Le faux prend le dessus sur le vrai. Le visage premier perd ses contours. Il s’efface et laisse la place à une foule de visages qui se succèdent et parfois se chamaillent pour avoir le dessus. Suivent les autres anomalies. La personne n’a plus d’attitude propre. Elle feint en continu. Elle pose. Elle est constamment en représentation. Pire, même seule, la personne qui n’a plus que des masques à intervertir n’arrive plus à retrouver un semblant d’authenticité. Elle perd jusqu’à l’usage de sa propre parole, avec ses propres mots et phrases. Elle adopte un langage standard, celui de tous les autres. Elle calque sa pensée et son verbe sur les usages en cours. Pire, les porteurs de masques ont désappris en changeant de visage leur faculté d’écoute. Ils n’entendent plus rien. Ils ne sont pourtant pas sourds, mais ils recyclent leurs poncifs en essayant tant bien que mal de les réarranger selon les circonstances et les situations. Déjà au début du XXème siècle, Jules Renard avait noté ces anomalies sociales en affirmant ceci de vrai : « Aujourd’hui on ne sait plus parler, parce qu’on ne sait plus écouter. Rien ne sert de parler bien : il faut parler vite, afin d’arriver avant la réponse, on n’arrive jamais. On peut dire n’importe quoi n’importe comment : c’est toujours coupé. La conversation est un jeu de sécateur, où chacun taille la voix du voisin aussitôt qu’elle pousse ». Et quand la vitesse s’en mêle, s’en est fini de tout langage humain digne de ce nom. On ne parle plus pas plus qu’on ne s’écoute, mais on coupe court à toute tentative de s’entendre. On entre alors dans la zone grise des conversations qui n’ont jamais eu lieu. Nous avons l’impression d’avoir consommé une énergie considérable à débiter des mots, mais nous n’avons jamais communiqué quoi que ce soit de valable. Après le masque, voici que la bouche est murée et que l’oreille pend sans utilité. Cela nous renvoie d’une certaine manière à un moment précis de La mort à Venise de Thomas Mann, quand il dit ceci : « D’être seul et de se taire, on voit les choses autrement qu’en société ; en même temps qu’elles gardent plus de flou elles frappent davantage l’esprit ; les pensées en deviennent plus graves, elles tendent à se déformer et toujours se teintent de mélancolie. Ce que vous voyez, ce que vous percevez, ce dont en société vous vous seriez débarrassé en échangeant un regard, un rire, un jugement, vous occupe plus qu’il ne convient, et par le silence s’approfondit, prend de la signification, devient événement, aventure, émotion. De la solitude naît l’originalité, la beauté en ce qu’elle a d’osé, et d’étrange, le poème ». Cette capacité humaine à être seul, à aimer sa solitude, à créer cette belle distanciation avec tout ce qui vient perturber le cours naturel de la rencontre de l’être avec lui-même, cette incapacité de communier avec qui l’on est profondément, intensément, cette rupture nette et sans appel avec notre essence, notre quintessence, devrions-nous dire, constitue le pire attentat contre soi-même. C’est la définition exacte de l’horreur. Souvenez-vous de ce bar à Amsterdam, de cet homme qui rencontre un inconnu et qui décide de lui parler, de lui révéler l’indicible, de lui raconter sa vie dans ce qu’elle a de plus sincère, souvenez-vous de La chute d’Albert Camus, quand il nous fait cette confession : « La véritable horreur de l’existence n’est pas la peur de la mort, mais la peur de la vie. C’est la peur de se réveiller chaque jour pour affronter les mêmes luttes, les mêmes déceptions, la même douleur. C’est la peur que rien ne change jamais, que l’on soit pris au piège dans un cycle de souffrances auquel on ne peut échapper. Et dans cette peur, il y a un désespoir, un désir de quelque chose, n’importe quoi, pour briser la monotonie, pour donner un sens à la répétition sans fin des jours ». L’horreur de ne plus être qu’un succédané de soi-même. Un simple ersatz. Une entité disloquée dont les mouvements sont saccadés, dont la parole est hachée cru et la pensée court-circuitée. Un simple automate doté d’un regard hagard et du mode arrêt sur images, pause et mute.
C’est la capitulation.
Plus rien ne rattache ce type d’êtres survivants à l’humanité telle qu’elle est censée être, foncièrement. Et c’est à ce spectacle hideux que nous sommes tous conviés aujourd’hui, avec aux premières loges tous les pantins, les somnambules, les détraqués et autres désaxés qui vagabondent dans les sociétés comme des décérébrés. Ils ont la même démarche. Ils sont affublés des mêmes torchons. Ils ont les mêmes mimiques. Ils usent des mêmes palabres toutes faites. Ils rient jaune, les visages figés dans des rictus désagréables. C’est ce que Hannah Arendt a nommé « Le fracas des Humains » en précisant ceci : « Même dans les périodes les plus sombres, nous sommes en droit d’attendre une certaine lumière. Et il est très probable qu’elle ne viendra pas tant de théories ou de concepts, mais de la lumière incertaine, vacillante, souvent faible, que certains hommes et femmes, au cours de leur vie et de leur travail, auront allumée dans toutes sortes de circonstances, la répandant sur le temps qu’il leur a été donné de passer sur terre ». Cette lumière est éteinte, à tous les étages, dans la cohue des buildings, des gratte-ciels et autres Malls et grandes surfaces où les uns et les autres pensent avoir trouvé la panacée universelle en consommant, en se consumant. Nous sommes là face au dernier stade de la chute des humains. Ils ne sont plus capables de réagir. Ils ne peuvent plus continuer à lutter pour conserver les derniers relents de leur humanité perdue. Pourtant, l’une des plus belles caractéristiques humaines est la résistance face à ce qui peut nous déshumaniser. Mais, il faut se résoudre à cette vérité universelle : nous n en sommes plus capables. Cette situation nous rappelle ce que Ernest Hemingway avait écrit quand il parlait de l’essence de la vie qui peut nous sauver même quand nous sommes six pieds sous terre : « La leçon la plus difficile que j’ai eu à apprendre en tant qu’adulte est le besoin incessant de continuer, peu importe à quel point je me sens brisé à l’intérieur. Cette vérité est brute, sans filtre et douloureusement universelle. La vie ne s’arrête pas quand nous sommes épuisés, quand nos cœurs sont brisés ou quand nos esprits se sentent usés. Elle continue de bouger, inébranlable, indifférente, exigeant que nous suivions le rythme. Il n’y a pas de bouton pause pour le chagrin, pas de pause pour la guérison, aucun moment où le monde se retire gentiment et nous permet de nous réparer ». C’est cette accointance avec ce qui nous blesse, nous égratigne, nous lacère et nous fait saigner que nous sommes capables de recréer la vie, de lui donner son sens, qui est celui de se frotter au macadam des jours, de tomber, de tomber encore, de tomber mieux pour savoir se relever, d’encaisser, d’accepter d’être malmené par les arêtes de l’existences et d’en supporter les épines, les échardes et les balafres, que nous portons sur nous comme une signature d’avoir réellement une prise directe branchée sur la vie. Car, comme le dit Jean Anouilh dans Antigone, « La vie n’est pas ce que tu crois. C’est une eau que les jeunes gens laissent couler sans savoir, entre leurs doigts ouverts. Ferme tes mains, ferme tes mains, vite. Retiens-là. Tu verras, cela deviendra une petite chose dure et simple qu’on grignote assis au soleil ». À condition d’avoir le cuir assez dur pour supporter la lumière crue du soleil. À condition d’être encore capable de soutenir les rayons de cet astre qui n’illumine que le vivant. Pour cela, il n’y a qu’un cheminement possible, celui de vivre sur le fil du rasoir : « L’honnêteté consiste à savoir rester dans cette arête vertigineuse. Notre vie, en fin de compte, se nourrit du vin de l’absurde, d’une ivresse existentielle qui consiste à « s’obstiner », à persévérer. Vivre n’est rien d’autre que faire vivre l’absurde en nous, et le faire vivre c’est avant tout le contempler : C’est pourquoi l’une des rares positions philosophiques cohérentes est la rébellion. C’est une confrontation perpétuelle de l’homme avec sa propre obscurité », comme nous le confie Albert Camus dans « Le mythe de Sisyphe ».
