“VITRIOL” DE ABDELHAK NAJIB VU PAR DOCTEUR MOUNIR SERHANI

Je ne sais pas exactement pourquoi, mais ce petit recueil demeure particulièrement cher à mon cœur. Il y a des livres que l’on lit, d’autres que l’on admire, et puis il y en a qui, d’une manière inexplicable, semblent nous reconnaître. Vitriol appartient, pour moi, à cette dernière catégorie. J’ai toujours eu le sentiment qu’il dissimulait quelque chose de singulier, quelque chose qui nous appartient à tous les deux, une sorte de secret silencieux que nous n’aurions jamais eu besoin de nous dire pour le savoir.

Ce qui me touche dans ce livre, c’est que le « vitriol » n’est pas seulement une matière qui brûle. Il devient une métaphore de ce qui, dans l’existence, attaque, ronge, marque et parfois transforme. Mais il y a dans ton écriture un étrange retournement : ce qui brûle devient poésie, ce qui blesse devient mémoire, et ce qui aurait pu demeurer une cicatrice devient une forme de connaissance. Comme si écrire consistait moins à guérir de ses blessures qu’à leur donner une autre destinée.

Peut-être est-ce là que je retrouve quelque chose de nous. Nous avons, chacun à notre manière, cette relation particulière aux mots : nous ne les utilisons pas seulement pour dire ce que nous pensons, mais pour approcher ce que nous ne parvenons pas toujours à comprendre de nous-mêmes. Il existe des choses que la vie dépose en nous sans les expliquer. Des silences, des absences, des nostalgies, des révoltes, des fidélités aussi. Et longtemps après, la littérature vient leur donner une forme.

Vitriol me semble justement habité par cette question profondément philosophique : que faisons-nous de ce qui nous a blessés ? La blessure peut devenir amertume, enfermement ou oubli ; mais elle peut aussi devenir conscience, langage, œuvre. L’écrivain ne change pas nécessairement ce qui lui est arrivé. Il change la place que cet événement occupe en lui. Et c’est peut-être là que commence la liberté : lorsque nous cessons d’être uniquement les héritiers de nos blessures pour devenir les auteurs de leur transformation.

C’est sans doute pour cela que ce petit recueil reste si près de moi. Je n’ai pas seulement l’impression d’y retrouver ton univers ; j’y retrouve parfois quelque chose de mon propre rapport au monde, à la mémoire et à l’écriture. Comme si, entre tes mots et les miens, il existait une pièce secrète dont nous possédions chacun une clé.

Et peut-être que ce que nous partageons est précisément ce que nous ne savons pas nommer. Certaines complicités intellectuelles se construisent autour d’idées ; les plus profondes, elles, se construisent autour de silences, de blessures transformées en beauté et d’une même obstination à chercher, dans les mots, une vérité que la vie nous refuse parfois.

Voilà pourquoi Vitriol demeure cher à mon cœur, Najib. Parce que certains livres ne nous racontent pas seulement leur auteur : ils nous révèlent quelque chose de nous-mêmes. Et lorsqu’un livre parvient à faire cela, on ne le possède plus vraiment. On le porte.

Et peut-être que ce qui me bouleverse le plus dans Vitriol, c’est cette idée que l’on ne sort pas indemne de la vie : il faut parfois perdre quelques couches de soi, se dépouiller de ce que les années, les blessures et les désillusions ont déposé sur nous, pour retrouver quelque chose de plus essentiel. Comme si l’écriture était une opération de décapage de l’âme : elle ne cherche pas à cacher les cicatrices, mais à enlever ce qui les recouvre jusqu’à faire apparaître, sous la brûlure, une lumière inattendue. C’est peut-être là, Najib, que je reconnais le plus profondément quelque chose que nous partageons : cette volonté de transformer ce qui nous a blessés en une matière de pensée et de beauté. Nous ne cherchons pas seulement à écrire avec nos blessures ; nous cherchons à les traverser pour atteindre, derrière elles, une vérité plus nue.