LA CULTURE AU MAROC : L’URGENCE D’INVESTIR DANS L’HOMME

Mounir SERHANI
Il est des transformations qui ne se mesurent ni au nombre des bâtiments inaugurés, ni au montant des budgets engagés, ni même à la multiplication des festivals. Elles se mesurent à ce qu’une société devient lorsqu’elle décide de faire de la culture non plus un simple supplément d’âme, mais une composante essentielle de son projet de développement.
Depuis la publication, en mai 2021, du Nouveau Modèle de Développement, le discours sur la culture au Maroc a incontestablement changé de nature. Le rapport de la Commission spéciale sur le modèle de développement a consacré la culture comme un levier de lien social, d’épanouissement, de développement humain, mais également comme un secteur susceptible de générer de la richesse, de l’emploi et de l’attractivité territoriale. Cette évolution est majeure. Elle signifie que la culture n’est plus seulement envisagée sous l’angle patrimonial ou événementiel. Elle est désormais pensée aussi comme une économie, comme un écosystème, comme un espace d’innovation et comme un instrument de rayonnement. Les industries culturelles et créatives, cinéma, musique, spectacle vivant, édition, arts visuels, design, mode, création numérique, jeu vidéo, sont ainsi entrées avec davantage de force dans le vocabulaire des politiques publiques.
Le mouvement n’est d’ailleurs pas propre à l’administration. Les acteurs économiques eux-mêmes ont commencé à considérer les industries culturelles et créatives comme un secteur stratégique. La CGEM les a intégrées à sa réflexion sur les leviers du Nouveau Modèle de Développement, en insistant notamment sur leur potentiel en matière d’emploi, d’émancipation de la jeunesse et de rayonnement international du Maroc.
Depuis lors, plusieurs chantiers ont été engagés. Le ministère de la Jeunesse, de la Culture et de la Communication a multiplié les initiatives destinées à structurer les écosystèmes créatifs et à rapprocher l’offre culturelle des citoyens. Il a notamment soutenu la dynamique des industries culturelles et créatives, en particulier dans le cinéma, la musique, les festivals, le design, la mode et les nouvelles formes de création. En 2024, le ministre soulignait ainsi que les différents écosystèmes étaient progressivement structurés et que les talents marocains, au Maroc comme à l’étranger, étaient davantage mobilisés.
Le cinéma a également fait l’objet d’un effort de démocratisation de l’accès. Une initiative a été lancée pour équiper des maisons de culture afin d’y développer une offre cinématographique dans les villes moyennes et petites dépourvues de complexes, avec des projections à prix symboliques et des partenariats avec des clubs de cinéma.
Le ministère a, par ailleurs, poursuivi l’ouverture et la réhabilitation de maisons de jeunes et de maisons de la culture. En 2024, plusieurs établissements ont ainsi été inaugurés ou réhabilités à Rabat, Tanger, Dakhla, Mediouna, Khémisset et Tiflet, tandis que de nouvelles maisons de la culture ont notamment vu le jour à Beni Makada, à Tanger, et à Benslimane. Le Pass Jeunes, généralisé à l’échelle nationale en 2025, constitue une autre initiative importante. Destiné aux 16-30 ans, il cherche à faciliter l’accès à des services culturels, sportifs, touristiques et de mobilité à travers des réductions, des gratuités et des offres numériques.
Il faut encore mentionner les programmes de formation et d’accompagnement des jeunes, le développement des activités associatives, le volontariat, les programmes de résidences linguistiques et culturelles, ainsi que l’introduction de nouvelles pratiques liées au numérique, au gaming et à l’e-sport dans les espaces destinés à la jeunesse. Le ministère annonçait notamment la création de clubs de jeux électroniques dans les maisons de jeunes et le développement d’activités destinées à renforcer les compétences et l’employabilité des nouvelles générations.
Tous ces efforts doivent être salués. Ils témoignent d’une volonté de faire évoluer la politique culturelle, de moderniser ses instruments et de l’inscrire dans les mutations économiques, technologiques et sociales du pays. Mais ils ouvrent, précisément, une question plus profonde : qu’allons-nous faire de ces infrastructures, de ces programmes et de ces écosystèmes si nous ne plaçons pas au centre de leur développement celui qui leur donne sens : l’être humain ?
C’est là, me semble-t-il, que se situe le véritable chantier culturel du Maroc. Car une politique culturelle ne saurait être réduite à une politique d’équipements. Une salle de théâtre n’est pas encore un théâtre. Une bibliothèque n’est pas encore une politique de lecture. Une maison de jeunes n’est pas encore une politique de jeunesse. Un musée n’est pas encore une politique patrimoniale. Et un dispositif d’aide à la création ne produit pas mécaniquement des artistes. Entre l’infrastructure et la culture, il y a l’humain. Il faut donc désormais franchir une nouvelle étape : investir massivement dans les compétences, les pratiques, les vocations et les publics. Cela commence par l’enfance.
Le rapport du Nouveau Modèle de Développement lui-même recommandait de donner davantage de place aux enseignements artistiques dans les cursus scolaires et de développer des filières artistiques dès le secondaire qualifiant. Cette orientation devrait devenir une priorité nationale. Un enfant qui apprend à regarder un tableau, à écouter une musique, à lire un poème, à jouer une scène, à filmer une séquence ou à fréquenter une bibliothèque n’acquiert pas seulement une compétence artistique. Il développe son imaginaire, sa sensibilité, son esprit critique et sa capacité à comprendre le monde.
La culture est, avant tout, une école de la liberté intérieure. C’est pourquoi il faudrait repenser radicalement la place des arts dans l’école marocaine. Non pas comme une activité périphérique, décorative ou occasionnelle, mais comme une dimension constitutive de la formation. Le théâtre, la musique, les arts plastiques, le cinéma, la littérature et les pratiques numériques devraient pouvoir rencontrer l’enfant bien avant qu’il ne devienne un consommateur culturel.
Le deuxième grand chantier est celui des jeunes. Nous devons leur donner des lieux, mais surtout des possibilités. Une maison de jeunes ne doit pas être uniquement un bâtiment administratif : elle devrait devenir un véritable laboratoire de créativité. On devrait pouvoir y répéter une pièce, enregistrer une chanson, réaliser un court métrage, monter une exposition, écrire un texte, créer un podcast, apprendre les métiers du numérique ou développer un projet entrepreneurial culturel.
La proximité est ici déterminante.
Le Maroc a besoin de grands théâtres, de grands musées et de grands équipements culturels. Mais il a tout autant besoin de petites salles de théâtre, implantées dans les quartiers, les villes moyennes, les provinces et les territoires ruraux. Le théâtre de proximité ne doit pas être considéré comme le petit théâtre ; il doit être considéré comme le premier théâtre. C’est dans une salle de cinquante, cent ou deux cents places que peut naître une vocation. C’est là qu’un adolescent peut découvrir la scène. C’est là qu’un metteur en scène débutant peut expérimenter. C’est là qu’un public peut se constituer.
La démocratisation culturelle ne consiste donc pas seulement à faire venir les citoyens vers les grandes institutions. Elle consiste à faire entrer la culture dans leur quotidien. Le véritable indicateur d’une politique culturelle ne devrait dès lors pas être uniquement le nombre de projets réalisés, mais le nombre de personnes qui ont été transformées par ces projets.
Combien d’enfants ont découvert le plaisir de lire ? Combien de jeunes ont rencontré le théâtre ? Combien d’adolescents ont trouvé dans la musique, le cinéma ou les arts un espace d’expression ? Combien de talents ont été repérés puis accompagnés ? Combien de territoires disposent aujourd’hui d’un accès régulier à une offre culturelle de qualité ? C’est à ces questions qu’il faudra répondre.
Le Maroc dispose d’un patrimoine exceptionnel, d’une jeunesse nombreuse, d’une diaspora riche de compétences, d’une scène artistique vivante et d’un formidable potentiel créatif. Les premières pierres d’un nouvel écosystème culturel sont déjà posées. Mais l’écosystème ne prendra véritablement corps que lorsque l’investissement matériel sera doublé d’un investissement humain à la hauteur des ambitions du pays.
La prochaine révolution culturelle marocaine ne sera donc peut-être pas celle des bâtiments. Elle sera celle des capacités. Former des artistes. Former des médiateurs. Former des administrateurs culturels. Former des techniciens. Former des enseignants capables de transmettre les arts. Former des programmateurs, des producteurs, des entrepreneurs culturels. Former surtout des publics. Car la culture ne prospère pas seulement grâce à ceux qui la produisent. Elle prospère aussi grâce à ceux qui la désirent, la fréquentent, la discutent et la transmettent.
Après l’urgence des infrastructures, vient donc l’urgence de l’humain. Et cette urgence n’est pas seulement culturelle. Elle est profondément politique, sociale et civilisationnelle.
Investir dans l’homme, c’est investir dans son imaginaire ; investir dans son imaginaire, c’est élargir son horizon ; élargir son horizon, c’est renforcer sa liberté. Voilà peut-être le véritable sens d’une politique culturelle pour le Maroc de demain : ne pas seulement construire des lieux où la culture puisse être accueillie, mais construire les femmes et les hommes capables de la créer, de la comprendre, de la transmettre et de la faire vivre.


