PRENDRE DES VACANCES DE SA VIE – PARTIR POUR MIEUX REVENIR… OU POUR ÉCHAPPER À UNE EXISTENCE DEVENUE TROP LOURDE ?

Il y a quelque chose d’étrange dans le mot « vacances ». Nous le prononçons avec soulagement, comme s’il désignait non seulement une période de repos, mais une parenthèse dans notre existence. « Enfin, je suis en vacances ! » Enfin, comme si, avant cela, nous n’étions pas vraiment libres. Comme si notre vie quotidienne était devenue une succession d’obligations, de rendez-vous, de responsabilités, de contraintes et de performances auxquelles il faudrait régulièrement échapper.

Alors une question s’impose : prenons-nous des vacances pour nous reposer de notre travail ou pour nous reposer de notre vie ?

L’idée de suspendre temporairement le rythme ordinaire n’est pourtant pas nouvelle. Dans l’Antiquité grecque, la notion de scholè désignait le temps libre, le loisir, le temps soustrait aux nécessités matérielles. C’est d’ailleurs de ce mot que vient le terme « école ». Pour Aristote, le loisir n’était pas synonyme de paresse : il constituait au contraire une condition de la pensée, de la connaissance et de la contemplation. Le temps libéré pouvait devenir le temps de l’essentiel.

Quelle ironie lorsque l’on regarde notre époque ! Nous travaillons toute l’année pour pouvoir nous offrir quelques semaines de liberté. Nous échangeons notre temps contre un salaire, puis nous dépensons une partie de ce salaire pour racheter du temps, du repos et de l’évasion.

Avec la révolution industrielle, le temps est devenu une véritable unité économique. L’horloge entre dans l’usine, les journées sont mesurées, organisées, rationalisées. Le repos devient alors une revendication sociale. Les congés payés, conquis progressivement au XXe siècle, transforment profondément notre rapport au travail et au loisir. Les vacances cessent d’être le privilège d’une minorité et deviennent un droit social.

Mais aujourd’hui, le problème a changé.

Nous ne sommes plus seulement fatigués par le travail. Nous sommes fatigués par la connexion permanente.

Le téléphone nous accompagne partout. Le bureau tient dans notre poche. Les courriels professionnels arrivent au bord de la piscine. Les réseaux sociaux nous suivent jusque sur les plages les plus éloignées. Nous partons pour nous déconnecter et nous emportons toutes nos connexions avec nous.

Plus étrange encore : nous ne nous contentons plus de vivre nos vacances, nous les mettons en scène.

Nous photographions la plage, le restaurant, le coucher de soleil, l’hôtel, notre corps bronzé. Nous publions notre bonheur pendant que nous sommes censés le vivre. Il faut presque désormais apporter la preuve que nous avons réussi nos vacances.

Car les vacances sont elles aussi devenues une performance.

Il faut partir. Il faut découvrir. Il faut profiter. Il faut bronzer. Il faut faire des expériences. Il faut revenir avec des souvenirs et des images. Même le repos peut devenir une obligation.

Le philosophe contemporain Byung-Chul Han a décrit cette société de la performance dans laquelle l’individu finit par devenir son propre exploiteur. Il n’a plus besoin qu’on lui impose de travailler davantage : il s’impose lui-même de faire plus, mieux, plus vite. Même lorsqu’il est censé se reposer, il organise, optimise et rentabilise son temps.

Alors arrive l’été.

Et soudain, nous nous autorisons à ne rien produire.

Nous dormons.

Nous marchons.

Nous regardons la mer.

Nous lisons.

Nous parlons.

Nous ne faisons rien.

Et ce « rien » devient extraordinairement précieux.

Peut-être parce que notre époque a oublié une vérité simple : un être humain n’est pas une machine de production.

Notre valeur ne devrait pas dépendre uniquement de ce que nous faisons, de ce que nous accomplissons ou de ce que nous rapportons. Nous avons besoin de moments où nous n’avons rien à prouver.

Les vacances peuvent alors devenir une véritable expérience philosophique.

Elles nous permettent de sortir temporairement des rôles que nous jouons toute l’année : le professionnel, le parent, le dirigeant, le médecin, l’étudiant, le conjoint, celui qui doit décider, réussir, répondre, organiser et tenir bon.

Pendant quelques jours, nous pouvons simplement être.

Et c’est peut-être cela qui nous repose le plus.

Épicure nous rappelait déjà que le bonheur ne réside pas dans l’accumulation indéfinie des plaisirs, mais dans la capacité à distinguer ce qui est nécessaire de ce qui ne l’est pas. Les vacances nous enseignent parfois cette leçon malgré nous. Nous découvrons que nous pouvons être heureux avec presque rien : une table, une conversation, un livre, une promenade, un peu de soleil, la mer et quelques heures sans urgence.

Nous accumulons toute l’année pour finalement rechercher, pendant quelques semaines, ce que nous avions peut-être déjà : le temps.

Mais les vacances ont aussi leur paradoxe.

Elles commencent par une promesse de liberté et se terminent par un retour.

La dernière soirée arrive. Les valises sont préparées. Le réveil est programmé. Et cette phrase revient : « Demain, je reprends. »

Reprendre quoi ?

Le travail, certainement.

Mais aussi les habitudes, les contraintes, les automatismes et parfois une existence que nous avions justement cherché à fuir.

C’est ici que les vacances deviennent un miroir.

Si nous sommes profondément heureux uniquement lorsque nous sommes loin de notre quotidien, que dit cette joie de notre quotidien ?

Il ne s’agit évidemment pas de rêver d’une vie sans contraintes. Toute existence comporte des responsabilités, des obligations, des difficultés. Le travail fait partie de la condition humaine. La liberté absolue n’existe pas.

Mais si nous avons besoin de quelques semaines par an pour supporter les cinquante autres, alors il est peut-être temps de nous interroger.

Les vacances ne devraient pas seulement nous permettre de supporter notre vie. Elles devraient nous aider à mieux la vivre.

Prendre des vacances de son travail est sain.

Prendre des vacances de sa vie devrait nous alerter.

Car il existe une différence entre changer d’air et vouloir disparaître momentanément de son existence.

La véritable question n’est donc peut-être pas : « Où partir ? »

Mais : « De quoi ai-je besoin de partir ? »

De ma fatigue ? De mon rythme ? De mon téléphone ? De mes obligations ? D’une relation ? D’une pression sociale ? De la nécessité permanente de réussir ?

Ou de moi-même ?

Cette question mérite d’être posée parce que les vacances ne devraient pas être une simple fuite. Elles peuvent être une distance. Et la distance permet parfois de voir ce que la proximité nous empêchait de comprendre.

Nous revenons alors avec une possibilité extraordinaire : changer quelque chose.

Ralentir.

Dire non.

Passer davantage de temps avec ceux que nous aimons.

Faire moins de place à ce qui nous épuise.

Réapprendre à dormir.

Réapprendre à parler.

Réapprendre à regarder.

Réapprendre à ne rien faire.

Peut-être même apprendre à ne plus attendre l’été pour vivre.

Car la véritable réussite des vacances n’est peut-être pas de pouvoir dire : « J’ai été ailleurs. »

C’est de pouvoir rentrer chez soi et se dire :

« Je suis heureux d’être ici. »

Les vacances devraient être une école de liberté, pas une salle d’attente avant le retour à la vie.

Partons, donc. Changeons d’air. Regardons la mer. Dormons. Marchons. Rions. Aimons. Ne faisons rien.

Mais surtout, ne revenons pas exactement les mêmes.

Car la plus belle fonction des vacances n’est peut-être pas de nous permettre de replonger dans une vie qui nous épuise.

C’est de nous donner suffisamment de distance pour construire une vie dont nous n’ayons plus autant besoin de nous évader.

La vraie liberté ne commence peut-être pas lorsque nous quittons notre quotidien. Elle commence lorsque notre quotidien cesse d’être une prison.