NAGER SANS BOUSSOLE – CE QUE NOUS AVONS APPRIS À NOTRE JEUNESSE — ET CE QUE NOUS AVONS OUBLIÉ DE LUI DONNER

Il y a quelques semaines, un reel circulait sur les réseaux : des dizaines de jeunes, presque des enfants pour certains, se jetant à l’eau ou se pressant vers une frontière, portés par un espoir que je peine encore à nommer. Beaucoup n’avaient ni gilet, ni carte, ni le moindre repère sur ce qui les attendait de l’autre côté. Cent quarante et une personnes sont mortes en mer ces derniers mois en tentant cette traversée. Cent quarante et une familles qui, ce soir, allument une bougie ou n’allument plus rien du tout.

Et devant ces images, une question m’a saisi, une question que je pose sans détour à mes lecteurs, aussi provocatrice soit-elle : apprend-on encore à notre jeunesse à lire, à écrire et à aimer son pays pour le construire — ou lui apprend-on, sans le dire, à nager sans boussole marine ? Parce que c’est bien de cela qu’il s’agit. Une jeunesse qu’on a laissée sans carte, ni littéralement en mer, ni au sens propre du terme dans sa propre vie.

Ce que l’école devait donner, ce que la rue a fini par enseigner. Une école devrait transmettre trois choses : les outils pour comprendre le monde, la fierté d’appartenir à une histoire, et la conviction qu’on a sa place dans l’avenir de son pays. Quand ces trois choses manquent, quelque chose d’autre vient combler le vide — et ce quelque chose n’a rien de noble. On apprend alors, par la force des choses, comment s’éloigner plutôt que comment construire. On cultive, presque malgré nous, une génération entière qui considère la démission — le départ, l’exil, la fuite — comme le seul horizon raisonnable, faute d’alternative crédible ici, chez elle.

Car ne nous mentons pas : ces jeunes ne fuient pas leur pays par mépris. Ils fuient l’absence de perspective. Un diplôme qui ne mène nulle part. Un marché du travail qui broie les ambitions. Un quotidien où l’on répète à un enfant qu’il peut tout devenir, avant de le regarder grandir sans qu’aucune porte ne s’ouvre vraiment. Que reste-t-il, alors, sinon l’idée que le salut se trouve forcément ailleurs, de l’autre côté d’une mer qu’on traverse sans même savoir nager ?

Je le dis avec la colère d’un père et la responsabilité d’un homme public : je condamne personnellement certains responsables politiques, sans niveau, sans compétence, sans vision, qui se sont fait porteurs de rêves et de promesses insensées — des promesses qu’ils savaient, au moment même où ils les prononçaient, impossibles à tenir. Ces images de jeunes se jetant à l’eau sans boussole sont, que cela plaise ou non, la conséquence directe de politiques publiques ratées, de discours creux répétés d’élection en élection, et d’un cynisme qui a fini par se payer en vies humaines.

Ces politiciens-là ne sont pas de simples médiocres. Ils sont, à mes yeux, des destructeurs — destructeurs de la confiance de tout un pays, destructeurs de la santé sociale d’une nation qui mérite mieux, et, par ricochet, destructeurs silencieux de la relation de confiance qui doit exister entre un peuple et ses institutions, y compris la plus sacrée d’entre elles, notre Monarchie. Car c’est bien elle qui hérite, in fine, du désespoir que ces politiciens ont semé et qu’ils refusent d’assumer.

Qu’on ne s’y trompe pas : le Trône n’a rien promis de ces rêves insensés, et ce n’est pas à lui de porter le poids de ces échecs. Mais un peuple qui voit sa jeunesse se noyer, au sens propre comme au figuré, faute d’alternative, est un peuple qui a le droit — le devoir — d’exiger des comptes à ceux qui ont eu la charge de lui construire un avenir ici, chez lui, et qui ont préféré lui vendre des mirages.

La seule vraie boussole. Rendre à notre jeunesse le goût de la lecture, de l’écriture, de l’histoire de son pays, ce n’est pas de la nostalgie d’un autre temps : c’est une urgence nationale. Une jeunesse qui aime son pays parce qu’elle le comprend, qui sait ce qu’il a traversé et ce qu’il peut encore devenir, ne cherche pas à le fuir : elle cherche à le porter plus haut. C’est cette boussole-là — l’école, les valeurs, l’espérance construite et non promise — qu’il nous faut rendre à nos enfants, avant qu’ils n’aient plus, pour seul repère, que la ligne d’horizon d’une mer qui ne pardonne pas.