LE MAROC FACE À SON MIROIR – CE QUE MADRID A OSÉ, CE QUE RABAT DOIT ENFIN TRANCHER

UNE OPPORTUNITÉ POUR SON ALTESSE ROYALE LE PRINCE HÉRITIER MOULAY EL HASSAN, SOUS LE REGARD ET L’AMOUR D’UN ROI

Il y a des rapports qu’on lit. Et il y en a d’autres qu’on subit, tant ils disent tout haut ce que chacun murmurait tout bas depuis des années.

Le dernier diagnostic livré par la Banque mondiale sur le Maroc appartient à cette seconde catégorie. Un million sept cent mille emplois perdus, non pas créés, mais perdus au fil d’un potentiel jamais exploité. Un taux d’activité qui s’effondre. Un secteur privé étranglé par la capture des marchés publics et la concurrence faussée dans des secteurs entiers de l’économie nationale. Faut-il vraiment un rapport de Washington pour nous dire ce que nous savions déjà, nous qui vivons, qui travaillons, qui investissons dans ce pays que nous aimons plus que notre propre confort ?

Qui a construit ce plafond de verre ? Qui a transformé des pans entiers de l’appareil économique marocain en chasse gardée ? Le rapport parle pudiquement de « faible concurrence dans les secteurs stratégiques ». Moi je pose la question sans détour : combien de réseaux, combien de lobbyistes, combien d’intermédiaires increvables ont, année après année, siphonné la croissance qui aurait dû revenir aux jeunes, aux femmes, aux régions rurales laissées pour compte ? Combien de dossiers dorment dans des tiroirs parce qu’ils dérangent les bonnes personnes ?

CE QUE L’ESPAGNE NOUS MONTRE, SANS COMPLAISANCE

Il est de bon ton, chez nous, de regarder l’Espagne avec un mélange d’admiration distraite et de fatalisme — « ils ont l’Europe, nous avons nos contraintes ». C’est un mensonge confortable.

L’Espagne d’aujourd’hui n’est pas un miracle tombé du ciel. C’est le résultat d’un choix politique assumé : réformer le marché du travail sans faux-fuyants, discipliner la dépense, et surtout, refuser la médiocrité comme horizon. Résultat : un chômage tombé à son plancher le plus bas depuis dix-sept ans, plus d’un million d’emplois nets créés depuis 2022, une croissance qui a porté à elle seule près de 40 % de celle de toute la zone euro en 2024. Une dette maîtrisée, revenue sous la barre symbolique après les années de crise. Un pays qui, il y a quinze ans à peine, était le mauvais élève cité en exemple de tout ce qu’il ne fallait pas faire.

Mais ce n’est pas seulement une réussite économique. C’est une réussite de souveraineté. Car pendant que d’autres capitales européennes bruissaient de déclarations timides sur Gaza, Madrid, elle, a agi : embargo sur les armes, fermeture de ses ports aux navires transportant du carburant militaire, reconnaissance de l’État palestinien. Et lorsque Washington et Tel-Aviv ont voulu entraîner l’Europe dans l’escalade contre l’Iran, un seul chef de gouvernement européen a refusé que ses bases militaires servent à cette guerre — c’était Madrid, encore. Pas par posture. Par conviction, assumée jusqu’au clash avec la Maison-Blanche.

Voilà ce qui devrait nous interroger. Une puissance moyenne, sans pétrole, sans rente, a su transformer sa politique intérieure en force géopolitique. Elle a compris qu’on ne pèse sur le monde qu’à partir d’une maison mise en ordre. Le Maroc, lui, a bien davantage d’atouts que l’Espagne n’en avait au sortir de sa crise de la dette souveraine. Alors pourquoi cette énergie, ce potentiel humain immense, cette jeunesse qui ne demande qu’à travailler, restent-ils prisonniers d’un système où trop de portes ne s’ouvrent qu’avec la bonne carte de visite ?

LE VRAI COMBAT N’EST PAS ÉCONOMIQUE. IL EST MORAL.

On ne réforme pas une économie capturée avec des éléments de langage. On la réforme en démantelant les rentes de situation, en éclairant les zones d’ombre des marchés publics, en rendant leur juste place à ceux qui, dans les allées du pouvoir, servent réellement le Trône et le pays — et il y en a, des hommes d’État sincères, patriotes, intègres, que je connais et que je respecte profondément — plutôt qu’à cette cohorte d’arrivistes et d’opportunistes qui prospèrent dans la confusion et l’impunité.

Car c’est bien de cela qu’il s’agit : une guerre. Une guerre contre la corruption, contre l’injustice ordinaire que subit le citoyen dans ses démarches quotidiennes, contre l’impunité de ceux qui se croient intouchables, et pour la clarté — cette clarté qui seule permet à un pays de savoir qui sert quoi, et qui sert qui.

UNE CONCORDE, COMME UN PONT VERS DEMAIN

Il ne s’agit pas de tout casser. Il s’agit de rassembler — sous une bannière, une Concorde nationale portée jusqu’à Son Altesse Royale le Prince Héritier Moulay El Hassan, comme un pont tendu entre la génération qui a bâti et celle qui doit désormais transformer. Un pont qui permette à Sa Majesté le Roi Mohammed VI de voir, incarnée, cette volonté de rupture avec les pratiques d’un autre âge. Un pont qui redonne toute leur autorité morale aux vrais piliers de l’État — ces grands commis sincères, ces patriotes de l’ombre — face à ceux qui n’ont jamais servi que leurs propres intérêts.

Le Maroc n’a pas besoin de copier l’Espagne. Il a besoin de son propre sursaut. Mais le sursaut espagnol nous rappelle une vérité simple, presque dérangeante de simplicité : la grandeur d’une nation ne se décrète pas dans les discours, elle se construit en assainissant sa maison, marché par marché, dossier par dossier, nomination par nomination.

Le rapport de la Banque mondiale n’est pas une sentence. C’est une main tendue, un miroir posé devant nous. À nous de décider si nous voulons continuer à détourner le regard — ou si, enfin, nous choisissons de le regarder en face.