LA CULTURE AU MAROC : NOUS AVONS BESOIN D’UNE ÉCONOMIE ORANGE

Mounir Serhani

Il est peut-être temps de changer notre manière de parler de la culture. Non pas pour lui retirer sa dimension symbolique, patrimoniale ou spirituelle, mais, au contraire, pour prendre enfin la mesure de sa puissance économique. Car la culture n’est pas seulement ce que nous finançons : elle peut aussi être ce qui crée de la valeur, de l’emploi, de l’innovation et de l’attractivité.

C’est tout le sens de ce que l’on appelle aujourd’hui l’économie orange, ou économie créative : une économie fondée sur l’imagination, la création, le savoir et la capacité à transformer une idée en bien ou en service. Dans son essai consacré aux fondements de l’économie orange, Mohamed Béchir Jouini insiste précisément sur cette articulation entre l’homme, la créativité, la culture et l’économie.

Au Maroc, cette réflexion n’a rien d’abstrait. Elle touche à l’une des questions les plus importantes de notre développement : comment transformer notre extraordinaire capital culturel en une véritable force économique ?

De la culture comme dépense à la culture comme investissement

Pendant longtemps, la culture a été considérée, dans les politiques publiques comme dans les représentations collectives, comme un secteur qui coûte : il faut construire des bibliothèques, financer des festivals, soutenir les artistes, restaurer le patrimoine, subventionner l’édition ou entretenir les équipements culturels. Cette vision est aujourd’hui insuffisante.

Une bibliothèque forme des lecteurs. Un livre fait vivre un auteur, un éditeur, un imprimeur, un diffuseur et une chaîne de librairies. Un film mobilise des scénaristes, des réalisateurs, des techniciens, des comédiens, des graphistes, des producteurs et des plateformes. Un jeu vidéo associe narration, design, programmation, musique et intelligence artificielle. Un objet artisanal peut devenir un produit d’exportation et un ambassadeur de l’identité marocaine.

La culture produit donc de la valeur parce qu’elle produit d’abord du sens. C’est précisément ce qui caractérise l’économie orange : transformer la créativité humaine en biens et services culturels et créatifs, dans des domaines aussi divers que l’édition, l’audiovisuel, le cinéma, la musique, les arts du spectacle, le design, l’artisanat, les arts visuels, les nouveaux médias, le logiciel ou encore les jeux vidéo. Le Maroc possède déjà une grande partie de la matière première. Notre pays ne part pas de rien. Il dispose même d’un avantage considérable : une matière première créative exceptionnelle.

Nous avons une histoire millénaire, des langues, des imaginaires, des traditions, une architecture, une littérature, une musique, une gastronomie, un artisanat, des paysages et une diversité culturelle qui constituent autant de réservoirs de création. Mais posséder cette richesse ne suffit pas. La question n’est plus seulement : qu’avons-nous à montrer ? Elle devient : que pouvons-nous créer à partir de ce que nous sommes ? C’est là que commence véritablement l’économie orange.

Un patrimoine ne doit pas être seulement conservé : il doit être documenté, interprété, numérisé, transmis et réinventé. Une médina ne doit pas être uniquement un décor touristique : elle peut devenir un laboratoire de création. Un caftan n’est pas seulement un vêtement traditionnel : il peut inspirer le design contemporain. Une histoire populaire peut devenir un roman, un film, une série, un jeu vidéo ou une œuvre numérique. La créativité consiste précisément à faire dialoguer la mémoire et l’avenir.

Le véritable capital du Maroc : son capital humain

L’économie orange nous oblige surtout à reconsidérer notre conception du développement. Nous avons beaucoup parlé d’infrastructures, d’industrialisation, d’investissement et de compétitivité. Tout cela demeure nécessaire. Mais l’économie de demain sera de plus en plus déterminée par ce que l’homme sait imaginer. L’essai de Jouini insiste sur cette dimension : l’économie créative repose sur un être humain à la fois producteur de savoir, créateur, acteur culturel et acteur économique. La créativité devient ainsi un pont entre l’économie du savoir et l’économie culturelle. C’est pourquoi investir dans l’économie orange, c’est d’abord investir dans l’homme.

Cela signifie renforcer l’éducation artistique et culturelle, développer les formations aux métiers de la création, professionnaliser les acteurs culturels, rapprocher l’université du monde professionnel, encourager l’entrepreneuriat culturel et créer des passerelles entre artistes, chercheurs, ingénieurs, designers, entreprises et technologies.

L’UNESCO vient d’ailleurs de rappeler, dans ses travaux de 2026 sur les compétences et l’emploi dans les industries culturelles et créatives, que l’évolution rapide de ces secteurs exige de nouveaux modèles de formation et une meilleure adéquation entre les compétences enseignées et les besoins des industries créatives.

Le numérique change la donne

L’économie orange marocaine ne peut évidemment pas être pensée sans le numérique. L’intelligence artificielle, les plateformes, le jeu vidéo, l’animation, la réalité virtuelle, le design numérique, les contenus audiovisuels et les nouveaux médias ouvrent des marchés qui n’existaient pas hier.

Le Maroc commence d’ailleurs à inscrire cette transformation dans ses politiques publiques. En mai 2026, un partenariat Maroc-Union européenne a notamment été annoncé pour soutenir les industries culturelles et créatives, avec une attention particulière portée au gaming et aux entreprises créatives et numériques. Ce programme complète un dispositif d’appui aux ICC lancé en 2023 et doté de 10 millions d’euros. Mais il faut aller plus loin.

Nous ne devons pas seulement être consommateurs des plateformes et des contenus produits ailleurs. Nous devons devenir producteurs de contenus marocains capables de circuler dans le monde. La souveraineté culturelle du XXIe siècle passera aussi par notre capacité à raconter nos propres histoires avec les technologies de notre temps.

De Marrakech au gaming : penser en écosystème

L’une des erreurs serait de considérer l’économie orange comme une addition de secteurs isolés. Le livre d’un côté. Le cinéma de l’autre. L’artisanat ailleurs. Le design, la musique, les jeux vidéo et le patrimoine dans d’autres cases administratives. Or, la logique créative est précisément celle de la rencontre. Un même projet peut associer patrimoine, architecture, design, numérique, tourisme, audiovisuel, artisanat et recherche. Une ville peut devenir un écosystème créatif. Une université peut devenir un incubateur d’idées. Un musée peut devenir un espace numérique. Une bibliothèque peut devenir un lieu de production culturelle. Une région peut construire son attractivité autour de son identité et de ses créateurs.

L’économie orange est donc moins un secteur qu’une manière nouvelle de penser le développement. Elle repose sur ce que l’essai de Jouini présente comme une articulation complexe entre créativité, économie, société, culture et savoir.

Le Maroc doit désormais passer à l’échelle. Il existe déjà des initiatives, des institutions, des programmes et des politiques de soutien. Le ministère de la Jeunesse, de la Culture et de la Communication affirme d’ailleurs vouloir renforcer le rôle de la culture dans la vie économique et sociale, développer les industries culturelles et créatives et consolider la place du Royaume comme acteur culturel.

Le défi est désormais celui de la cohérence et du changement d’échelle.

Nous avons besoin d’une véritable stratégie nationale de l’économie orange : une stratégie interministérielle associant Culture, Éducation, Enseignement supérieur, Industrie, Tourisme, Artisanat, Jeunesse, Communication et Numérique. Nous avons besoin de données précises sur les emplois et la valeur générée par les secteurs créatifs. Nous avons besoin de statuts professionnels adaptés, de mécanismes de financement, de droits de propriété intellectuelle mieux valorisés, d’incubateurs, de formations spécialisées et d’un accès facilité aux marchés internationaux. Et surtout, nous avons besoin de changer de regard.

Un artiste n’est pas seulement quelqu’un qu’il faut aider. Il peut être un entrepreneur de l’imaginaire.
Un créateur n’est pas seulement un producteur de beauté. Il peut être un producteur de valeur. La culture n’est pas seulement un patrimoine à préserver. Elle peut être une économie à construire. Les chiffres marocains montrent d’ailleurs que cette économie reste largement sous-exploitée. Selon les indicateurs Culture|2030 de l’UNESCO, la culture représente actuellement environ 0,8 % du PIB marocain selon la définition formelle retenue, et 1,2 % si l’on inclut la définition élargie de l’artisanat. Les services culturels représentaient par ailleurs 0,5 % des exportations de services en 2021. Ces chiffres ne doivent pas nous décourager. Ils doivent nous interpeller. Car derrière ces pourcentages se trouve une question simple : sommes-nous réellement en train de valoriser à la hauteur de son potentiel le génie créatif marocain ?

L’urgence d’un nouveau contrat avec la création

Le Maroc possède des infrastructures, des talents, une jeunesse nombreuse, une position géographique exceptionnelle et une identité culturelle forte. Ce qui lui manque encore, c’est peut-être une architecture capable de faire travailler ensemble ces ressources. L’économie orange peut être cette architecture. Elle ne remplace ni l’industrie, ni l’agriculture, ni les services. Elle les traverse. Elle leur apporte ce que les machines ne peuvent pas produire seules : l’idée, le récit, le symbole, l’esthétique, l’identité et l’innovation.

Dans un monde où les produits se ressemblent de plus en plus, la différence ne réside plus seulement dans ce que l’on fabrique, mais dans l’histoire que l’on raconte autour de ce que l’on fabrique. Voilà pourquoi le Maroc a besoin de l’économie orange. Non pas parce que la culture aurait soudainement découvert qu’elle peut rapporter de l’argent. Mais parce que nous devons comprendre que la création est devenue l’une des grandes ressources stratégiques des nations. Et si nous voulons préparer le Maroc aux prochaines décennies, il faudra peut-être accepter une idée simple, mais encore révolutionnaire dans nos politiques publiques : investir dans l’imaginaire, c’est investir dans l’avenir.