CEUTA, MELILLA : L’ESPAGNE REFUSE À WASHINGTON CE QU’ELLE VOLE AU MAROC — ET TRUMP N’A PAS OUBLIÉ L’ARTICLE 6

Quand la souveraineté devient, à Madrid, un privilège à géométrie variable — jusqu’à ce que Washington la remette elle-même en jeu
Le 30 mars 2026, Pedro Sánchez a fait ce que presque aucun chef de gouvernement européen n’avait osé faire depuis des décennies : il a interdit à l’armée américaine l’usage des bases de Rota et de Morón, puis l’espace aérien espagnol tout entier, refusant de faire de son territoire l’instrument d’une guerre contre l’Iran qu’il jugeait « illégale », « irresponsable » et « injustifiée ». Donald Trump a menacé de représailles commerciales. Madrid n’a pas cillé. Sur le principe, comment ne pas saluer une telle fermeté ? Un État qui dit non à la première puissance militaire du monde, sur son propre sol, mérite qu’on lui reconnaisse au moins la cohérence du geste.
Mais posons la question que la diplomatie feutrée se garde bien de poser : si l’Espagne sait si bien invoquer sa souveraineté face à Washington, pourquoi la refuse-t-elle si absolument au Maroc, à quelques encablures de Gibraltar ? Ceuta et Melilla ne sont pas des bases étrangères louées pour cent ans. Ce sont deux villes marocaines, arrachées par la conquête, maintenues sous administration espagnole depuis des siècles d’un colonialisme qu’aucun texte de droit international ne vient jamais qualifier par son nom. Sur ce point précis, et sur ce point seul, l’Espagne perd soudain toute mémoire de ce qu’est un territoire occupé.
La souveraineté à sens unique
Il faut nommer les choses : une souveraineté que l’on brandit contre le plus puissant de ses alliés et que l’on nie au plus proche de ses voisins n’est plus un principe, c’est un instrument. Rabat ne demande à Madrid rien qu’elle ne s’accorde déjà à elle-même face à Washington : le droit de décider, sur son propre sol, ce qui s’y passe. Le Maroc réclame Ceuta et Melilla depuis l’indépendance ; l’Espagne répond par le silence, ou par la fiction juridique d’un statu quo qu’elle sait pourtant indéfendable devant l’Histoire. Faut-il rappeler que Gibraltar, occupé par le Royaume-Uni, figure à l’agenda de l’ONU comme territoire à décoloniser, alors que Ceuta et Melilla n’y figurent jamais ? L’incohérence n’est pas un accident de la diplomatie espagnole. Elle en est la méthode.
Et que dire du silence des autres ? De cette majorité de membres de l’OTAN — la France en tête — qui n’ignorent rien du dossier, qui connaissent l’argumentaire marocain aussi bien que l’argumentaire espagnol, et qui choisissent, invariablement, de ne rien choisir. Ce silence n’est pas de la neutralité : c’est un renoncement habillé en prudence. On soutient une guerre en Ukraine au nom du droit des peuples à disposer de leur intégrité territoriale ; on regarde ailleurs quand il s’agit de deux villes marocaines administrées depuis Madrid. Le droit international, dans cetterégion du monde, semble s’arrêter précisément là où commencent les intérêts de
l’Europe.
L’article 6, la faille que Washington vient de rappeler à Madrid
Il faut ici mentionner un fait que ni Madrid ni Washington ne démentent, et qui change la portée de tout ce qui précède : l’article 6 du traité de l’Atlantique Nord exclut expressément Ceuta et Melilla de la garantie de défense automatique de l’article 5. Ces deux villes ne sont pas, et n’ont jamais été, protégées par l’OTAN au même titre que le reste du territoire espagnol — un vide juridique que Madrid a toujours préféré taire plutôt que d’en tirer les conséquences.
C’est précisément ce vide que Donald Trump vient de rappeler à sa manière, dans le sillage de la crise ouverte par le refus espagnol d’ouvrir les bases de Rota et Morón à la guerre contre l’Iran. « Ils ne se comportent pas bien, mais ils apprendront », a-t-il averti — une allusion à peine voilée au précédent de 1898, lorsque Washington avait hérité des dernières possessions coloniales de l’Espagne. Des informations rapportées par Reuters, puis reprises par plusieurs médias espagnols, font état d’un document examiné par la Maison Blanche — favorable, sur le fond, aux arguments marocains — qui recommanderait au président américain d’« ouvrir le débat sur la souveraineté » de Ceuta et Melilla, en représailles du refus de Madrid. Le Pentagone, selon les mêmes sources, envisagerait par ailleurs d’exclure l’Espagne de certains dispositifs de l’Alliance.
Par honnêteté intellectuelle, je précise que certaines de ces informations proviennent de médias espagnols situés à droite de l’échiquier politique, et n’ont pas toutes été confirmées par une source officielle. Mais leur convergence — Reuters, puis la presse espagnole elle-même — suffit à établir un fait que nul ne conteste plus : le statut de Ceuta et Melilla au sein de l’architecture atlantique n’est plus, aujourd’hui, une question fermée. C’est peut-être la première fois depuis des décennies qu’un président américain envisage publiquement d’en rouvrir le débat — non par sympathie pour le Maroc, mais par calcul de pression sur l’Espagne. Peu importe la motivation : le résultat, pour Rabat, reste le même.
Une hypothèse plus large, et non un fait établi
Au-delà de ce fait désormais documenté, une lecture plus large, que je livre ici comme une hypothèse d’analyse et non comme un fait vérifié, mérite d’être posée : celle d’un intérêt convergent, au sein même de l’architecture atlantique, à ne jamais faire évoluer durablement le statut de Ceuta et Melilla — tant que cette ambiguïté sert de levier de pression plutôt que d’objet de justice. Je n’affirme pas que cet intérêt soit organisé ni concerté avec Alger. Je constate seulement que le flou profite à tous ceux qui n’ont aucun intérêt à ce que le Maroc retrouve l’intégralité de son territoire, et que ce flou dure depuis bien trop longtemps pour être le fruit du seul hasard diplomatique.
Aux Marocains
Alors, réveillons-nous. Non pas dans la colère stérile, mais dans la lucidité. Le monde qui nous entoure ne fonctionne pas à l’amitié : il fonctionne au rapport de force et à la compétence démontrée. Un pays qui ferme son espace aérien à la première puissance militaire mondiale nous enseigne, malgré lui, une leçon qu’il ne voudrait pas nous voir retenir : la souveraineté ne se quémande pas, elle se construit, patiemment, par nos propres compétences — juridiques, diplomatiques, économiques, technologiques — et non par l’attente d’une justice que d’autres nous rendraient par générosité.
Valorisons nos compétences marocaines, celles qui, depuis des années, portent ce dossier avec plus de rigueur que bien des chancelleries qui prétendent nous conseiller. Et surtout, apprenons enfin à distinguer, parmi nos partenaires, l’hypocrite du sincère. Celui qui nous parle d’amitié dans les salons et se tait dans les enceintes où se décide notre avenir n’est pas un ami : c’est un calcul. Le jour où le Maroc cessera de confondre les deux, il aura gagné bien plus qu’une bataille diplomatique. Il aura gagné le droit de ne plus jamais avoir à la mener seul.


