HISTOIRE & SOUVERAINETÉ – SEBTA, MELILLA : L’HISTOIRE QUE MOULAY ISMAÏL N’A PAS SU ÉCRIRE

Trois occasions manquées, trois siècles d’histoire — et comment la souveraineté marocaine d’aujourd’hui tente de corriger les erreurs d’hier

Trente-trois ans.

C’est la durée du plus long siège de l’histoire militaire moderne. Trente-trois ans d’un sultan alaouite acharné devant les murailles de Sebta, de 1694 à 1727. Trente-trois ans pour, finalement, ne rien obtenir.

Moulay Ismaïl fascine. Bâtisseur de Meknès, unificateur du royaume, dompteur des tribus, il incarne dans l’imaginaire collectif la grandeur alaouite. Mais l’histoire, la vraie, celle qu’on n’ose pas toujours raconter dans les manuels, retient aussi autre chose : un sultan capable de lever des dizaines de milliers d’hommes, mais qui n’a jamais résolu le problème qui, seul, décidait du sort de Sebta.

Ses armées assiègent, bombardent, épuisent les défenseurs espagnols année après année. Mais faute de flotte digne de ce nom, elles ne coupent jamais Sebta de la mer. Et par la mer, la péninsule Ibérique ravitaille, renforce, sauve sa présidio, encore et encore. Un siège de trente-trois ans qui bute, en réalité, sur une seule question que le Makhzen de l’époque n’a jamais résolue : comment tient-on un blocus sans marine de guerre ?

Melilla connaît un sort comparable en 1694-1696, puis en 1774-1775 sous Mohammed ben Abdallah. Le Peñón de Vélez tombe brièvement en 1702 — son fort y est rasé — avant de retourner, presque aussitôt, sous pavillon espagnol.

UN RELIGIEUX, PAS UN STRATÈGE

Moulay Ismaïl a consolidé un État. Il n’a pas construit les instruments — arsenal naval, alliances européennes, diplomatie de long terme — qui auraient permis de transformer la pression militaire en victoire territoriale. Vaincre par la foi et la détermination ne suffit pas quand l’adversaire l’emporte, lui, par la logistique.

Cette leçon, le Maroc va pourtant frôler deux fois encore une issue favorable — sans jamais la saisir.

1774 : LA FENÊTRE QUE CHARLES III A ENTROUVERTE

Peu de lecteurs le savent : le roi d’Espagne Charles III a sérieusement envisagé de restituer au Maroc les quatre présides — Sebta, Melilla, Alhucemas et le Peñón de Vélez — qu’il jugeait être une cause de guerre permanente avec son voisin du Sud. Le projet est documenté par l’historiographie espagnole elle-même. Mais Charles III meurt sans l’avoir mis en œuvre, et son successeur, Charles IV, choisit l’inverse : renforcer les présides plutôt

que les restituer.

Une fenêtre entrouverte par un roi, refermée par son fils. Voilà comment s’écrit, parfois, l’histoire des enclaves.

1791 : LE PRÉCÉDENT ALGÉRIEN QUE LE MAROC N’A PAS SU EXPLOITER

Autre épisode trop peu raconté : en 1791, l’Espagne restitue Oran et Mers el-Kébir à la Régence d’Alger — alors province vassale de l’Empire ottoman, une entité politique bien distincte de l’Algérie indépendante d’aujourd’hui, née en 1962 — et envisage, à la même période, d’appliquer une logique comparable à ses possessions du Nord marocain. Un précédent existe donc, sous nos yeux : une puissance espagnole affaiblie choisissant de lâcher des présides nord-africains plutôt que d’en payer indéfiniment le prix. Le Maroc négocie pourtant avec Madrid à la même époque. Pourquoi n’a-t-il pas su capitaliser sur ce précédent pour arracher, lui aussi, ses propres présides ?

L’ESPAGNE À TERRE : LA GRANDE OCCASION DE L’ÈRE NAPOLÉONIENNE

Puis vient 1808. L’Espagne bascule dans le chaos : invasion française, soulèvement populaire du Dos de Mayo, guerre d’indépendance, effondrement administratif, colonies américaines en révolte. Une partie de l’historiographie marocaine retient cette décennie 1808-1814 comme la plus grande occasion manquée de l’histoire moderne des présides : une Espagne exsangue, coupée de ses propres colonies et occupée par les troupes de Napoléon, aurait pu, face à une diplomatie marocaine offensive et coordonnée, être amenée à négocier le sort de Sebta et Melilla pour une fraction de leur valeur stratégique.

Precision utile : à ce jour, aucun traité ni aucune archive identifiée ne documente une offre de cession formelle pendant cette décennie précise ; c’est une hypothèse de lecture historique, pas un fait diplomatique scellé — mais elle s’appuie sur un constat vérifiable : jamais l’Espagne n’a été aussi faible face au Maroc qu’entre 1808 et 1814.

Cette occasion, documentée ou supposée, n’a jamais été saisie. Aucun sultan alaouite du XIXe siècle ne construit, au moment où l’Espagne s’effondre chez elle, l’offensive diplomatique nécessaire pour transformer la faiblesse de Madrid en restitution marocaine. Le Maroc regarde ailleurs. L’Europe, elle, referme la parenthèse : en 1845 puis en 1859-1860, à l’issue d’une nouvelle guerre hispano-marocaine perdue, c’est le Maroc qui paie une indemnité de guerre — et Melilla qui s’agrandit.

LE CONTRE-EXEMPLE AMÉRICAIN : QUAND LA LUCIDITÉ A GAGNÉ

Toute l’histoire des présides n’est pas faite d’occasions manquées. Il existe, dans les archives, un précédent où un souverain alaouite a su transformer un rapport de force en alliance durable — et il mérite, lui aussi, d’être raconté.

Ce sultan n’est pas Moulay Ismaïl, mort en 1727, cinquante ans avant même la naissance des États-Unis. C’est son lointain successeur, Sidi Mohammed Ben Abdallah — Mohammed III —, qui règne de 1757 à 1790.

Le 20 décembre 1777, alors que l’issue de la guerre d’indépendance américaine reste incertaine, Mohammed III fait du Maroc la première nation au monde à reconnaître la jeune République des États-Unis — quarante-sept jours avant la France elle-même. Un geste calculé : le sultan y voit un partenaire commercial et un contrepoids utile face aux puissances européennes présentes sur ses côtes.

Mais Washington tarde à répondre. Pendant sept ans, malgré les lettres et les intermédiaires, aucun traité ne vient formaliser cette reconnaissance. Mohammed III choisit alors, en octobre 1784, un coup de pression diplomatique resté célèbre : ses navires interceptent le brick américain Betsey au large de Tanger. Le sultan ne confisque ni le navire ni la cargaison, et ne réduit pas l’équipage en esclavage — il annonce que tout sera restitué dès la signature d’un traité. Le message est reçu. Grâce à la médiation de l’Espagne et de la France, l’équipage est libéré le 9 juillet 1785, et Thomas Barclay, consul américain, est dépêché au Maroc pour négocier. Le traité de paix et d’amitié maroco-américain est signé le 28 juin 1786, ratifié par le Congrès en juillet 1787.

Ce traité tient toujours. Renouvelé en 1836 puis en 1886, il reste, à ce jour, le plus ancien traité international jamais signé par les États-Unis encore en vigueur.

La différence avec le siège de Sebta ? Mohammed III n’a jamais cherché à vaincre par la seule force. Il a transformé un levier de pression ponctuel en engagement durable, codifié, transmis — une leçon que Moulay Ismaïl, un demi-siècle plus tôt, n’avait pas eue à apprendre, parce que les États-Unis n’existaient pas encore, mais aussi, plus largement, parce que la vision de long terme n’était pas, chez lui, la même priorité que la foi et la conquête.

Deux cent cinquante ans plus tard, cette lucidité continue de porter ses fruits. Le 31 juillet 2026, à l’occasion du 27e anniversaire de la Fête du Trône, le président américain Donald Trump adressait à Sa Majesté le Roi Mohammed VI un message réaffirmant la reconnaissance par Washington de la souveraineté marocaine sur le Sahara — position constante depuis 2020, maintenue à travers les administrations successives — saluant le Leadership Sage du Souverain comme un pilier de stabilité régionale, et rappelant explicitement les 250 ans d’amitié nouée en 1777.

Ce que Mohammed III avait su construire par la fermeté et la patience, Mohammed VI le consolide aujourd’hui par la constance diplomatique — celle-là même qui a manqué, devant Sebta, pendant trente-trois ans.

CE QUE CETTE HISTOIRE NOUS ENSEIGNE AUJOURD’HUI

Trois occasions. Trois fenêtres. Trois fois où la force, la diplomatie ou le chaos de l’adversaire auraient pu suffire — et où il a manqué, côté marocain, non pas le courage, mais la vision : une marine, une diplomatie de long terme, une lecture stratégique du rapport de force européen.

Alors pourquoi raconter cela aujourd’hui, dans nos colonnes ? Parce que la souveraineté ne se répare pas seulement sur un champ de bataille ou dans un traité signé à la sauvette. Elle se répare dans la durée, par une diplomatie qui, cette fois, ne relâche jamais la pression : des partenaires occidentaux qui commencent à interroger publiquement le statut de Sebta et Melilla, une diplomatie africaine mobilisée, une jeunesse marocaine qui, contrairement à ses ancêtres du XVIIIe siècle, dispose des outils numériques, économiques et diplomatiques pour porter ce dossier sans jamais relâcher l’effort.

Moulay Ismaïl avait la foi et l’armée. Il lui manquait la flotte et le temps long. Le Maroc de 2026 a-t-il, cette fois, les deux ?

TROIS QUESTIONS À NOS LECTEURS

— Sommes-nous prêts, cette fois, à tenir un dossier diplomatique sur plusieurs générations plutôt que sur plusieurs mois ?

— Avons-nous tiré les leçons du précédent algérien de 1791, où une puissance affaiblie a cédé du terrain — ailleurs qu’au Maroc ?

— Et si la vraie erreur stratégique n’était pas celle de Moulay Ismaïl, mais celle de tous ceux qui, depuis, ont cru que l’histoire se refermerait toute seule ?

— Et si le vrai modèle marocain n’était pas le siège de trente-trois ans, mais l’alliance patiente, construite pierre par pierre depuis 1777 et tenue deux siècles et demi durant ?

NOTE DE LA RÉDACTION

Les sièges de Sebta (1694-1727) et de Melilla (1694-1696, 1774-1775), le projet de restitution envisagé par Charles III (1774-1775) et le précédent algérien de 1791 sont des épisodes documentés par l’historiographie hispano- marocaine. L’hypothèse d’une occasion de cession pendant l’invasion napoléonienne (1808-1814) relève, elle, d’une lecture rétrospective et non d’un fait diplomatique établi par une source d’archive identifiée à ce jour ; nous la présentons comme telle. Le sultan à l’origine de la reconnaissance américaine de 1777 et du traité de 1786 est Sidi Mohammed Ben Abdallah (Mohammed III), et non Moulay Ismaïl, décédé en 1727 avant la naissance des États-Unis ; l’épisode du Betsey (1784-1785) a été résolu par une médiation espagnole et française, non britannique. Rappelons enfin que l’Espagne maintient à ce jour sa souveraineté sur Sebta et Melilla, qu’elle considère comme des villes espagnoles à part entière et non comme des territoires coloniaux au sens du droit international — une position que le Maroc conteste depuis son indépendance en 1956, et qui reste un différend de souveraineté non tranché entre les deux pays.