ABDELHAK NAJIB – L’ENGAGEMENT COMME ŒUVRE

Il y a des écrivains qui publient des livres. Des journalistes qui racontent l’actualité. Des penseurs qui interrogent leur époque. Des cinéastes qui mettent des histoires en images. Et puis il y a ceux qui refusent de choisir. Abdelhak Najib appartient à cette catégorie rare des créateurs pour qui toutes les formes d’expression finissent par converger vers une même exigence : penser, témoigner, transmettre et agir.
Journaliste, écrivain, poète, essayiste, critique, penseur, éditeur, producteur et réalisateur, il a construit une œuvre protéiforme dont le fil conducteur demeure l’engagement. Chez lui, la plume n’est jamais séparée de la conscience, et la création n’est jamais complètement détachée du monde.
Son premier territoire est celui du journalisme. Pendant des années, Najib observe le Maroc, ses transformations, ses fractures, ses contradictions et ses espérances. Il ne conçoit pas le journaliste comme un simple témoin des événements, mais comme celui qui doit accepter de poser les questions que l’époque préfère parfois éviter.
Cette démarche donnera notamment naissance à Schizophrénies marocaines, recueil de chroniques et de réflexions consacré aux paradoxes de la société marocaine. Le titre dit déjà beaucoup de sa méthode : regarder les contradictions en face plutôt que de les maquiller.
Mais le journaliste devient rapidement écrivain.
Avec Les Territoires de Dieu, il installe son univers romanesque dans un Maroc populaire, urbain, parfois violent, toujours profondément humain. Puis vient Le Printemps des feuilles qui tombent, roman qui plonge dans les désillusions du monde arabe et dans les fractures laissées par ce que l’on a appelé les « printemps arabes ». Deux autres romans, La Dernière Guerre du soldat inconnu et La Mort n’est pas un nouveau soleil, prolongent cette réflexion et composent un ensemble consacré aux errements politiques et humains d’un monde arabe en pleine transformation.
Chez Najib, le roman n’est donc jamais seulement une histoire. C’est un lieu de confrontation avec le réel.
Son écriture est volontiers frontale, ironique, parfois corrosive. Elle refuse l’embellissement artificiel. Casablanca, sa ville natale, devient souvent un personnage à part entière : une ville fascinante, brutale, contradictoire, capable de produire autant de rêves que de désillusions.
Mais derrière cette apparente dureté demeure une véritable tendresse pour l’humain. Car critiquer une société, chez Najib, c’est aussi croire qu’elle peut évoluer.
Cette pensée se prolonge dans ses essais philosophiques. La Vérité est une zone grise, La Dignité du présent, Et que crève le vieux monde, Black-out, Le Forgeron des eaux, Le Vol d’Icare ou encore Loin de la Terre, en dehors du Temps témoignent d’une recherche qui dépasse largement la chronique politique.
Najib interroge les grandes questions de l’existence, la crise des valeurs, la perte des repères, la liberté, la mémoire et l’avenir de l’homme.
Sa pensée ne se satisfait pas des réponses simples.
Elle préfère les zones de tension.
Les contradictions.
Les paradoxes.
Les questions sans réponse immédiate.
Dans La Vérité est une zone grise, le titre lui-même résume cette méfiance envers les certitudes absolues : entre le vrai et le faux, entre le bien et le mal, entre la mémoire et l’oubli, il existe des territoires complexes que la pensée doit accepter d’explorer.
Sa poésie constitue une autre facette de cette œuvre. Avec Le Soleil au cœur des hommes, Memento Mori ou Vitriol, Najib déplace encore son regard. Le journaliste disparaît derrière le poète, mais l’homme de pensée demeure.
La poésie devient alors une autre manière d’interroger l’existence.
Elle convoque le voyage, l’alchimie, les mythes, les anciennes civilisations, la mort, la renaissance, le désir et la quête de sens. Dans cet univers, la littérature devient presque une initiation : descendre dans les profondeurs pour tenter de comprendre ce qui fait encore tenir l’homme debout.
Cette multiplicité n’est pourtant pas dispersion.
Elle est cohérence.Car derrière le journaliste, le romancier, le poète et le philosophe, il y a toujours le même homme : celui qui refuse de renoncer à la pensée.
Et cette pensée conduit nécessairement à l’engagement.
Abdelhak Najib considère que l’intellectuel ne peut être totalement extérieur aux combats de son temps. Il peut observer, analyser, critiquer, mais il doit aussi, lorsque les circonstances l’exigent, prendre position.
C’est particulièrement visible dans son rapport à la question nationale et à la mémoire du Maroc.
Son passage au cinéma marque à cet égard une étape majeure.
Avec Les Évadés de Tindouf, Abdelhak Najib devient producteur, scénariste et réalisateur. Le film, produit par Orion Productions, s’inspire de témoignages de Marocains ayant connu la détention dans les camps de Tindouf. Il transforme une histoire douloureuse en œuvre cinématographique et place la mémoire au cœur du récit.
Mais Najib ne présente pas son film comme une simple œuvre de fiction.
Il assume sa dimension de témoignage et d’engagement. Dans ses interventions autour du film, il explique avoir rencontré des personnes ayant vécu des années de détention et souligne que leur résilience est devenue pour lui une forme de résistance
La phrase qu’il donne à propos de son film est particulièrement révélatrice : « Ce film raconte leur histoire de manière romancée, tout en restant fidèle à leurs expériences réelles. »
Tout est là.
Le cinéma devient une autre forme de journalisme.
Une autre manière de témoigner.
Une autre façon de transmettre.
Et surtout, une manière de lutter contre l’effacement.
À propos du film, Najib a également résumé son intention par une formule forte : « un film contre l’oubli », une tentative de rendre justice à ceux qui ont souffert dans l’indifférence.
Cette notion d’oubli est essentielle pour comprendre son parcours.
Le journaliste lutte contre l’oubli par l’information.
L’écrivain lutte contre l’oubli par la littérature.
L’historien lutte contre l’oubli par les archives.
Le cinéaste lutte contre l’oubli par les images.
Chez Najib, toutes ces démarches se rejoignent.
Les Évadés de Tindouf devient ainsi davantage qu’un premier long-métrage. Il constitue l’aboutissement logique d’un parcours commencé des années auparavant lorsqu’en tant que journaliste il rencontre d’anciens détenus de Tindouf. Le sujet restera en lui jusqu’à devenir un film.
Il y a donc une continuité remarquable entre le journaliste qui recueille une parole et le réalisateur qui finit par la porter à l’écran.
C’est également ce qui explique son travail de producteur.
Produire, c’est donner à une histoire les moyens d’exister.
C’est passer du désir à la réalisation.
C’est prendre un risque pour qu’une œuvre puisse rencontrer son public.
Avec Orion Productions, Najib élargit ainsi encore son champ d’action. Il ne veut plus seulement écrire les récits : il veut contribuer à leur fabrication.
La même logique se retrouve dans l’édition avec les Éditions Orion. Là encore, il devient passeur. Il publie, accompagne, provoque des rencontres et fait circuler des idées.
L’homme qui écrit devient celui qui permet aux autres d’écrire.
L’homme qui pense devient celui qui crée des espaces pour la pensée.
C’est probablement cette dimension qui donne à son parcours sa véritable singularité.
Abdelhak Najib n’est pas seulement un écrivain prolifique. Il est un producteur de récits.
Des récits littéraires.
Des récits journalistiques.
Des récits philosophiques.
Des récits cinématographiques.
Et, à travers eux, des récits de mémoire.
Son engagement politique s’inscrit précisément dans cette bataille des récits. Une nation ne vit pas uniquement par ses institutions et ses frontières. Elle vit aussi par la manière dont elle raconte son histoire, transmet ses blessures, célèbre ses victoires et imagine son avenir.
C’est pourquoi le cinéma, pour Najib, peut devenir un instrument de ce qu’il considère comme une forme de diplomatie culturelle et de mémoire.
Il ne sépare pas l’amour du pays de la nécessité de le regarder avec lucidité.
Il ne sépare pas le patriotisme de la culture.
Il ne sépare pas la création de la responsabilité.
Et c’est peut-être là que se trouve la véritable cohérence de son œuvre.
La plume du journaliste lui apprend à regarder.
Le roman lui apprend à raconter.
La philosophie lui apprend à questionner.
La poésie lui apprend à chercher.
L’édition lui apprend à transmettre.
La production lui donne les moyens de construire.
Le cinéma lui permet de donner un visage à la mémoire.
Au fond, Abdelhak Najib n’a jamais véritablement changé de métier. Il a simplement multiplié les outils pour poursuivre le même combat : celui de la pensée, de la mémoire et de la liberté de raconter.
Dans une époque où l’information est devenue instantanée, où les opinions se fabriquent en quelques secondes et où l’image chasse souvent la réflexion, son parcours rappelle que la culture peut encore être une forme de résistance.
Résistance à l’oubli.
Résistance au conformisme.
Résistance à la pensée facile.
Résistance à ceux qui voudraient que les autres racontent toujours l’histoire à notre place.
Il y a donc chez Abdelhak Najib une idée qui traverse toute l’œuvre : écrire n’est jamais un acte innocent.
Écrire, c’est choisir un regard.
Filmer, c’est choisir une mémoire.
Produire, c’est décider qu’une histoire mérite d’exister.
Et penser, c’est refuser de laisser le monde penser à notre place.
C’est peut-être pour cela que son parcours dépasse aujourd’hui les catégories habituelles.
Abdelhak Najib est écrivain, bien sûr.
Journaliste, incontestablement.
Penseur, profondément.
Mais aussi producteur et réalisateur.
Et derrière toutes ces fonctions, une seule identité demeure : celle d’un homme qui a choisi de transformer la culture en acte d’engagement.
Son œuvre ne se contente pas de raconter le Maroc. Elle participe à la manière dont le Maroc se raconte.
J’ai volontairement privilégié des citations vérifiables plutôt que des phrases présentées comme des citations alors qu’elles seraient seulement des reformulations. Les titres phares intégrés sont notamment Les Territoires de Dieu, Le Printemps des feuilles qui tombent, La Dernière Guerre du soldat inconnu, La Mort n’est pas un nouveau soleil, Schizophrénies marocaines, Le Soleil au cœur des hommes, La Vérité est une zone grise, La Dignité du présent, Et que crève le vieux monde, Black-out, Le Forgeron des eaux, Le Vol d’Icare et Loin de la Terre, en dehors du temps.


