MAROC-ANGLETERRE – L’HISTOIRE D’AMOUR DIPLOMATIQUE LA PLUS LONGUE QUE PERSONNE NE VOUS A JAMAIS RACONTÉE

Huit siècles. Deux royaumes. Une seule question qui devrait nous hanter : comment deux nations aussi différentes, séparées par un détroit et par tant d’histoires contraires, ont-elles su construire l’une des relations diplomatiques les plus anciennes et les plus fidèles de l’histoire des relations internationales ?
Ce n’est pas une légende. C’est un fait.
Un vieux dicton marocain dit : « Celui qui ignore d’où il vient ne saura jamais où il va. » Gardons cette phrase en tête. Elle va tout expliquer.
1213 : quand un roi anglais tend la main à un calife almohade
Tout commence à une époque que l’on croirait tirée d’un roman de chevalerie. Nous sommes au XIIIe siècle. Jean sans Terre, roi d’Angleterre — celui-là même dont l’Histoire retiendra surtout les défaites face à la France — envoie des émissaires vers le calife almohade Mohammed an-Nasir, quatrième souverain de la dynastie almohade, pour solliciter son soutien. L’échange n’aboutit sur rien de concret dans l’immédiat. Mais qu’importe : le lien est noué. Il ne se rompra plus jamais vraiment.
Faut-il y voir un hasard ? Non. C’est le premier acte d’une relation qui traversera les siècles, les dynasties, les guerres et les révolutions — sans jamais véritablement se briser.
Le XVIe siècle : quand le Maroc devient un allié stratégique
Il faudra attendre les Saadiens pour que la relation prenne une tout autre dimension. Le monde bascule : 1492, la découverte du Nouveau Monde, les incursions ibériques sur les côtes marocaines, la montée en puissance ottomane en Afrique du Nord. Dans ce nouvel échiquier, les sultans saadiens trouvent en l’Angleterre un allié précieux contre la menace espagnole — et Londres trouve au Maroc un partenaire commercial de premier plan.
Un détail que peu connaissent : sous le règne d’Ahmed al-Mansour, le Maroc conclut une alliance avec l’Angleterre tout en refusant sciemment de s’impliquer dans la guerre anglo-espagnole — un choix de realpolitik qui lui permettra de sécuriser ses frontières nord pour mieux étendre son influence vers le Sahara et le Touat. Une leçon de souveraineté diplomatique qui n’a, à mes yeux, rien perdu de sa pertinence aujourd’hui.
Un portrait daté de l’an 1600, conservé aujourd’hui à l’Institut Barber de l’université de Birmingham, immortalise d’ailleurs ces prémices de relations diplomatiques sous le règne d’Élisabeth Ire.
Comme le dit un autre proverbe de chez nous : « L’intelligent voit avec son esprit ce que le sot ne voit même pas avec ses yeux. » Les sultans saadiens, eux, avaient vu venir l’Histoire des siècles à l’avance.
Tanger, dot royale et garnison assiégée
Voici l’un des épisodes les plus étonnants de cette histoire commune, et pourtant l’un des plus oubliés. En 1661, le roi du Portugal offre la ville de Tanger au roi d’Angleterre Charles II — en guise de dot de mariage. Une garnison anglaise s’y installe pour vingt ans. Mais les forces marocaines de Moulay Ismaïl leur mènent une vie si difficile que les Anglais finissent par évacuer la ville en 1684.
Défaite militaire pour Londres ? Peut-être. Mais l’Histoire réserve un tout autre épilogue : quelques décennies plus tôt, alors que Charles II était en exil, c’est bien le Maroc qui lui avait ouvert ses ports et facilité son commerce, contribuant indirectement à préserver les liens qui lui permettront de reconquérir son trône en 1660. Reconnaissant, le souverain anglais renforcera par la suite les échanges commerciaux et diplomatiques avec Moulay Ismaïl.
Retenons cette phrase, car elle résume tout : le Maroc a, à sa manière, contribué au destin d’un roi d’Europe. Combien de mes compatriotes le savent ? Bien peu. Et c’est bien là le problème.
1721 : le traité qui scelle la paix
Les tensions reprennent au début du XVIIIe siècle autour de Gibraltar, isolée de ses approvisionnements espagnols et dépendante des marchandises marocaines. Les négociations reprennent en 1720. En 1721, la paix est établie : un traité formalise durablement les liens politiques et commerciaux entre les deux royaumes. Moulay Ismaïl cherchait l’appui anglais contre l’Espagne ; l’Angleterre avait besoin du Maroc pour ravitailler sa nouvelle colonie de Gibraltar. Un partenariat d’intérêts mutuels — la meilleure garantie de durabilité en diplomatie.
2013 : huit siècles célébrés, une relation toujours vivante
En 2013, le Maroc et le Royaume-Uni célèbrent officiellement le 800e anniversaire de leurs relations diplomatiques — une longévité que ni la Perse ni l’Empire ottoman, pourtant plus puissants en leur temps, n’ont jamais pu revendiquer face à Londres.
Et l’histoire continue de s’écrire sous nos yeux : le Royaume-Uni a rejoint la liste croissante des grandes puissances occidentales — après les États-Unis, l’Espagne, les Pays-Bas et l’Allemagne — à reconnaître la marocanité des provinces du Sud à travers le plan d’autonomie marocain. Un nouveau chapitre, dans la continuité d’un passé commun vieux de huit siècles.
Une monarchie qui a toujours su manœuvrer avec intelligence
Regardons les choses en face, sans flatterie inutile mais avec la lucidité que l’Histoire impose : d’un calife almohade à un sultan saadien, d’un Moulay Ismaïl négociateur à un Royaume moderne qui obtient aujourd’hui, une à une, les reconnaissances internationales sur ses provinces du Sud — c’est bien la continuité d’une même intelligence stratégique que l’on observe, siècle après siècle.
Ce n’est pas de la chance. La chance ne dure pas huit cents ans. C’est une doctrine, transmise de règne en règne : ne jamais dépendre d’un seul allié, savoir attendre, savoir négocier, savoir se rendre indispensable. Cet héritage ancestral, cette fierté nationale, voilà ce qui fait aujourd’hui du Royaume du Maroc un allié incontournable — en Afrique, dans le monde arabe, et face à l’Occident.
À mes compatriotes : on ne conquiert pas l’avenir sans maîtriser son passé
Un dicton dit : « Qui n’a pas de passé n’a pas d’avenir. » Un autre, plus rude mais tout aussi vrai : « L’arbre qui ignore ses racines finit toujours par tomber au premier vent. »
Nous, Marocains, sommes les héritiers d’une diplomatie vieille de huit siècles — et pourtant, trop souvent, nous l’ignorons nous-mêmes. Comment exiger le respect du monde quand on ne connaît pas la valeur de sa propre histoire ? Comment prétendre bâtir l’avenir du Royaume si l’on ignore comment nos ancêtres, nos sultans, nos rois ont bâti le sien ?
Maîtriser son histoire, ce n’est pas regarder en arrière. C’est se donner les moyens d’avancer avec assurance.
Ce qu’il nous manque aujourd’hui
Et pourtant, soyons honnêtes entre nous, avec le respect que je dois à mon pays et à mes concitoyens : ce qui manque aujourd’hui à notre peuple, c’est un peu plus de sérieux. Ce qui manque à certaines de nos institutions, c’est plus d’honnêteté, plus de justice, plus d’éthique, plus de travail acharné, et surtout, plus de patriotisme — envers le peuple, envers Sa Majesté, et envers cette Histoire qui nous a tant donné.
On ne bâtit pas l’avenir d’une nation sur l’à-peu-près. On ne le bâtit pas non plus sur l’oubli.
Enfin, mes chers lecteurs…
Huit siècles de diplomatie. Une seule certitude : cette histoire n’appartient pas au passé. Elle continue de s’écrire — par chacun d’entre nous, à travers le sérieux de notre travail, l’honnêteté de nos institutions et la fidélité que nous portons à notre Roi et à notre nation.
Le Maroc n’a jamais eu besoin de crier pour se faire entendre. Il a toujours su, avec patience et intelligence, se faire une place parmi les grands. À nous, aujourd’hui, d’être dignes de cet héritage.


