INTERVIEW DE ABDELHAK NAJIB – 500 ÉPISODES, 500 HEURES D’ARCHIVES NATIONALES

Depuis plus de treize années, l’écrivain et penseur marocain, Abdelhak Najib, présente, aux côtés de Meriem Khalil et Mohamed Chouika l’une des émissions culturelles qui marque le paysage audiovisuel marocain, par sa profondeur, son sérieux et sa longévité, surtout à un moment où la médiocrité fait loi.

Treize saisons, c’est déjà un bel héritage, et on sent que l’émission est encore à ses débuts pouvant servir encore durant de longue année la culture et les arts au Maroc. 

Abdelhak Najib : Treize ans, c’est bien, trente ans, c’est encore mieux. Sérieusement, quand on aime son travail, quand on est passionné des arts et de la culture, on sert la culture marocaine avec sérieux, avec responsabilité et surtout avec un engagement sans concession. C’est ce qui explique la longévité de Sada Al Ibdae. Cette émission est une excellente vitrine de la vie culturelle au Maroc. Nous avons tourné plus de 500 épisodes. Nous avons reçu plus de 1500 artistes et auteurs, dans tous les domaines des arts et de l’expression humaine. Nous avons tourné plus de 500 heures d’archives nationales qui servent aujourd’hui de références à des thèses, à des études et à des analyses. La question pour nous aujourd’hui est la suivante : Est-ce suffisant ? La réponse est claire : Non. 500 épisodes ne sont en aucun cas capables de rendre compte de la diversité et de la richesse de la vie culturelle dans notre pays. Inviter 1500 figures des arts et de la culture est loin de refléter la force et le travail de dizaines de milliers d’acteurs et d’actrices de la vie culturelle au Maroc. Il nous faut entre des décennies pour prétendre avoir réalisé un travail à même de rendre à la culture ses lettres de noblesse. 

Quatorze années après, on ne pense plus à la naissance de cette belle émission. Parlez-nous de la genèse de ce programme ?  

Absolument. Et il faut parfois rappeler les choses pour qu’elles ne tombent pas dans l’oubli. Sada Al Ibdae est un concept pensé et réfléchi et mis sur pied par une grande figure du monde de la télévision et du théâtre, Driss Drissi. C’est lui qui est aux racines de Sada Al Ibdae. Il a voulu doter le paysage télévisuel national d’une émission culturelle digne de ce nom et il l’a fait. C’est lui qui a fait appel à Si Mohamed Chouika, à Meriem Khalil et à moi-même. C’est lui qui travaille toujours avec nous pour le. Choix des invités et des thèmes à débattre et à analyser. C’est lui qui s’occupe encore aujourd’hui du montage final de l’émission. C’est dire que c’est son émission de cœur, et il veille aux grains. Et cela nous donne plus de liberté dans notre travail. Cela se reflète à l’écran, avec une équipe rodée et qui travaille en parfaite harmonie. En toute gratitude, cette émission doit tout à Driss Drissi. Et il a de la part de toute l’équipe toute la reconnaissance et toute notre gratitude pour ce qu’il fait. Voilà pour les débuts. La suite appartient aujourd’hui à l’histoire de la télévision et de la SNRT, sous la présidence de monsieur Fayçal Laraichi, qui est un homme de culture, un homme qui aime les arts, le cinéma et qui nous encourage pour aller le plus loin possible dans notre mission de faire rayonner notre culture. 

Durant toutes ces saisons, vous avez donné la parole à des figures importantes que l’on a découvertes avec Sada Al Ibdae et que personne ne connaissait avant. 

Et nous en sommes fiers, il faut le dire. Le but même de Sada Al Ibdae est d’aller chercher et trouver les valeurs sûres de notre culture et de leur donner voix au chapitre, leur donner la parole, les rendre visible, surtout dans un paysage médiatique qui fait la part belle à la médiocrité tous azimuts, à la trivialité et à la vulgarité. Depuis le premier épisode, nous avons tenu, toute l’équipe, d’une seule voix, à faire connaître tous ces chercheurs de l’ombre, qui font un travail extraordinaire et qui le font discrètement, dans le silence, sans faire de vagues sur du vide. C’est ainsi que nous avons pu inviter des centaines de visages qui, depuis, ont remporté de grands prix littéraires, qui ont exposé dans le monde entier, qui ont fait de belles carrières dans le cinéma, le théâtre, la musique, la danse, les arts plastiques…etc. L’objectif est de mettre le projecteur sur le travail rigoureux. L’idée étant de ne jamais tomber dans la facilité et de recycler certains visages éculés qui sont le lit de la médiocrité, qui n’ont aucun projet artistique ni culturel, et qui ont pignon sur rue, au sein d’une communauté portée par l’illusion des réseaux sociaux. Nous ne mangeons pas ce pain-là. Cela ne nous intéresse aucunement. Notre mission est d’offrir aux téléspectateurs marocains du contenu sérieux, rigoureux, profond et élévateur. 

Cela se répercute aussi sur la qualité de Sada Al Ibdae : un contenu bien ficelé, avec des questions profondes et actuelles, sans tomber dans les platitudes… 

Je vous remercie pour ce témoignage. Tout à fait. Quand on invite un historien, un anthropologue, un sociologue, un archéologue, un philosophe, un penseur, un chercheur, qui a derrière lui une cinquantaine de publications, nous devons être à la hauteur de notre invité. Nous devons poser les bonnes questions pour essayer d’apporter les bonnes réponses à propos de thématiques cruciales de notre société. Face à des hommes et des femmes, des docteurs, des professeurs, des conférenciers qui jouissent du respect de leurs pairs dans le monde entier, il est insultant de poser des questions bêtes du genre : « êtes-vous marié ? », « de combien est votre salaire ? ». Pour ce genre de bêtises, il y a d’autres programmes. Et cela peut suffire comme médiocrité. A Sada Al Ibdae, nous allons au fond des questions sociales de notre pays pour parler des valeurs humaines, de la morale, de l’importance des études, de la lecture, de la recherche, des sciences, de la culture, des arts pour former une société équilibrée et saine. 

En effet, vous avez mis à l’honneur l’anthropologie, la philosophie, l’archéologie, l’histoire et tant d’autres domaines d’excellence, avec beaucoup de simplicité et d’aisance. 

C’est le but pour nous de pouvoir parler de philosophie sans tomber dans la grandiloquence et devenir barbant et pédant. Nous avons reçu des invités de marque dans leurs domaines et nous avons échangé sur les mathématiques, sur la physique nucléaire, sur la biologie, la chimie, l’ethnologie et l’archéologie et tant d’autres sciences sans jamais tomber dans le cours magistral au sein d’un amphithéâtre à l’université. Nous avons débattu de l’existence, de l’humanité, des valeurs du civisme, du sens de faire société, de la religion, de la spiritualité, sans jamais céder aux sirènes de la facilité ni tomber dans le cours préétabli. L’essence même de Sada Al Ibdae est de donner corps à une discussion à bâtons rompus, en toute liberté et en toute spontanéité. On discute, on échange, on analyse, on pose des questions et on essaie de comprendre ensemble. Il faut dire aussi que nous avons de la chance d’avoir cette équipe. Nous avons tous fait des études et obtenu des doctorats. Nous continuons à étudier et à chercher. Nous écrivons, nous avons de nombreuses publications à notre actif, nous sommes tous des conférenciers et des essayistes, et nous sommes tous des journalistes avant tout, capables d’aller au fond des choses et d’avoir du sens. 

Cela nous donne la capacité de dialoguer avec des spécialistes et d’avoir du répondant. C’est ce qui explique le caractère sérieux et profond des débats au plateau. 

Sada Al Ibdae donne aussi la chance aux jeunes de se faire connaître. 

C’est l’une des priorités de notre émission. La jeunesse est créative. Les jeunes marocains travaillent, ils cherchent, ils se cherchent, ils ont des idées, ils ont des rêves et des espoirs. C’est notre rôle d’aller les trouver et de leur donner un peu de lumière pour se sentir valorisés et pour les encourager à continuer sans jamais lâcher. Le pire qui puisse arriver à un jeune rêveur est de perdre foi dans son rêve. Cette perte d’espoir est fatale dans notre société. C’est dans ce sens que Sada Al Ibdae a invité des dizaines de jeunes, mêmes des enfants, pour leur donner la chance de parler d’eux-mêmes et de partager avec nous leurs passions et leurs capacités créatrices. Nous avons reçu de très jeunes musiciens, des auteurs en herbe, des chercheurs, des acteurs et des danseurs, des plasticiens qui apprennent et qui ont des choses à dire et à montrer. Réussir ce pari d’être au service de notre jeunesse est l’une des plus grandes missions de Sada Al Ibdae. Notre crédo est simple : tout est possible. Tout est possible avec la passion, le travail assidu, la rigueur et la détermination. Et les jeunes ont besoin d’y croire. Ils ont besoin qu’on leur fasse confiance et qu’on les accompagne. 

L’émission réussit aussi son pari de la parité des genres

C’est très important de donner sa place à la femme marocaine dans cette théorie de la culture dans notre pays. Nous avons reçu des centaines de femmes qui ont des parcours extraordinaires et admirables à plus d’un égard. Des chercheuses de grand acabit, des scientifiques reconnues mondialement, des autrices, des artistes de tous bords, des jeunes et des moins jeunes, qui travaillent avec passion et avec détermination. C’est notre rôle en tant qu’émission du service publique d’offrir une place de choix à la créativité de la femme au sein de la société marocaine. La place de la femme est immense et il faut en rendre compte. La femme marocaine fait un travail important, elle suit une dynamique d’excellence dans un climat social où elle n’a pas toute la reconnaissance qu’elle mérite. À nous de lui rendre ce qui lui revient de droit.