INTERVIEW DE DOCTEUR IMANE KENDILI – « NOUS DEVONS CÉLÉBRER LES FEMMES QUI TRAVAILLENT ET QUI SONT UN EXEMPLE D’HONNEUR ET DE DIGNITÉ »

Certaines femmes nous inspirent l’engagement, la détermination, le sens des valeurs, le travail accompli, la rigueur et le défi dans l’adversité dans une société encore paternaliste à plus d’un égard. Certaines femmes, de plus en plus nombreuses, brisent les chaînes et s’imposent au sein de la société comme des femmes leaders, qui portent leurs semblables vers le haut, par leur expérience et leurs parcours riches et profonds. C’est dans ce sens que Arribat Center, les Éditions Orion et Maroc Newspaper organisent une grande conférence dédiée à toutes ces grandes dames à Rabat, sous le titre : « Empreintes féminines ».

Empreintes féminines est un véritable hommage à toutes ces femmes qui travaillent, qui s’affirment par leurs parcours et qui sont engagées pour une société plus égalitaire ?

Docteur Imane Kendili : Vous avez tout à fait raison de parler du travail en premier, car c’est exactement de cela qu’il s’agit : le travail, le sens du labeur dans son sens noble, celui d’entamer quelque chose et de la mener au bout, avec engagement et détermination, quelles que soient les défis, les rets, les difficultés et le climat ambiant. Toutes ces femmes présentes avec nous pour cette soirée de débat et d’échanges, incarnent, chacune à sa mesure, une trajectoire, une vie, un choix de vie, un défi et une manière d’être pour elle-même et au sein de la société. Médecin, écrivaine, journaliste, enseignante, avocate, artiste-plasticienne, musicienne, juge, chercheuse, infirmière, institutrice, fonctionnaire, femme au foyer…, toutes ces femmes sont aussi filles, sœurs et mères, dans une société qui ne leur garantit aucune chance égale au départ. Pourtant, dans l’adversité, défiant les mentalités sclérosées, elles ont avancé, elles ont fait leurs preuves, elles ont réussi à obtenir la place qui leur revient de droit dans leur pays. Une place prise grâce justement à ce sens du travail, de l’accomplissement par le labeur de tous les instants, dans la dignité, sans jamais céder un iota de son indépendance et de liberté de femme.  C’est cette femme que nous célébrons tout en attirant l’attention sur d’autres femmes qui ont choisi d’autres voies pour y arriver où la dignité n’existe pas ou le respect de la femme est absent et où l’exemple pour les femmes de l’avenir ne peut être donné. Ces femmes, ces jeunes filles, qui ont choisi la facilité, qui ont décidé de se faire « une vie », par des moyens autres que le travail et l’honnêteté et l’honneur ont ici une occasion de s’inspirer des parcours de toutes ces dames qui ont souffert, qui ont eu la vie dure, qui ont dû se battre, mais qui n’ont jamais dévié de leur rêve, y arriver avec honneur.

Vous insistez, docteur sur le sens des valeurs aujourd’hui, au sein de notre société pour donner l’exemple aux générations futures.

Sans valeurs morales, sans un sens aigu de l’éthique, comme pour vous, journalistes, la déontologie du métier est primordiale. Sans honneur, aucune réussite ne mérite que l’on s’y attarde. Sans engagement, sans rigueur, sans sens de la responsabilité, sans conscience, sans fierté, sans abdication pour aller au bout de ses rêves, nul succès n’a de sens. D’où le choix d’une palette large pour ces « Empreintes féminines », avec des valeurs sûres, chacune dans son domaine de prédilection, justement pour donner l’exemple et montrer que seul le travail et l’acharnement, l’insistance, la patience, la force du mental… peuvent nous aider à nous accomplir. Surtout aujourd’hui, dans un monde où certains veulent se faire un nom dans la facilité en mettant en avant d’autres atouts que le mérite, l’intelligence, le travail, les vrais diplômes, avec des actions concrètes au sein de la société pour l’élever vers le haut en prônant des valeurs saines et en évitant la médiocrité, la bassesse et le trivial tous azimuts.  Parce que je demeure convaincue que pour toutes les femmes, le plus grand ennemi est l’ignorance et aussi les attraits à la facilité, à tout ce qui déprave, avilit et rabaisse la femme marocaine, à un moment où nous avons un combat magnifique à mener pour relever les grands défis du futur dans notre cher pays.  

Vous êtes médecin, psychiatre, addictologue, sexologue, mais aussi conférencière mondialement reconnue et auteure, vous avez un contact permanent avec les femmes et surtout les jeunes parmi elles, quel est votre sentiment ?

Mon métier me fait rencontrer des milliers de femmes et de jeunes filles, pas uniquement dans mon cabinet mais aussi au sein de la société que je connais et que j’étudie en continu. J’ai des motifs de grande satisfaction, parce que je rencontre des femmes d’exception : des mères de famille honnête et droite dans ses bottes, des femmes au foyer responsable et signe qui élève des femmes et des hommes, des femmes actives, travailleuses, acharnées, dignes et fières qui triment pour leurs familles et qui le font avec un grand sens de l’estime de soi, dans une société qui s’applique d’abord à ôter cette estime de soi aux femmes. Je suis si heureuse de rencontrer de jeunes filles qui étudient, qui se cherchent, qui essaient, qui s’appliquent et qui finissent par aller loin.

Mais, le revers de la médaille est affreux et laid, il faut le dire. La prostitution à tous âges, les drogues, l’argent facile, le manque d’éducation, l’ignorance, l’inclination à vouloir ressembler à toutes ses fausses idoles érigées en exemples sur les réseaux sociaux, l’attrait de l’argent à tout prix, le commerce des corps… Ce sont là des travers graves, ancrés dans le tissu social marocain. Et il est de notre devoir à tous de combattre ces fléaux et de donner l’exemple par d’autres moyens, d’autres voies, d’autres approches de vie, basées sur le savoir, l’éducation, le travail et la dignité humaine, qui ne se monnaie en aucune manière.

Selon vous que peut-on faire pour faire face à ce type de dérives sociales, de plus en plus présentes ?

Il faut changer notre manière d’appréhender les choses dans la société marocaine. Il faut faire face aux exemples fallacieux qui font miroiter des vies dorées acquises par la vente des corps des femmes, ce qui pousse une certaine jeunesse à laisser tomber école, éducation, savoir, diplôme, pour suivre l’exemple d’une telle qui arbore sacs et bijoux alors qu’elle n’a jamais travaillé de toute sa vie, alors qu’elle n’a aucune éducation, alors qu’elle est ignorante et fière de l’être, alors qu’elle se permet de donner des conseils aux jeunes en leur disant que les diplômes ne servent à rien. Imaginez une société sans diplômes, sans études, sans connaissance, sans véritable savoir, et à tous les niveaux ! C’est aller droit dans le mur de laisser les réseaux sociaux nous dicter les exemples de femmes à devenir ! C’est une catastrophe de laisser tous les charlatans, tous les bonimenteurs, tous les contempteurs se jouer de la crédulité des plus jeunes en leur indiquant le chemin à suivre, dans l’unique but d’avoir de l’argent, devenu l’unique valeur sociale qui vaille. Et quand argent et drogues sont liés, toutes les glissades sont alors envisageables. Et ce n’est pas ce Maroc dont je rêve pour mes enfants. Je rêve d’un Maroc de savoir, de mérite, de qualités intrinsèques basées sur l’honneur et la fierté, un Maroc qui célèbre les scientifiques, les savants, les intellectuels, les chercheurs, les enseignants, les médecins, les juges, la société civile, les forces vives de la nation qui oeuvrent pour le bien de tous, dans un Maroc de valeurs morales et éthiques loin de toute bassesse et de toute médiocrité, à tous les niveaux et à tous les étages.