TRADUIRE L’HORREUR

Abdelhamid Ibn El Farouk 

Certains titres accrochent l’œil. Et par l’effet d’une intuition imposant son évidence, le lecteur déjà acquis à la cause de son auteur, entrevoit toute la singularité de l’épreuve :traduire un auteur et un texte profondément haïs, auxquels, pourtant, le métier va vous lierpour longtemps. Il y a là une situation professionnelle inouïe : devoir accorder une attention extrême à un auteur, à sa vie, sa vision du monde, sa parole, que l’on méprise profondément, et plus troublant encore devenir en quelque sorte le passeur d’une parole qui avait contribué à ouvrir les portes du chaos et de l’enfer ! C’est à cette épreuve que s’est volontairement livré le traducteur Olivier Mannoni, qui en relate les péripéties dans un petit livre au titre aussi sobre que saisissant : Traduire Hitler (Flammarion, 2026, 3ème éd.). 

On imagine volontiers le traducteur sous bien des figures attachantes, non dépourvues de romanesque : compagnon discret d’un auteur, passeur entre langues et cultures, artisan de dialogue civilisationnel, dont on aime à faire créditer la traduction… Pendant des semaines,des mois, parfois des années, le traducteur vit avec son auteur : il apprend ses habitudes, reconnaît ses manies, repère une répétition là où le lecteur ordinaire ne voit qu’un mot revenu par hasard, passe une heure à peaufiner une phrase qui sera lue en quelques secondes, cherche pourquoi tel adjectif et non tel autre, revient sur un verbe, hésite sur la justesse d’une préposition, supprime un adverbe, le remet, déplace une virgule, reprend le lendemain ce qu’il croyait avoir résolu la veille. 

Cette intimité semble naturelle lorsqu’on traduit un auteur que l’on admire ; elle peutaller même jusqu’à provoquer une forme de fusion, l’admiration favorisant cette imprégnation qui transforme le traducteur en caméléon. Elle devient étrange, lourde, insupportable,lorsqu’il faut passer, dans un premier temps, deux années dans la fréquentation presque exclusive d’un auteur que tout en vous rejette, mais professionnalisme oblige, et avec lui cetteconscience aiguë du devoir de vérité : le traducteur ne peut céder à sa propre pulsion. 

Mannoni raconte l’épuisement que lui causa ce corps à corps prolongé avec une prose saturée de haine, de ressentiment, d’antisémitisme et d’obsessions. Mais le problème le plus intéressant sur le plan de la traduction est peut-être ailleurs : Que fait, en effet, un traducteur lorsqu’il déteste l’auteur qu’il traduit ? Nous imaginons volontiers que la longue intimité qu’impose la traduction suppose entre l’auteur et son traducteur une certaine concordance, ou, tout au moins, une certaine connexité. Tout l’imaginaire traditionnel de la traduction semble d’ailleurs conforter cette représentation : fidélité et infidélité, belles infidèles, trahison, jusqu’à cette vieille conception ancillaire qui fait du traducteur le serviteur de l’auteur et de son texte. Mais que devient la fidélité lorsque cette concordance non seulement n’existe pas mais fait place à une répulsion absolue ? A quoi au juste le traducteur doit être fidèle ? 

Une première tentation serait de croire que la haine – à laquelle, contrairement à l’amour, on prête volontiers les vertus de la lucidité – facilite l’entreprise. Puisque l’auteur est moralement condamnable, peu importerait que l’on malmène quelque peu son texte. Mais ce serait oublier la responsabilité considérable du traducteur. Un adjectif légèrement plus violent, une expression rendue plus grotesque, une maladresse accentuée, et voici l’auteur imperceptiblement transformé. On ne traduirait plus un auteur : on traduirait celui que l’on souhaite montrer. La haine devient alors, aussi paradoxal que cela puisse paraître, tout autant que l’amour, un problème de traduction.

Le traducteur doit se méfier de son hostilité comme, devant un autre auteur, il devrait se méfier de son admiration. On peut trahir un auteur en l’embellissant ; on peut tout aussi bien le trahir en l’enlaidissant. Dans les deux cas, quelque chose s’interpose entre le texte et sa traduction : le désir du traducteur.

Avec Mein Kampf, un second danger apparaît, plus insidieux peut-être, parce qu’il ne naît plus de l’hostilité du traducteur : il naît de son métier même. Mannoni découvre un problème qui déconcerte généralement les traducteurs : Hitler écrit mal, sa prose est lourde, répétitive, encombrée, souvent confuse, les phrases s’allongent, les mêmes termes reviennent, les articulations logiques vacillent. Or que fait normalement un bon traducteur devant une phrase maladroite ? Presque instinctivement, il l’arrange. Il dénoue une syntaxe trop lourde, évite une répétition disgracieuse, rétablit une articulation, choisit une tournure plus naturelle dans la langue d’arrivée, corrige même  une  date  erronée,  de peur que l’erreur de l’auteur ne devienne dans la traduction la sienne. Ce travail de correction devient un réflexe si naturel chez le traducteur qu’il finit par ne plus en avoir conscience. Le paradoxe se précise : après avoir dû se méfier de sa haine, le traducteur doit désormais se méfier de son savoir-faire. 

Après deux années de traduction presque ininterrompue, Mannoni remet enfin son travail à son éditeur, qui, satisfait du résultat, en lit un passage à voix haute. Pour Mannoni, rien de gratifiant dans ce satisfecit : « …Si ce passage avait eu l’heur de séduire l’historien, c’est que j’avais su rendre l’allant et l’exaltation de l’auteur. Mais était-ce cela que je cherchais à communiquer ? Assurément non : j’avais juste fait mon travail. Un passage élégiaque en allemand produisait un passage élégiaque en français. Quoi de plus normal ? ». Rien de plus normal, en effet, pour un traducteur, mais rien de plus troublant dans ce cas précis : bien traduire, c’était parvenir à communiquer l’allant et l’exaltation d’un auteur dont on exécrait la parole. La réussite même de la traduction prenait ainsi quelque chose de dérangeant. Il éprouve sans doute un sentiment de délivrance : celui d’en avoir terminé avec un texte exécré et de pouvoir enfin prendre congé de son auteur. 

Mais il n’en est rien. Hitler va revenir sur sa table de travail, après une année de silence écoulée sans qu’aucune réponse définitive ne lui soit adressée. Un comité scientifique composé d’historiens chargés de l’édition critique invite le traducteur à revoir sa copie pour conserver davantage les répétitions, les lourdeurs, les constructions défectueuses. En somme, résister à certains des réflexes qui font précisément le bon traducteur,  soucieux de lisibilité.

Situation presque cocasse si son objet n’était pas aussi tragique : pour bien traduire Hitler, il fallait se retenir de bien écrire. La question, donc, n’est nullement esthétique. Elle touche à la vérité historique. Rendre une pensée confuse plus claire qu’elle ne l’était, c’est la modifier. Sans nul doute. Donner de l’élégance à une prose qui n’en possède pas, c’est attribuer à son auteur une qualité qui n’est pas la sienne ; organiser un raisonnement désordonné peut même lui conférer après coup une cohérence sémantique qu’il n’avait pas.D’où cette responsabilité inattendue : ne pas prêter son talent à l’auteur.

La fidélité prend alors un sens étrange. Elle n’a plus rien d’une allégeance. Le traducteur ne doit évidemment aucune fidélité à son auteur en tant qu’homme, encore moins à ses idées : il la doit, en l’occurrence, au texte comme document historique. La nuance est décisive. Traduire exactement une parole abjecte ne revient pas à la respecter moralement. C’est refuser de la falsifier, y compris pour de bonnes raisons. On touche ici à une questionaxiologique qui dépasse largement Mein Kampf : nos convictions morales loin de toujours nous prémunir contre les déformations, peuvent elle-même en produire. Être du bon côté de l’histoire ne dispense jamais de l’exactitude. Peut-être même l’exige-t-il davantage. L’épreuve de traduction racontée par Mannoni révèle ainsi une dimension généralement invisible du métier : traduire exige parfois une double résistance à soi-même, à son jugement comme à son talent. Non pour devenir neutre mais pour empêcher le traducteur de décider à la place du texte. 

C’est sans doute ce qui rend le titre si troublant. Traduire Hitler met le traducteur devant l’une des contradictions les plus radicales de son métier : entrer profondément dans la langue d’un homme dont tout en lui voudrait s’éloigner. Mannoni accepte sans hésiter la reprise demandée par le comité scientifique. L’épreuve qu’il croyait terminée se prolonge : elle aura duré au total six ans d’immersion dans la langue du Führer.