POUR UNE RELECTURE DE CETTE HUMANITÉ FINISSANTE

Sans ambages, sans ombrage, les choses sont on ne peut plus évidentes aujourd’hui, dans un monde qui se donne à lire dans toute sa cruauté et dans toute sa laideur. Nous sommes aujourd’hui livrés à nous-mêmes et aux aléas de la survie dans un monde en proie à l’une des crises humaines les plus dangereuses. Nous sommes aujourd’hui face à notre chute dans ce qu’elle a de plus cruel et de plus irréversible, sans cet espoir tout humain de vouloir rectifier le tir avant le saut dans le vide. Nous sommes aujourd’hui pour une éthique du faire face à un moment de l’histoire humaine où plus rien n’est à racheter, surtout par l’Homme et ce qu’il en est advenu. Nous sommes aujourd’hui, dans un monde qui souffre de tous les maux, nous vivons aujourd’hui dans un univers éclaté et clivé. Un univers aux abois, un univers où la fin de cette humanité revêt plusieurs aspects tout aussi flous les uns que les autres.
Pourtant, malgré l’horreur de ce monde devenu de plus en plus dangereux, malgré l’injustice, qui sévit dans toutes les régions du globe, malgré la peur, malgré l’angoisse qui est devenue notre pain quotidien, malgré la désespérance, nous sommes aujourd’hui plus que jamais pour une volonté de résister face à l’inéluctable, même si par de nombreux aspects la partie nous semble perdue face à ce monde inextricable qui broie de l’humain sans retenue, sans aucun répit. Oui, malgré toute cette terreur qui nous encercle aujourd’hui, avec des conflits, des guerres, des crises à répétition, nous devons aller au combat, nous devons lutter pour sauver ce qui peut encore l’être. Nous devons ne rien céder de notre humanité face à ce rouleau compresseur qui lamine à tout-va tous ceux qui veulent encore croire en un autre avenir pour les humains. Pour nous, aujourd’hui, l’équation est très simple : nous nous prenons en main et nous faisons face, avec ce souffle ultime de celui qui sait que la partie peut être perdue d’avance mais qui ne se décourage jamais allant au bout de ce qu’il peut opposer comme résistance et comme résilience. Dans cet ultime affrontement avec l’implacable réalité d’un monde hostile, nous sommes obligés, dans un dernier baroud d’honneur de sauver ce qui a encore une certaine valeur, telle que la dignité humaine, tels que des valeurs comme l’honneur, la lutte pour ce qui mérite d’être sauvé, le courage de regarder l’horreur en face et de ne pas flancher ni céder du terrain, la volonté certaine de nourrir des sentiments comme l’amour, comme l’amitié, comme le don de soi, comme la générosité, comme la grandeur d’âme et de cœur, comme l’altruisme, comme l’espoir face et contre tout ce qui nous menace.
C’est tout ce qui reste à faire dans un monde tel que celui qui s’achève devant nos yeux. Un monde livré à lui-même et aux abois où nous avons épuisé tous les recours. Un monde où nous avons presque tout démoli à force de cupidité et d’aveuglement. Un monde où nous avons presque tout détruit à force de nous acharner sur la nature et sur ses ressources. Un monde où nous avons tout terrassé avec en premier lieu toutes ces espèces animales disparues à jamais à cause de la folie des hommes. Un monde où nous n’avons rien laissé intact dans cet univers qui nous a été donné comme une offrande que l’on a bafouée et sacrifiée sciemment et en connaissance de cause jouant aux faux démiurges semant l’horreur à tour de bras, sans répit, sans espoir aucun de rémission.
Aujourd’hui face à cette situation inextricable, nous devons à tout prix réapprendre certaines choses essentielles à même de sauver ce qui peut encore l’être dans cette dévastation à grande échelle. Comme par exemple, la confiance en soi. Oui, le fait de se dire, toujours dans cette logique du dernier acte : je suis capable de le faire et j’y vais. Car sans la confiance, il n’est plus question d’insouciance ni de gaieté, mais de noirceur, de désespoir et de démission. Et dans notre entreprise désespérée de réapprendre à aimer la vie, nous avons besoin d’insouciance et de joie. Nous avons aussi besoin de retrouver notre goût pour le jeu comme cet enfant qui ne pense à rien d’autre que de s’amuser en se nourrissant de subtilité, de défi, de franche rigolade et de rire franc avec les autres, avec la vie, avec cette volonté d’être chaque jour meilleur que la veille. Oui, jouer sérieusement aussi comme cet enfant pour qui le jeu décide de la véracité de la vie ou de son inanité. Pour atteindre ce nouvel état d’esprit, nous devons aussi retrouver cette aptitude à rêver. Créer des rêves de rien et les faire vivre devant soi. On peut s’imaginer sur scène, livrant le dernier acte d’une pièce improvisée et à un moment donné, le rêve s’impose à nous. On l’accepte, on le célèbre. On le glorifie et au diable, la mise en scène et la pièce qui se joue. Oui, la liberté de nos rêves ne doit en aucun cas céder à la logique de la scène. Au diable le metteur en scène, je vous dis. Il peut regimber tel un démon, le rêve passe d’abord. Et surtout ne pas céder à cet appel sournois qui vient des coulisses : «Vous ne pensez rien. Vous ne pensez à rien. Nous pensons à votre place. Vous n’acceptez pas que nous pensions à votre place. Vous voulez rester objectifs. Vos pensées sont libres. Tout en le disant, nous nous glissons insidieusement dans vos pensées», comme le dit Peter Handke dans «Outrage au public». La moralité de cette histoire est simple : nous vivons les derniers moments d’un monde où existent des personnes qui font tout pour brouiller nos pensées. Un monde où l’on s’applique à annihiler l’espoir des hommes. Un monde où l’on redouble d’ingéniosité et de technicités pour nous faire croire que ce que nous croyons penser est ce que nous devons penser par nous-mêmes, dans un acte libre de revendiquer notre droit à définir autrement les règles de ce faux-jeu qui nous entraîne loin dans le doute face à cette pièce tragi-comique sans début et sans fin, où nous tournons tous en rond, en attendant le pire.