L’ART DE SURVIVRE À SON IMAGE – POURQUOI RELIRE L’IMMORTALITÉ AUJOURD’HUI ?

Abdelhamid Ibn El Farouk
Certains romans disparaissent à tombeau ouvert ; peut-être même la plupart ! Est-ce pour dissuader, de manière rédhibitoire, ceux et celles que le désir gratifie d’une vocation sans que le talent songe à la ratifier ? D’autres – bien rares – prennent avec le temps cette insolente jeunesse que leur confère le privilège d’avoir vu juste avant tout le monde. L’Immortalité de Milan Kundera – écrivain découvert à la faveur d’une méprise onomastique – est assurément de cette famille très fermée de romans qui finissent un jour par forcer les portes des classes, ultime consécration, peut-être, mais aussi première menace sérieuse pour leur immortalité.
Le roman trouve sa genèse pourtant dans un presque rien : à peine un geste ! Dans une piscine parisienne, aux larges baies vitrées surplombant Paris, une femme d’une soixantaine d’années adresse à son maître-nageur un signe de la main. Son corps appartient à son âge mais son geste à celui d’une jeune fille de vingt ans. Kundera, en l’observant, voit se profiler de cette discordance minuscule et fugace le personnage d’Agnès. Peu de romanciers auraient avoué aussi naturellement la fabrication de leurs personnages en plein acte d’écriture, la plupart gardant hermétique la fermeture de l’arrière-boutique. Kundera, lui, laisse traîner les outils et offre généreusement l’occasion de le regarder travailler. Lui, qui pourtant ferma portes et fenêtres à toute forme de représentation égotiste de lui-même durant quelque cinq décennies. Jusqu’à sa mort.
Agnès, née donc d’un geste, est moins un personnage au sens traditionnel qu’un prétexte pour une hypothèse sur l’existence. Sans doute, la tendre Agnès, gagne-t-elle le cœur du lecteur qui, comme elle, voudrait échapper au vacarme des autres, à leurs regards, à cette obligation moderne de posséder une personnalité reconnaissable comme une marque. Sa sœur Laura choisit exactement l’inverse : elle livre bataille au monde, se met en scène, transforme ses sentiments en spectacles et ses souffrances en concepts et arguments. Aucune véritable rivalité familiale ne se perçoit pourtant entre les deux femmes ; tout au plus leur rapport au père révèle-t-il une profonde dissymétrie affective, à travers notamment l’attendrissante affection qu’Agnès lui porte. Elles incarnent plutôt une opposition philosophique, deux figures, deux attitudes devant l’existence : faut-il préserver en soi une région inaccessible aux regards, ou n’existe-t-on qu’à proportion de ce que les autres voient de nous ?
Voilà l’immortalité dont il s’agit, débarrassée de ses trompettes eschatologiques. Il ne s’agit guère de cette éternité-là, mais de continuer à circuler dans l’imagination des autres après avoir cessé d’être là pour corriger ce qu’ils disent de nous. Et c’est peut-être le véritable malheur de l’immortalité : le mort perd définitivement le contrôle de son personnage.
Goethe en fait l’expérience avec Bettina von Arnim. Celle-ci veut entrer dans l’histoire en s’attachant à un homme qui y possède déjà son palais. Elle raffole de Goethe, sans doute ; mais elle aime aussi l’idée d’être celle qui a aimé Goethe. Par l’entremise de cet amour, elle conquiert un territoire rare et lointain. Nuance cruelle, dont Kundera tire quelques-unes des pages les plus malicieuses du roman. Les grands hommes croient léguer leur œuvre ! La postérité, beaucoup moins respectueuse, retient une anecdote, une liaison, un événement tragique, parfois une phrase qu’ils n’ont même pas prononcée.
Kundera fait alors ce qu’il préfère : il quitte son intrigue comme on quitte une réception devenue ennuyeuse, traverse quelques siècles, convoque Goethe, Bettina, Hemingway, revient à Agnès, médite sur les gestes, les visages ou la publicité, puis reprend son récit là où nous avions presque oublié qu’il l’avait abandonné. Un romancier plus discipliné serait rappelé à l’ordre. Chez lui, l’indiscipline constitue précisément la méthode.
En fait L’Immortalité est-il vraiment un roman si l’on entend par là une histoire qui progresse docilement de la première à la dernière page, telle qu’elle est si magistralement définie par Littré : « Histoire feinte, écrite en prose, où l’auteur cherche à exciter l’intérêt par la peinture des passions, des mœurs, ou par la singularité des aventures. ». C’est plutôt une machine à penser déguisée en fiction, en récits croisés ou entremêlés, en rêves oniriques. Roman, essai, récit, fiction, méditation, farce métaphysique, conversation avec les morts : le “roman” change de nature grâce à l’insolence d’un magicien qui traverse les frontières génériques sans avoir besoin de laissez-passer. Le narrateur lui-même, Kundera, apparaît dans son roman et semble parfois moins soucieux du destin de ses créatures que des idées qu’elles lui permettent d’examiner.
C’est ici que le lecteur peut résister. Kundera, ce rationnel qui raffole tant de l’intelligence – quatre essais théorisant la nature du roman ! – qu’il lui arrive de traiter ses personnages comme les employés de celle-ci. Ils illustrent une idée, démontrent une proposition, incarnent une catégorie. On voudrait parfois, au point d’en vouloir à Kundera, qu’Agnès cesse d’être une admirable définition de la solitude pour devenir simplement une femme imprévisible. Mais Kundera se méfie du roman psychologique et de cette religion de la profondeur qui suppose qu’au fond de chacun de nous sommeille une vérité attendant son psychanalyste ou son romancier. Pour lui, une existence peut tenir dans un geste, une manie, un malentendu, une attitude.
Mais, au-delà des expériences de pensées littéraires dans lesquelles l’intelligence de Kundera se déploie à merveille, ce qui frappe surtout aujourd’hui est la prescience du roman. Kundera écrit avant les réseaux sociaux, avant les profils personnels, avant que des millions d’individus ne deviennent quotidiennement les attachés de presse d’eux-mêmes. Pourtant, tout est déjà là : la fabrication de l’image, l’angoisse d’être oublié, le désir d’être vu, la confusion entre existence et représentation. Ce que Bettina entreprenait avec des lettres, des souvenirs et Goethe, chacun peut désormais le tenter avec quelques photographies et un écran. La technologie a démocratisé ce que Kundera appelait l’immortalité ; elle l’a surtout rendue plus dérisoire.
Il avait compris quelque chose de plus inquiétant : personne n’est plus propriétaire de son image. Une fois livrée aux autres, elle mène une existence indépendante. Les inconnus nous jugent, les proches nous interprètent, les générations suivantes nous simplifient. Entre ce que nous sommes et ce qu’on raconte que nous sommes s’installe un écart que rien ne peut abolir. Goethe et Hemingway sont condamnés à survivre parmi des gens qui ne les ont pas lus.
D’où la grandeur discrète d’Agnès, ce personnage, si sensible, fragile et fort en même temps, auquel on aimerait tant s’attacher. Dans un monde où chacun veut laisser une trace, elle voudrait presque n’en laisser aucune. Son aspiration n’est pas à l’immortalité mais à son contraire : disparaître sans être transformée en effigie. Il y a quelque chose de profondément moderne dans cette fatigue d’être soi sous le regard des autres. À mesure que le roman avance, on comprend que le privilège suprême n’est peut-être pas d’être reconnu mais de devenir méconnaissable.
Plus de trente ans après sa parution, L’Immortalité conserve ainsi une étrange fraîcheur. Non parce que Kundera aurait prédit la technologie d’aujourd’hui, mais parce qu’il avait eu l’intuition du désir auquel celle-ci allait fournir ses instruments : être regardé, apprécié, reconnu, commenté, mémorisé. Aimé, bien sûr, et pourquoi pas adoré aussi. On pensait inventer de nouveaux moyens de communiquer ; en fait, on perfectionnait surtout de nouveaux moyens de nous mettre en scène.
Et c’est peut-être là que le titre prend son sens le plus ironique. L’homme ne rêve-t-il pas depuis toujours de vaincre la mort ! Kundera, lui soupçonne, qu’il poursuit parfois un objectif beaucoup plus modeste et beaucoup plus ridicule : empêcher les autres de cesser de parler de lui. Entre l’éternité et la notoriété, notre époque semble avoir choisi : L’Immortalité avait eu la mauvaise grâce de le comprendre avant elle.


