HOMMAGE À SAÂD HASSANI, ARTISTE PLASTICIEN

Le plasticien marocain, Saad Hassan, est décédé à l’âge de 77 ans, le 9 juin 2026. Retour sur une œuvre à la fois poétique et complexe.

Saâd Hassani est un homme d’expérimentations. Il traverse les époques avec certaines constantes dans le travail, mais en changeant parfois certains itinéraires. Il multiplie les essais. Il n’hésite pas à tourner les pages, les unes après les autres, après avoir scruté le fonds de ce que son travail et ses multiples approches lui ont appris. Comme dans cette fameuse série des Rotondo sur laquelle on va revenir plus loin, une expérience presque unique dans les annales des arts plastiques marocains, dont il est sorti convaincu que sa période de l’échiquier était essentielle pour la suite de ces travaux. Finir par mettre la main sur ce qui peut offrir une incroyable variété de choix dans les traitements tout en gardant la figure de l’homme dans les travaux. Une pièce d’échiquier n’est-elle pas aussi une silhouette qui cherche un passage et tente des brèches et des ajustements dans l’es- pace ? Et le parallèle est vite fait entre les figures humaines toujours présentes dans les travaux du peintre et cette entité, cette pièce du jeu qui peut lui servir de substitution.

Cela nous rappelle ce que Montaigne écrivait sur le jeu d’Échecs: “ Le jeu des Échecs n’est pas assez jeu ; il divertit trop sérieusement”. Comme le peintre, le philosophe pensait certainement aux embûches qui jalonnent le chemin de celui qui avance son pion. Le penseur fait aussi référence à cet ennui qui peut s’installer sur les cases de l’échiquier entre deux couleurs et deux joueurs. Le noir contre le blanc. L’un contre l’autre. Et au dehors, le peintre seul qui ne peut plus intervenir, après coup. Il y a dans cet ensemble proposé par

Saâd Hassani a quelque chose d’alchimique qui invente sa propre voie. Ce long chemin finit par mener le peintre autant que le joueur de l’action vers une lutte mystique dont le but reste de se surpasser soi-même. N’est-ce pas là la fina- lité suprême de ce travail et de sa symbolique? Jouer aux échecs n’est-il pas, in fine, la volonté d’atteindre le savoir?

Dans cette optique, Saâd Hassani n’a pas le souci de vouloir réussir une toile. Loin de là. Le souci est ailleurs pour lui. Son corps à corps avec son sujet est plus important à ses yeux. Le combat, la lutte, l’acharnement du joueur même face à l’échec demeurent le but. D’où ce mano à mano qu’il livre, sans cesse à la peinture qu’il modèle dans un infini besoin de toucher le sens même de la couleur et de son corollaire la forme. Cela passe par des conflits ouverts auxquels le peintre ne cherche aucune solution en dehors de la toile ouverte.

Évidemment, on peut passer toute une vie à courir derrière le sens d’un point chez Joan Miró ou d’une ligne chez Mark Rothko, comme d’un pion solitaire jeté au cœur de la toile de Saâd Hassani, sans jamais rien saisir de l’essence de cette peinture. Ce qui fait que le peintre construit une œuvre, dans la durée. Il s’aventure sur des chemins inconnus. Il prend des risques. Il en ressort avec quelques certitudes que très vite il remet en cause dans une autre période picturale. Alors il passe du corps et de ses doubles aux parties d’échecs. Dans un sens, ce passage n’en est pas un dans le sens strict du mot. Du pion au corps, y a-t-il vraiment une différence? Quoi qu’il en soit, le peintre revisite la silhouette dans ses innombrables effacements et il n’oublie pas le pion, ce clin d’œil au hasard.

Le peintre doit alors effacer. Le peintre doit émonder . Il veut faire disparaître ce qui peut paraître visible dans le corps, dans le pion et tente, par tant de moyens, de faire ressurgir l’invisible au-delà des objets. Saâd Hassani finit par dire l’indécible. Il met des formes dessus. Il l’habille de lumière. Il le drape parfois de noir voire de noirceur (qui n’est pas désepérance). Il le marque juste de formes en fuite comme l’issue du jeu. Car au final, après toute partie, y a-t-il franchement un vainqueur? Toute partie est appelée à reprendre, car elle n’est jamais achevée. C’ est juste un début. Sans fin.

Reste que Saâd Hassani n’est pas un peintre de réflexion. Il n’est pas un théoricien de la peinture. Il ne va pas échafauder des discours grandiloquents sur sa peinture et vous servir des concepts savants sur le pourquoi du comment de la peinture. Non, Saâd Hassani sait peindre et il s’en contente en poussant son travail dans ses retranchements. Sans compromis. Tahar Benjelloun précise que “ Ces œuvres nous sont proposées dans leur nudité. Pas de discours. Pas d’évocation où entreraient l’histoire, la morale et bien d’autres choses qui encombrent la peinture contemporaine. Hassani est de l’autre côté. Ses préoccupations sont strictement humaines, c’est- à-dire d’ordre esthétique. Pas même dans le souci d’une continuité. Certes, il y a un style Hassani, mais il n’est jamais installé, jamais dans le repos”.

Cette peinture construite sur tant de strates relate aussi un cheminement vers la simplicité. Celle-ci se traduit par un traitement si particulier des formes-couleurs. Ce sont là des espaces capables d’atteindre celui qui les reçoit, dans une grande variété de significations. Saâd Hassani n’est pas un abstrait. Il n’a jamais été très loin de la figure quelles que puissent être ses manifestations et ses essences. Un corps, une silhouette, un objet… Les relations formes-couleurs l’intéressent au plus haut degré mais aussi l’expression des émotions humaines fondamentales. Ce qui constitue le souci majeur de ce travail, c’est bien le sujet de sa peinture. Celle-ci n’attire pas seulement le regard du spectateur, elle absorbe son attention, son imagination, son être tout entier. A ce niveau-là, la couleur remplit pleinement son rôle. Elle ouvre ses prismes, dans des tons sombres. Et chaque couleur, du noir au bleu en passant par le rouge foncé, porte en elle sa conscience de lumière.