HOMMAGE À HAKIM GHAZALI – UN MUR POUR LE DIRE

L’artiste plasticien marocain, Hakim Ghazali, vient de nous quitter, à l’âge de 63 ans, laissant derrière lui une œuvre inachevée, mais sincère.

Abdelhak Najib

A coup sûr les travaux de ce natif de Derb Sultan, à Casablanca, qui a sillonné le monde sont aujourd’hui au cœur de l’actualité, avec une réelle réflexion sur le sens de l’humain, sur le dépassement de soi, sur l’espoir, sur la volonté d’aller au-delà des clivages et de s’inscrire dans une approche globale d’une société humaine en manque de repères. Hakim Ghazali a cette faculté de faire surgir du vide apparent de nombreuses présences, toutes enchevêtrées les unes dans les autres, avec des strates, faites de différents matériaux, pour donner à voir un palimpseste à déchiffrer. Toute cette peinture avance par codes, par cryptogrammes, par un ensemble d’écrits sous-jacents, qui se devinent et ne se lisent jamais ? Le peintre ne dit pas. Le peintre donne à voir. Il offre un regard, le sien, qui doit ouvrir sur d’autres regards, ceux de tous ceux qui communiquent avec l’œuvre, dans toute sa variété et son mystère. «Il ne s’agit pas de dire des choses (évidemment le peintre arrive avec ce qu’il pense, avec ses points de vue sur le monde et sur l’environnement dans lequel il évolue), mais dans la peinture, l’artiste dialogue avec l’inconnu, ce qui surgit et qui n’est jamais attendu. Le peintre suggère une pensée, qui, elle, donne corps à une émotion, à un sentiment.» Hakim Ghazali ne prétend pas s’ériger en donneur de leçons par le biais de la peinture. C’est se tromper de voie et de mode d’expression d’assigner cette tâche au travail artistique. Le peintre crée des formes. Le peintre parle avec des lignes et des traits. Il offre des ombres et des lumières. C’est là son langage premier. Et il n’en possède qu’un : celui qui s’appuie sur le prisme chromatique comme alphabet et comme code. C’est dans ce sens que ce travail est très proche de la signifiance confessionnelle, plus que religieuse, dans ce sens, qu’il est question de tisser un lien solide entre la peinture et la sacralité des sens. A ce props, la lecture de Princesse Sibylle de Prusse, qui connaît très bien le peintre et ses univers multiple, nous précise que : «Hakim Ghazali intègre l’héritage religieux et culturel qui lui est précieux dans l’art de la calligraphie comme une thématique et également comme un élément structurel de son travail. La calligraphie témoigne de l’effort de l’homme pour transcrire les injonctions d’Allah dans le scripte le plus parfait, dont la beauté du tracé serait à la hauteur du contenu exceptionnel. Ainsi donc, le mot et l’image ne rivalisent pas de force entre eux, mais bien au contraire ils s’enrichissent en se complétant.» Très vite, nous sommes face à cette dualité dans le travail de ce peintre habité par le mot et la forme. Les deux cohabitent dans un espace qui trace pour chacun une ligne de démarcation pour ne pas faire du mot un sens à la forme, ni de la couleur une signifiance pour le verbe. La toile se construit de telle manière que les frontières entre les deux expressions demeurent franches. D’abord des couches pour habiller le support, pour l’envelopper dans la couleur, avec ses strates et ses patines. Ensuite, dans un cadre qui siège souvent au centre de la toile, parfois sur la droite, parfois de manière excentrée, il y a ce texte qui transparaît en filigrane, comme des hiéroglyphes qui affleurent tout en restant flous. Il faut alors deviner l’écrit. Il faut alors lui donner le sens que nous ressentons au moment où nous posons le regard sur l’œuvre. «C’est dans cette dimension poétique universelle de la calligraphie que Hakim Ghazali, ne serait-ce que de par sa propre biographie, a choisi de développer en quelque chose de plus transpersonnel. Les peintures de Ghazali échappent à toute classification régulière; ils ne sont ni figuratifs, ni non-figuratifs; souvent seulement schématiquement suggérés, le sujet dissimule plus qu’il ne révèle. Touches calligraphiques, signes individuels, quelques lignes à l’horizon, des strates de lumière et des messages codés, le tout forme son travail tout en subtilité et finesse. Les frontières matérielles de ses œuvres, les bords de son tableau, donc, vont au-delà de leurs limites. Les toiles sont couvertes de couches minces de peinture qui permettent aux signes de transparaître par brillance et d’émettre une vraie lumière de l’intérieur.»
C’est très simple, Hakim Ghazali n’est pas calligraphe dans le sens où l’on peut l’entendre comme celui qui se saisit de l’espace de sa toile pour tracer des mots, des phrases et des bouts de textes. L’enjeu n’est pas de donner une place à l’écriture, mais d’en faire une partie agissante sur l’ensemble de la peinture. Elle participe d’abord comme forme, avec ce qu’elle suggère comme ligne et comme trait, ensuite elle habite l’espace dans une géométrie bien étudiée qui participe aussi de l’architecture globale de l’œuvre. Hakim Ghazali se révèle au fil des peintures, un véritable constructeur d’espaces qui s’associent, qui se juxtaposent et qui finissent par se compléter ou s’apposer, toujours dans une lecture de la totalité du rendu comme un seul langage, celui de la forme et de la couleur. Car même le verbe est constamment habillé d’une couleur qui en révèle à la fois la présence et la force. Karin Adrian Von Roques, la critique d’art, a mis le doigt sur cette force qui se dégage des travaux du peintre qu’elle a accompagné durant presque toute sa carrière, depuis ses débuts : «Pour comprendre les œuvres de Hakim Ghazali, il nous faut remonter à la calligraphie qui a eu une influence décisive depuis sa petite enfance. On pourrait presque dire que, pour lui, ces premiers essais de calligraphie ont constitué un rire de passage, en tout cas le point de départ de sa carrière exceptionnelle d’artiste, durant laquelle le message derrière son travail artistique s’est plus que jamais consolidé, d’autant plus rare que toujours autant cohérent.» Ce retour à l’enfance de l’artiste est capital pour avoir une vue d’ensemble sur ses inspirations, ses sources de savoir, ce puits d’où il puise ce regard si particulier sur la vie, sur le monde et sur le langage artistique. L’enfant raconte comment les murs, d’abord de chez lui, ensuite ceux dans les maisons des autres, ceux des ruelles où il a joué, ceux du voisinage ont marqué son imaginaire. Des murs en patine, des murs écorchés, des murs bruts, des murs dont les teintes décollées donnent à voir un ensemble de figures géométriques qui marquent l’esprit de l’enfant qui joue. «Ces particularités des murs me touchaient avec force. Enfant, j’ai été saisi par ce qui se dégageait de ces murs. Des figures, des formes, presque des écritures effacées qui affleurent des parties décollées… Tout ce paysage inscrit sur les murs m’interpelle dans ce sens que j’y voyais des messages.» Les murs parlent. Les murs ont leur langage qui se révèle par couches tombées, par strates décollées, par pans absents que l’imaginaire de l’enfant remplit et reconstruit. C’est de cette reconstruction que part tout le travail de Hakim Ghazali, qui se révèle un véritable architecte des espaces.

Le critique James Parry rattache cette force du rendu des peintures de Hakim Ghazali à sa formation qui est venue compléter sa vision d’enfant qui contemple l’étendue du monde : «Ses études étaient centrées sur la conception graphique et l’impression, deux matières que Ghazali a parfaitement assimilées et adaptées dans l’exercice de son art. Plusieurs de ses toiles affichent aujourd’hui des caractéristiques qui reflètent l’influence de cette formation. A titre d’exemple, il aime introduire dans ses œuvres, de façon d’apparence aléatoire, des sections de compositions, de textes, de fragments de vieux journaux, et souvent peindre par-dessus pour qu’ils s’estompent et se fondent dans le décor afin d’engendrer l’effet texturé qu’il maîtrise parfaitement. Il aime aussi inverser le texte pour qu’il se lise à l’envers.» Ces technicités sont importantes pour mieux se familiariser avec les travaux de Hakim Ghazali. Tel un scribe qui maîtrise l’art du codage, le peintre avance en mettant dans chaque œuvre un code secret, un mystère qui relève de cette alchimie entre les couleurs et les textes qui envahissent la toile comme un message caché qui ne peut être révélé que dans une approche globale de toute l’œuvre picturale du peintre. Autrement dit, le peintre nous demande de voyager d’une toile à l’autre, de sillonner ses œuvres, de bout en bout pour voir se profiler ces textes qui naviguent dans les espaces multiples créés par l’artiste. C’est là que l’on se rend compte, au fil des travaux, l’écriture estompée est devenue une composante de taille dans toute cette œuvre, comme si le peintre voulait passer le flambeau à l’enfant qu’il est toujours pour restructurer les murs de son enfance : «La fascination initiale de Hakim Ghazali pour le graphisme arabe s’est transformée en un travail sérieux sur l’écriture. La calligraphie lui a permis non seulement de développer une sensation d’interaction entre le trait, la forme et la couleur, mais aussi de gagner en intérêt pour la structure des lettres. Au travers d’un espace lumineux et infini, Hakim Ghazali prolonge ce que la calligraphie prépose: De fines structures picturales entrelacées aux caractères calligraphiques rythment et animent la toile avec une sensibilité et une et une lumière qui mènent au sublime et qui en même temps, relativisent l’individu, cet être ô combien éphémère. La relation pleine d’assurance de l’Homme au monde est remise en doute ; quelque chose miroite dans les arrière-plans, quelque chose de doux et d’infini. Blanche, presque pure, c’est une lumière dans laquelle toutes les couleurs se pressent et se côtoient.», explique Princesse Sibylle de Prusse. Et face à cette lumière, voici qu’apparaît cet univers si lointain, celui de l’enfant qui joue à refaire le monde, à le façonner à sa guise, dans la plus pure des innocences. Voici que le mur devient l’espace de la vie et du rêve. Un espace de lumière qui crée ses significations au contact de ce va-et-vient entre ce qui est donné à voir et ce qui est ressenti, dans le silence. C’est là que l’écriture ne dit plus rien. Elle trace des lignes qu’il faut appréhender comme des parcours qui vont de l’extérieur vers l’intérieur comme une lumière qui irradie au fond du cœur. « Une seule lettre de l’alphabet donne un souffle frais à mon œuvre picturale et renoue une vraie connexion, une combinaison nécessaire à la création de quelque chose nouveau. Je suis retourné à mon passé pour explorer mes racines et notamment les lettres arabes qui m’ont fasciné depuis ma petite enfance. Je me rappelle ces lettres éphémères d’eau et de lumière que j’aligne sur le mur de la terrasse de ma grand-mère quand je n’étais q’un petit enfant. J’ai appris à lire et à écrire sur un mur. Je prends un seau plein d’eau et un pinceau, puis je trempe le pinceau dans l’eau et je commence à écrire ou dessiner, un mot, une expression. Le secret de ce geste est peut-être le fait que je n’ai jamais réussi à finir un mot en entier. Pourquoi? Parce que le mur absorbait l’eau aussitôt… Quand j’imagine le temps fou que j’y ai passé en aller-retour», confie le peintre.