HIJAMA, CUPPING ET RETOUR DES THÉRAPIES ALTERNATIVES – ENTRE HÉRITAGE SYMBOLIQUE ET QUÊTE DE SOULAGEMENT

Depuis quelques années, la hijama — plus largement appelée cupping therapy en Occident — connaît un regain spectaculaire d’intérêt. Des sportifs de haut niveau exhibent les marques circulaires laissées par les ventouses, des influenceurs vantent ses vertus “détox”, des centres spécialisés ouvrent dans les métropoles européennes et maghrébines, tandis que les réseaux sociaux transforment une pratique ancienne en phénomène culturel mondialisé.
Ce retour n’est pas anodin. Il raconte quelque chose de notre époque : une fatigue envers la médecine technicienne, un besoin de réappropriation du corps, mais aussi une recherche de sens dans le soin.
La hijama appartient à une très longue histoire thérapeutique. Des formes de ventouses existaient déjà dans la médecine chinoise, grecque, arabe et persane. Dans le monde musulman, la pratique a acquis une dimension spirituelle supplémentaire à travers certains récits prophétiques qui l’ont inscrite dans l’imaginaire du soin traditionnel. Pendant des siècles, elle fut utilisée pour “faire sortir le mauvais sang”, rééquilibrer les humeurs, calmer douleurs et inflammations.
La médecine moderne a abandonné cette théorie humorale depuis longtemps, mais le geste thérapeutique, lui, a survécu.
Il faut distinguer deux pratiques souvent confondues.
Le cupping sec utilise uniquement la succion créée par des ventouses chauffées ou pompées.
La hijama humide ajoute de petites scarifications afin de provoquer un léger saignement.
Dans les deux cas, le principe consiste à créer une dépression locale sur la peau, augmentant l’afflux sanguin et stimulant les tissus superficiels.
Scientifiquement, que sait-on réellement ?
La réponse honnête est nuancée.
La littérature médicale sérieuse ne valide pas la plupart des discours miraculeux qui entourent la hijama : aucune preuve solide ne montre qu’elle “purifie le sang”, élimine des toxines indéfinies, traite les cancers, les maladies auto-immunes ou remplace les traitements conventionnels. Beaucoup d’affirmations circulant sur Internet relèvent davantage du marketing thérapeutique que de la médecine fondée sur les preuves.
En revanche, plusieurs études et méta-analyses indiquent un intérêt possible dans certaines douleurs chroniques : lombalgies, tensions cervicales, douleurs musculaires ou syndromes myofasciaux. Les résultats observés sont généralement modestes mais réels à court terme, notamment sur la perception de la douleur et parfois sur la mobilité fonctionnelle. 
Le problème majeur réside dans la qualité méthodologique des études. Beaucoup comportent de petits effectifs, des protocoles hétérogènes, des biais culturels importants et des difficultés à créer un véritable placebo. Car comment “simuler” une ventouse sans que le patient sache s’il reçoit ou non le traitement ? Cette difficulté rend l’évaluation scientifique complexe.
Cela signifie-t-il que tout est illusion ? Pas nécessairement.
La douleur est un phénomène à la fois biologique, neurologique et psychologique. Toute intervention qui diminue le stress, augmente l’attention portée au corps, favorise la relaxation ou crée une attente positive peut produire un bénéfice réel sur les symptômes. Le cerveau module continuellement la douleur à travers des mécanismes neurochimiques impliquant endorphines, dopamine et systèmes anti-nociceptifs.
Le placebo, dans ce contexte, n’est pas “imaginaire”.
C’est une réponse physiologique authentique déclenchée par le contexte thérapeutique.
La hijama mobilise précisément plusieurs dimensions puissantes du soin :
• le toucher ;
• le rituel ;
• la relation praticien-patient ;
• la sensation corporelle immédiate ;
• la croyance culturelle ;
• le temps consacré à la personne.
Autrement dit, même lorsqu’un mécanisme spécifique n’est pas démontré, l’expérience thérapeutique peut produire un soulagement subjectif réel.
Certains chercheurs avancent aussi des hypothèses biologiques plus directes : augmentation locale de la microcirculation, stimulation immunitaire légère, relâchement musculaire réflexe, modulation inflammatoire ou activation neurologique périphérique. Mais ces mécanismes restent encore discutés et insuffisamment établis.
Le succès actuel de ces pratiques révèle surtout une transformation profonde du rapport contemporain à la médecine.
Pendant des décennies, la médecine scientifique a obtenu des victoires extraordinaires : antibiotiques, chirurgie moderne, imagerie, transplantation, traitements cardiovasculaires ou cancérologie. Mais cette puissance technique a parfois produit une relation plus froide, fragmentée et chronométrée. Beaucoup de patients ne cherchent plus seulement un traitement ; ils veulent être écoutés, touchés, accompagnés.
Les thérapies alternatives prospèrent précisément dans cet espace laissé vacant.
Le paradoxe est que certaines d’entre elles offrent moins de preuves scientifiques mais davantage d’attention humaine. Une séance de hijama dure parfois quarante-cinq minutes ; une consultation médicale moderne peut être expédiée en dix. Ce contraste nourrit l’adhésion émotionnelle aux pratiques dites “holistiques”.
Il existe aussi une dimension identitaire.
Dans de nombreuses sociétés musulmanes ou asiatiques, la hijama représente une continuité culturelle face à une médecine occidentale perçue comme impersonnelle ou dominatrice. Le soin devient alors autant une affirmation de soi qu’un acte thérapeutique.
Mais cette popularité comporte également des risques.
Le premier est le retard diagnostique : lorsqu’une pratique alternative remplace une prise en charge médicale nécessaire. Une douleur chronique peut masquer une maladie grave ; une fatigue persistante peut révéler un trouble endocrinien, infectieux ou cancéreux.
Le second danger est l’absence de réglementation. Certaines hijamas sont pratiquées sans règles d’hygiène suffisantes, exposant à des infections, brûlures, cicatrices ou transmissions sanguines. Les complications restent rares mais documentées.
Le troisième risque est idéologique : lorsque certains thérapeutes développent un discours anti-science ou anti-médicaments, transformant une pratique complémentaire en système de croyance exclusif.
Or la véritable question n’est probablement pas : “La hijama fonctionne-t-elle miraculeusement ?”
Mais plutôt : “Pourquoi autant de personnes ressentent-elles le besoin d’y recourir ?”
La réponse touche au vide contemporain du soin relationnel.
Le succès des médecines alternatives révèle souvent moins l’échec de la science que l’insuffisance du lien humain dans les systèmes de santé modernes.
D’un point de vue rigoureusement scientifique, la position la plus solide aujourd’hui est prudente :
• la hijama n’est pas une médecine miracle ;
• certaines indications douloureuses semblent bénéficier d’un effet symptomatique modéré ;
• les preuves restent limitées et inégales ;
• l’effet contextuel et psychophysiologique joue probablement un rôle majeur ;
• la pratique peut être acceptable comme complément, mais non comme substitut aux traitements validés.
En réalité, le débat autour de la hijama dépasse la seule question médicale.
Il interroge notre époque : la place du corps, la défiance envers les institutions, le besoin de rituels, le désir d’écoute et la recherche d’un soin qui réconcilie technique et humanité.
La science moderne sait réparer des artères, remplacer des organes et séquencer des génomes.
Mais elle peine parfois à répondre à une autre attente, plus silencieuse : celle d’un patient qui veut sentir qu’on prend soin de lui, et pas seulement de sa pathologie.


