DÉCÈS DU PHILOSOPHE JÜRGEN HABERMAS – UN DES DERNIERS IRRÉDUCTIBLES…

Le philosophe allemand Jürgen Habermas, l’un des intellectuels les plus influents de sa génération, est décédé, le 14 mars 2026, à l’âge de 96 ans.

Jürgen Habermas a été impliqué dans tous les grands débats de l’après-guerre et voyait en l’Europe le seul remède à la montée des nationalismes. Tout au long de sa vie, il a lié philosophie et politique, pensée et action. Son autorité morale lui a valu de multiples distinctions un peu partout dans le monde. Depuis Starnberg, en Bavière, où il vivait depuis des décennies, Habermas s’exprimait régulièrement, jusqu’à son décès.
Né le 18 juin 1929 à Düsseldorf, Jürgen Habermas avait été incorporé aux Jeunesses hitlériennes, mais il était trop jeune pour avoir participé activement à la guerre. Adolescent, il avait été profondément marqué par l’effondrement du nazisme. Après avoir été le porte-voix de la contestation étudiante allemande dans les années 1960, il en devient la cible 30 ans plus tard, ayant dénoncé les risques d’un « fascisme de gauche » pour l’état de droit.
En 1989, il avait critiqué les modalités de la réunification allemande, essentiellement guidée par les exigences du marché, et qui fait « du Deutsche Mark son étendard ». Le climat politique dans lequel il grandit est l’autre fondement de sa pensée philosophique et sociologique. « La société et le régime sous lesquels nous avions vécu avec un sentiment de semi-normalité étaient — ce qui arriva pour ainsi dire du jour au lendemain — démasqués pour ce qu’ils étaient : une société et un régime pathologiques et criminels », a-t-il raconté.
De cette rupture brutale naît une « inquiétude » qui guide les 20 premières années de ses recherches : la démocratie peut-elle s’enraciner en Allemagne ?
À partir de 1949, Habermas étudie la philosophie, l’histoire, l’économie, la psychologie et la littérature allemande à Göttingen, à Zurich et à Bonn. En 1956, il est invité par Theodor W. Adorno à l’assister à l’Institut de recherche sociale, le noyau institutionnel de l’École de Francfort, qui vient de rouvrir. Héritier de cette école de pensée, il la dépassera en y intégrant des éléments du pragmatisme américain, de théorie du langage.
Pour Habermas, le prétendu argument d’autorité est inacceptable, d’où un rejet constant du pouvoir des « experts ». Tout aussi inacceptable est le discours des valeurs, qui relève de la subjectivité culturelle.
Au cours de sa carrière, il succède à Max Horkheimer (un des fondateurs de l’École de Francfort) à la chaire de philosophie de l’Université de Francfort (1964-1971), dirige l’Institut Max Planck des sciences sociales à Starnberg (1971-1983), avant d’enseigner jusqu’à sa retraite en 1994 la philosophie à Francfort.