DE LA MÉDIOCRITÉ À LA MÉDIOCRATIE – LES REMÈDES DE FOND – ACTE II

Abderrahim Chiheb
Le changement impératif
A la lumière des conclusions accablantes du diagnostic établi dans la première, il va sans dire que le monde actuel va incontestablement mal. Il n’est plus alors permis d’attendre pour agir face à cette forme moderne de servitude qui s’est emparée progressivement des sociétés contemporaines sous le visage de la médiocrité. Une médiocrité qui a mis la main sur nos institutions, colonisé nos esprits par l’intermédiaire d’une uniformisation normative invisible face à laquelle l’individu a abdiqué de sa souveraineté et de sa liberté.
Cette médiocrité est devenue, à mesure que le temps passe, systémique, au point que la société, toute entière, en est affectée ; et où l’individu donne de lui-même un spectacle désolant et apparaît comme dépossédé de lui-même, exempt de discernement, séparé de son sens critique, dépourvu de sa capacité de jugement et vidé de sa créativité. Mais, ce qui s’est produit n’est pas une fatalité biologique, ni un coup du sort et moins encore un accident de l’histoire ; ce qui est arrivé est, de toute évidence, l’œuvre de l’homme lui-même et de la société, dans son ensemble, à qui doit incomber, en dernier ressort, la responsabilité de tout ce qui est advenu.
La deuxième partie prend le relais, à partir de cette situation, pour tenter d’aller bien au-delà d’un simple ravalement de façades procédant par des retouches superficielles de circonstance, avec le but d’examiner les prérequis incontournables pour rendre effectivement possible l’éclosion d’un renouveau de la pensée, l’émergence d’une nouvelle ère intellectuelle susceptible de mettre l’homme moderne sur le chemin de sa libération. Mais, l’accomplissement de ce dessein magistral est tributaire de trois exigences à satisfaire obligatoirement : La reconnexion à soi par une reprise en main de sa vie, en conformité totale avec ses propres valeurs, une remise à plat globale de l’architecture institutionnelle de la société ; et, enfin, la réhabilitation de l’œuvre éducative, notamment le processus de l’éducation de longue haleine qui se fonde sur le temps long, la durée, la persévérance et la patience laborieuse.
I. De la reconquête de la liberté à la bienveillance envers soi
Se libérer de l’emprise de la médiocratie des sociétés contemporaines, s’émanciper de ses dépendances qui aliènent le corps et l’esprit ; et, reprendre le contrôle sur sa vie, est devenu, aujourd’hui plus que jamais, une nécessité absolue pour tout être humain ayant encore un tant soit peu de dignité, de ne plus rien attendre ni de compter sur personne, de faire un retour à lui-même, de se reconnecter à son for intérieur, de faire preuve de ‘’souci de soi’’ selon l’expression popularisée de Michel Foucault, pour porter à son être l’attention bienveillante dont il a fortement besoin pour se redécouvrir , se connaître et se réconcilier, à nouveau, avec lui-même.
Effectivement, la recette à suivre pour cela semble résider dans les préceptes et les enseignements que Pierre Hadot (Exercices spirituels et philosophiques, 1982 et La Citadelle Intérieure,1992) et Michel Foucault, (L’Usage des plaisirs et Le Souci de soi, 1984), ont puisés dans la philosophie antique, pour en faire les instruments d’une ‘’reconversion intérieur, une transformation e soi. En fait, cette philosophie est une sagesse pratique, une façon d’être dans le monde, qui se définit, selon les anciens, non comme un ensemble de théories spéculatives et de concepts abstraits. Elle est, plutôt, une ascèse, une discipline, un art de vivre et une hygiène de vie pratiques qui, moyennant des ‘’Exercices spirituels’’ et des ‘’ Pratiques de soi’’. Un exercice qui forge, chez l’homme, une éthique de la résistance qui le métamorphose, spirituellement et intellectuellement, en un sujet libre et agissant ; capable d’atteindre, en fin de parcours, ce que l’antiquité grecque nomme ‘’l’ataraxie’’ : la paix, la tranquillité et la liberté intérieure.
Précisément, le ‘’Temple de la lecture’’ est ce type d’expérience qui illustre parfaitement le sens et la portée des ‘’Exercices spirituels’’ et des ‘’ Pratiques de soi’’ préconisés par les deux philosophes précités. En fait, ce temple est à l’image d’un havre de paix, entièrement dédié aux livres, au savoir et à la connaissance. C’est un environnement propice aux plongées silencieuses et profondes, aux expériences immersives et décompressives, tout à la fois. Un espace d’explorations cognitives de toutes sortes, où se mêlent réflexion, introspection, méditation, contemplation, élévation spirituelle et quête de bien-être. Ainsi, le ‘’Temple de la lecture’’ s’avère être le genre d’expérience à encourager pour venir à bout d’un autre fléau social. Il s’agit ‘’la fragmentation cognitive’’, c’est-à-dire la dispersion et l’émiettement, chez les jeunes notamment, de l’attention qui gagne, de jour en jour, du terrain, sous l’effet désastreux des distractions numériques.
Par ailleurs, le ‘’Temple de la lecture’’ s’inscrit dans la lignée d’une autre pratique, aux frontières de la spiritualité, que propose ce qui s’appelle‘’ Deep Reading’’ (Sven Birkerts, 1994), ou ‘’lecture profonde’’ qui consiste à lire une œuvre complexe dont l’objectif recherché est de saisir, à l’arrivée, de la logique interne de l’auteur et de comprendre la manière dont sa pensée s’organise et se structure. Cela revient , en fait, à un entrainement qui ne vise pas tant l’empilement et l’emmagasinage des savoirs et des connaissances que le développement de la capacité de concentration, l’accroissement de la disponibilité d’esprit et le renforcement des ressources attentionnelles, avec pour finalité de combattre ‘’la fragmentation cognitive’’, rompre le cycle infernal du ‘’somnambulisme numérique’’ (Langdon Winner, 1986) et pour neutraliser ‘’ la docilité algorithmique’’, qui maintiennent l’individu des sociétés contemporaines dans l’addiction, le dépendance et la soumission .
Aussi, la bataille de la souveraineté et de la liberté se jouent-t-elles également sur le terrain de ‘’la Parrhèsia’’ qui signifie, en grec, le ‘’ franc parler’’, le ‘’ parler vrai’’ ou ‘’le courage de la vérité’’ (Michel Foucault, 1984). C’est, en fait, une force morale qui consiste de dire face à un individu, à un public ou à la hiérarchie, la vérité, toute la vérité, et même quand cela représente un risque ou un péril pour soi-même. Ainsi définie, la parrhésie et le contraire absolu du conformisme qui caractérise le discours des usagers des réseaux sociaux qui choisissent, délibérément, de s’autocensurer, par le silence ou par le mensonge, et de se ranger du côté de la tendance majoritaire et de la norme, par peur du rejet et par crainte de l’isolement. Ce qui, de toute évidence, alimente l’unanimité factice et le faux consensus, qui ne laissent aucune place à la différence et à la nuance pour exclure, par conséquent, toute velléité de confrontation des idées ou de débat contradictoire.
De même, en milieu professionnel, les instances de gouvernance, qui sont subordonnés à la culture de la flagornerie et de la servilité, tels que les Conseils d’Administration, les Assemblées Générales, les Comités de Directions, les Comités de pilotage, les réunions de travail…, deviennent le lieu idéal où prospère la médiocrité bureaucratique ; notamment quand le consentement hypocrite et la complaisance lâche deviennent la règle et la loi. Mais, face à ces situations de soumission servile et aveugle, l’individu souverain, est celui qui s’oppose à de telles situations par une éthique de résistance, une exigence d’authenticité et le courage de vérité ; moyennant une approche qui fait prévaloir les faits concrets, vérifiés et avérés, appelant les choses, sans détour, par leurs noms, et dénonçant, quand cela s’avère nécessaire et preuves et arguments à l’appui, les inexactitudes et les contrevérités. L’individu souverain est celui qui ose contester les règles absurdes du système et les procédures inutiles en vigueur ; et qui se risque à dénoncer, sans faiblesse, les situations où le compromis devient compromission et, plus généralement, lorsque les pratiques employées se révèlent contraires à la loi et à la déontologie. Le courage de la vérité est un acte de souveraineté, est l’action concret que l’homme souverain engage pour lutter contre la médiocrité du système, un garde-fou contre tout ce qui pourrait menacer sa dignité et sa liberté.
Le courage de la vérité, cette forme particulière d’action recommandée par le philosophe Michel Foucault, retrouve un puissant écho chez Hanna Arendt (La condition de l’homme moderne, 1961) dont la vision philosophique s’articule entièrement autour du concept de l’action, dans son acception la plus large. Cette forme d’action vise moins l’autonomie individuelle que la capacité d’agir ensemble qui s’avère, in fine, le moyen le plus sûr pour s’affranchir de la tyrannie du système capitaliste qui, en réduisant l’humain à un ‘’Homo œconomicus’’, il l’a amputé tout bonnement de sa dimension sociale, tout comme il l’a condamné à l’isolement. En somme, l’action et de l’action politique, en particulier, est un gage de liberté et le vecteur du commencement de quelque chose de nouveau. Elle est, à ce titre, probablement ce qui pourrait constituer pour l’homme contemporain une nouvelle chance pour s’en sortir et pour réparer en lui ce que le temps a ruiné.
Plus concrètement, cela implique, selon Hanna Arendt, l’engagement d’une action politique forte et déterminée pour purger, d’abord, les institutions des dérives qui les ronge de l’intérieur ; et restaurer, ensuite, les pratiques politiques et éthiques ; en faisant prévaloir justement les principes de ‘’ la pluralité’’, ‘’ la solidarité’, ‘’ le partage d’un monde commun’’ et en favorisant ‘’la participation citoyenne’’, ‘’ la délibération collective’’, ‘’l’initiative’’ ,‘’le débat citoyen’’, ‘’l’espace public’’, ‘’l’engagement politique’’. Certes, le contexte historique dans lequel la philosophe d’Hanna Arendt a pris naissance, est différent de celui d’aujourd’hui. Malgré cela, il reste d’une actualité brûlante ; notamment avec la globalisation du monde qui avance à pas de géant, mais en fragilisant et en précarisant, toujours un peu plus et chaque jour davantage, la majorité écrasante des hommes et des femmes vivant sur cette planète.
Par ailleurs, l’action politique est l’expression directe du concept de ‘’la natalité’’ avec laquelle elle entretient une relation fondamentale. En effet, au-delà du fait biologique lié à la naissance, ‘’la natalité’’ traduit, dans le système de pensées d’Hanna Arendt, l’extraordinaire capacité de l’homme à commencer du neuf, à prendre l’initiative, à créer du nouveau, à se renouveler et à réinventer le monde qu’il habite. Ce qui donne à penser que l’homme moderne aurait probablement beaucoup à gagner en réactivant ce formidable potentiel pour sortir d’un monde dominé par l’impératif technique ; un monde dont nombre d’exploits accomplis sont devenus paradoxalement la source des malheurs, des maux et des souffrances qui accablent, aujourd’hui, l’individu des sociétés contemporaines.
Dans ce monde figé, qui croule sous le poids des automatismes, de la répétition, de la reproduction médiocre, de la routine mortelle, l’homme moderne dispose encore d’une marge de manœuvre lui donnant la possibilité de transformer l’action politique en un acte de naissance d’un commencement inédit, le surgissement de l’inattendu. Par ce biais, justement, l’individu se donne une réelle opportunité de contester et remettre en question un monde fondé sur la répétition ennuyeuse des choses ; pour rompre le cercle vicieux de la reproduction sociale et de la performance insuffisante. Tel est le véritable défi à relever pour redonner ses lettres de noblesse à l’excellence, à la singularité et à la transcendance, et pour pouvoir résister à l’usure du quotidien d’un monde nihiliste et sécularisé, régi et par la médiocrité, le conformisme, le matérialisme où la liberté humaine est menacée de disparition.
II. Refonte institutionnelle : substituer la responsabilité à la procédure.
Le système administratif actuel des sociétés contemporaines, colonisé par une culture bureaucratique dévoyée, est la principale cause du développement de la médiocrité qui sévit au niveau institutionnel. Mais, en devenant systémique, elle a conduit à la réification de l’individu et sa à réduction au statut d’objet ou de marchandise. Ce constat terrible fait écho au verdict sans appel issu de l’examen critique de nos institutions par Théodor W. Andorno et Max Horkheimer, de l’Ecole de Francfort, notamment concernant ce qu’ils appellent ‘’la rationalité instrumentale’’ (Dialectique de la Raison, 1944-1947).
A vrai dire, cette rationalité instrumentale, conçue prétendument, au départ, pour émanciper l’homme, s’est transformée, le temps passant, en un, instrument de domination et de répression ; par l’intermédiaire d’une bureaucratie malveillante et défaillante pour qui seuls les moyens d’action comptent, c’est-à-dire le ‘’calcul’’, le ‘’rendement’’, et ‘’l’efficacité’’. Tandis que, la finalité d’action, telles que le bien-être, la justice ou les questions relatives à l’éthique, est tout simplement laissée de côté. Les éléments emblématiques de cette bureaucratie administrative malade sont assurément les procédures et le ‘’formulaire’’. Ils sont devenus les symboles de la consécration de cette rationalité instrumentale et le triomphe d’un système qui réduit, autant ses employés que les citoyens qu’il prétend servir, à la réification, à l’effacement et à la dissolution, en tant que sujet.
Ainsi, pris dans cet engrenage mortifère, l’individu se trouve, au bout du compte, abaissé au rang d’un simple outil prêt à être actionné pour servir les intérêts du système économique en place et à satisfaire les attentes des différentes institutions de l’État. Mais à force de se laisser aller dans ce jeu macabre nous devenons tous non seulement le dindon de la farce et le bouc émissaire du plus grand scandale de l’histoire ; mais, les coupables d’un crime abominable ; celui d’avoir participé – certes, à notre insu et tout en étant de bonne foi – à ‘’la banalisation du mal’’ (Hanna Arendt, 1966) dont nous sommes les véritables artisans, et en même temps, et les premières victimes.
Il s’avère, donc, bien évident que la dérive bureaucratique commence à partir du moment où elle devient une fin en soi, au sein de l’édifice institutionnel et administratif qui, oubliant, à son tour, sa raison d’être, se transforme, par l’excès de son formalisme managérial, la multitude des formulaires, la diversité des cases, des chiffres et des graphiques, et s’érige en une rationalité tyrannique qui cache, à travers un langage faussement impartial et consensuel, des pratiques autoritaires une réelle volonté de domination, de contrôle et d’exclusion, (Alain Denault,2015). Une tyrannie qui, tout compte fait, n’a plus besoin ni de la violence ni de l’idéologie pour imposer la médiocrité, comme une norme sociale et politique, tant dans les institutions et les esprits que dans les comportements. Ainsi, totalement normalisée et banalisée, la médiocrité devient-elle le seul maître à bord d’un environnement figé et passif où l’on se contente du minimum ; un environnement viscéralement hostile au changement, à la singularité, à l’excellence, à la créativité et à l’innovation.
Cette analyse trouve sa confirmation dans une autre expérience que des observateurs initiés ont intitulée « L’abolition des formulaires ». Elle consiste à envisager un autre type d’administration, envisageant la conception d’un projet quelconque sur le critère d’un seul indicateur de performance er utilisant un seul formulaire au lieu de plusieurs indicateurs et plusieurs formulaires, comme en témoignent les pratiques courantes. Un seul critère de performance donc pour décider de son l’opportunité ou l’inopportunité d’un projet ; et qui pourrait se résumer à cette seule question : Quel est l’impact réel de ce projet sur la qualité de la vie de l’usager ou du citoyen ?
L’expérimentation de cette nouvelle conception de projet, priorisant la qualité sur la quantité, le pourquoi sur le comment et le sens critique sur la règle, a eu pour conséquence immédiate la libération des participants à expérience de l’emprise du système procédurier dans lequel ils évoluent habituellement. De même, cette expérience a eu pour effet de réactiver, chez eux, le sens de l’humain, et un intérêt plus affirmé pour la créativité et de l’innovation.
Ce nouvel état d’esprit, leur a permis de redécouvrir, peu à peu, les véritables exigences éthiques de tout projet authentique qui se respecte : le sens de l’initiative, la liberté du choix, l’esprit critique et délibératif. Ce sont ces valeurs-là dont notre drôle époque a le plus besoin pour neutraliser le poison mortel de cette médiocrité institutionnelle inédite dont les conséquences risquent d’être les plus dramatiques de l’histoire de l’homme
III. La Transmission du Chef-d’œuvre – rééduquer le temps
De nombreux intellectuels, hommes de lettres et représentants de la philosophie contemporaine notamment, tels que Hannah Arendt, Marcel Gauchet et Alain Finkielkraut, sont convaincus que la crise de la transmission en général ; et celle du Chef-d’œuvre en particulier, pose actuellement problème dans les sociétés contemporaines. Un problème dans le sens où elle est perçue non comme un dérèglement du système de l’éducation et la détérioration du lien social et intergénérationnel, ou encore la défaillance numérique ou technique résultant aux effets pernicieux des technologies numériques du monde moderne.
Elle est ressentie, en dernier ressort, comme une crise anthropologique dont la cause fondamentale est une compréhension erronée de la nature humaine. La remédiation à cette crise passe par la mise en place d’une feuille de route structurée autour de quelques points essentiels pour la réhabilitation de la transmission ainsi que la restauration de la voie donnant accès au chef d’œuvre. Cela implique de rompre avec l’idée de ‘’l’Auto-engendrement’’ car, l’homme, (Rémi Brague, Europe, la voie Romaine, 1992) est, en définitive, un ‘’être de culture et de secondarité’’, inscrit dans une dialectique historique où il est, d’abord, receveur, de l’héritage des anciens, avant d’être, le passeur qui va transmettre, à son tour, le leg reçu après l’avoir marqué de son empreinte créative.
Libérer l’action de la rigidité des protocoles et de la standardisation des programmes d’enseignement imposés par la voie hiérarchique ; tout en veillant à l’autonomisation des structures éducatives. Réhabiliter préalablement les principes de ‘’l’Imputabilité’’, de ‘’l’Autorité’’, de ‘’la Responsabilité’’ et de ‘’la Hiérarchie’’ (Hans Jonas,1990). Rétablir la souveraineté du maître-passeur, qui, en retour, réclame, autant de celui-ci que de l’élève-receveur, un sens plus affirmé de la responsabilité, de l’engagement et de l’éthique. S’approprier ‘’le Temps long’’ et ‘’la durée’’ en développant les notions qui sont rattachées telles que ‘’la patience’’, ‘’la persévérance’’, ‘’la maturation’’, ‘’la pérennité’’, aux moyens desquelles il devient possible d’en arriver à bout du piège de l’urgence, de l’immédiat, de l’instantané, de l’éphémère et du court-terme qui caractérisent le monde d’aujourd’hui. Promouvoir ‘’ le compagnonnage intellectuel’’ où la transmission, du Mentor au Novice, d’un savoir abstrait ou un savoir-faire manuel chemine à travers une relation humaine verticale et incarnée.
La valeur ajoutée apportée par le concept de ‘’compagnonnage intellectuel’’, pourrait être illustrée par ce projet d’un organisme de recherche, consistant à expérimenter, dans le cadre de l’enseignement d’excellence, centré sur le concept « maître-apprenti ». L’objectif de cette expérience est d’évaluer la performance ou la réussite d’un étudiant non pas au moyen d’un système de validation rapide tel que le questionnaire à choix multiples (le QCM) et ses variantes, mais à travers la réalisation d’un travail consistant, un « chef-d’œuvre » qui requiert assurément beaucoup plus de temps (six mois), de concentration, de persévérance et qui implique, surtout, une approche empirique du réel.
De même, le résultat de ce travail, que l’étudiant est invité à présenter et défendre devant un jury, ne sera jugé à l’aune des données et connaissances que le candidat aura retenu à l’issue de cette expérience ; mais en fonction de ce qu’il aura acquis en matière d’esprit critique, de la capacité d’analyse et la manière dont l’intelligence opère à travers sa confrontation avec la réalité qui est, tout à la fois matérielle, complexe et réfractaire.
C’est dans ce sens que Matthew Crawford (Éloge du carburateur,2010) affirme que la médiocrité moderne, résultant de la prédominance de la logique numérique , des écrans et des abstractions virtuelles d’un univers enfermé sur lui-même et déconnecté de la matérialité du monde ; l’excellence, elle, éclot à partir d’un rapport incarné avec la réalité où la complexité, la difficulté et la contrainte sont non pas uniquement les adjuvants favorisant l’accès à une sagesse pratique, ‘’la phronesis’’,(Aristote, Éthique à Nicomaque) ; mais ils deviennent, de surcroît et paradoxalement, les meilleurs alliés de l’excellence et les véritables leviers pour l’accomplissement du « chef-d’œuvre ».
C’est au prix de ce cheminement, et de ce parcours que devient possible le surgissement de l’intelligence qui donne véritablement l’accès au ‘’chef-d’œuvre’’. En accédant justement à ce haut degré de performance, l’auteur du chef-d’œuvre, quelle qu’en soit sa nature, se donne les moyens de s’émanciper de la posture de consommateur passif de l’instant pour incarner le statut de sujet historique et l’acteur d’une continuité dans le temps qui le rendent capable d’établir des passerelles entre son passé et son présent ; de recueillir l’héritage de ses prédécesseurs pour le renouveler et le réinventer et pour, enfin, assurer et pérenniser sa transmission aux générations futures.
Il ressort clairement de l‘analyse proposée dans l’Acte II, que l’excellence est une condition morale incontournable et l’unique objectif que l’homme doit se donner impérativement pour reconquérir sa liberté, restaurer sa dignité et se libérer de la tyrannie du système, de la médiocratie bureaucratique et institutionnelle, des technologies et tout ce qui pourrait menacer sa liberté ou porter atteinte à sa dignité. Sortir de l’emprise de cet environnement mortifère est, en définitive, un acte de souveraineté par laquelle l’individu marque son refus d’être assimilé un objet anonyme pour redevenir un sujet disposant de tous les attributs d’un homme responsable, capable de décider librement de la valeur et du sens des choses de la vie en fonction de ses propres critères et convictions.
Pour cela, trois recommandations essentielles à ne pas perdre de vue : Le souci de soi pour protéger l’attention contre le flux numérique ; L’imputabilité qui privilégie la responsabilité personnelle au formalisme procédurier abstrait et Le chef-d’œuvre qui revalorise les vertus du dur labeur, de l’effort patient, du cœur à l’ouvrage, et du sens de l’engagement total. Mais, tout cela n’a de sens que lorsque le geste rejoint la parole, la pratique s’aligne sur la théorie, pour s’opposer et briser, ensemble, le carcan de l’immobilisme, du blocage et de la résistance au changement.
En définitive, les deux actes de la présente réflexion ont posé successivement le diagnostic sombre d’une médiocrité structurelle, cause principale de l’aliénation de l’homme des société contemporaines ; et les exigences d’un possible renouveau susceptible de le conduire à son affranchissement et à l’émancipation de son esprit. Mais, ce renouveau ne peut avoir lieu qu’à la condition d’une rupture anthropologique, avec à la clé des paradigmes nouveaux où le véritable défi ne porte pas sur la technique (IA, les technologies numériques), mais de celui de savoir ce qui va rester de notre humanité dans un environnement où la rationalité algorithmique ne cesse de robotiser la conscience et la pensée de l’homme. Les paradigmes nouveaux de cette rupture sont la liberté authentique qui s’impose une discipline et des contraintes, dictées par la pensée autonome, l’effort, la transmission et par l’éthique pratique et une culture de résistance à la facilité et au confort technologique handicapant, aux attraits éphémères et factices, au divertissement et à la distraction qu’offre la culture de masse la société méritocratique.
En dernier, l’enjeu civilisationnel majeur de l’avenir de l’Humanité est fondamentalement suspendu aux réponses que celle-ci va devoir apporter aux questions dont dépend, au demeurant, la survie de la part d’humanité présente en chacun de nous : Est-ce que la médiocrité est une fatalité ou un choix collectif dont tout le monde est responsable et qui peut être changer ? L’Humanité est-elle véritablement est disposée à accomplir ce changement, certes difficile, mais pas irréalisable ? Est-elle désireuse de renouer avec le pensée libre, autonome et capable de se dresser contre le clic et la saturation numérique ; et de rallumer la flamme de l’intelligence humaine par laquelle l’homme s’est distingué de tout le reste.


