CYBERFRAUDE : BANK AL-MAGHRIB ET L’ANRF RESSERRENT L’ÉTAU AUTOUR DU PHISHING

Face à la sophistication des escroqueries numériques, Bank Al-Maghrib et l’Autorité nationale du renseignement financier ont réuni, vendredi 17 juillet à Rabat, les principaux acteurs concernés par la lutte contre le phishing. Cet atelier national devait permettre de mieux cerner l’évolution des fraudes financières, mais aussi d’améliorer la coordination entre les institutions chargées de protéger les usagers et le système bancaire.
La rencontre intervient alors que la dématérialisation accélérée des services financiers transforme profondément les méthodes employées par les fraudeurs. Plutôt que de s’attaquer directement aux dispositifs informatiques des banques, les cybercriminels cherchent de plus en plus à contourner leur sécurité en manipulant leurs clients. Faux courriels, SMS alarmistes, appels téléphoniques trompeurs, sites imitant ceux des établissements bancaires ou liens malveillants diffusés sur les réseaux sociaux constituent désormais les principaux outils de cette criminalité.
Le procédé repose moins sur une faille technologique que sur l’exploitation de la confiance, de l’urgence ou de la peur. En se faisant passer pour une banque, une administration ou un opérateur connu, les fraudeurs tentent d’amener leurs victimes à communiquer volontairement leurs identifiants, leurs mots de passe, leurs codes de validation ou leurs données bancaires. L’utilisateur devient ainsi, souvent à son insu, le point d’entrée de l’opération frauduleuse.
Le président de l’ANRF, Jawhar Nfissi, a alerté sur la recrudescence de ces pratiques au Maroc comme à l’étranger. Selon lui, leur sophistication croissante représente une menace à plusieurs niveaux : elle fragilise les consommateurs, affecte la confiance dans les services financiers numériques et peut porter atteinte à l’intégrité des circuits bancaires. Les fonds détournés peuvent, en outre, être transférés vers des réseaux financiers illicites, donnant à ces escroqueries une dimension qui dépasse largement le seul préjudice individuel.
Cette évolution oblige les autorités à ne plus traiter le phishing comme une succession de faits isolés. La fraude financière numérique est désormais envisagée comme un phénomène structuré, susceptible d’associer usurpation d’identité, manipulation psychologique, utilisation de comptes bancaires intermédiaires et circulation rapide des sommes détournées.
Une instance consacrée à la lutte contre les escroqueries financières a ainsi été mise en place en février 2025 sous la coordination de l’ANRF. Réunissant les principales autorités de supervision et de contrôle, elle a déjà conduit une étude destinée à identifier les formes de fraude observées, leurs facteurs de risque et les réponses institutionnelles susceptibles d’en limiter les effets.
L’atelier de Rabat s’inscrit également dans les préparatifs du troisième cycle d’évaluation mutuelle du dispositif marocain de lutte contre le blanchiment de capitaux et le financement du terrorisme. Lancé officiellement en novembre 2025 avec le Groupe d’action financière du Moyen-Orient et de l’Afrique du Nord, ce processus doit se poursuivre jusqu’en mai 2028, date prévue pour l’examen du rapport final consacré au Maroc.
Pour les autorités marocaines, l’enjeu consiste donc à démontrer non seulement l’existence de textes et de mécanismes de contrôle, mais aussi leur efficacité concrète face à des infractions qui évoluent rapidement. La qualité des échanges d’informations, la capacité à détecter les opérations suspectes et la coopération entre banques, autorités judiciaires, services d’enquête et opérateurs de télécommunications devraient occuper une place centrale dans cette démarche.
Le directeur de la supervision bancaire à Bank Al-Maghrib, Nabil Badr, a souligné que les fraudeurs visaient désormais directement les utilisateurs des services financiers. En recourant à l’ingénierie sociale, ils cherchent à convaincre les victimes de révéler elles-mêmes des informations confidentielles, sans nécessairement compromettre les systèmes informatiques des établissements bancaires.
Bank Al-Maghrib affirme avoir progressivement adapté son arsenal réglementaire et prudentiel à cette nouvelle réalité. La Banque centrale avait publié en juillet 2024 un guide de bonnes pratiques destiné à renforcer les dispositifs des établissements de crédit contre le phishing. Un second référentiel, publié en juillet 2026, est consacré aux « comptes rebonds », utilisés pour recevoir, transférer ou dissimuler les sommes provenant d’opérations frauduleuses.
La lutte contre ces comptes intermédiaires constitue un volet essentiel du dispositif. Après avoir dérobé de l’argent, les escrocs cherchent généralement à le déplacer rapidement à travers plusieurs comptes afin d’en compliquer la traçabilité. Certains titulaires sont recrutés en connaissance de cause, tandis que d’autres peuvent être manipulés par de fausses offres d’emploi, des promesses de commissions ou des demandes de service présentées comme anodines.
La réponse ne peut toutefois reposer sur les seules banques. Les autorités appellent à une mobilisation associant les établissements financiers, les services de sécurité, la justice, les opérateurs de télécommunications et les citoyens. La rapidité du signalement, le blocage des comptes utilisés par les fraudeurs et le partage d’informations entre les différents intervenants sont considérés comme déterminants pour limiter les pertes et interrompre la circulation des fonds.
Pour les particuliers, la prudence demeure la première ligne de défense. Une banque ne demande normalement pas à son client de communiquer par téléphone, SMS ou courrier électronique ses mots de passe, ses codes de validation ou l’intégralité de ses données confidentielles. Tout message créant un sentiment d’urgence, annonçant le blocage imminent d’un compte ou exigeant de cliquer immédiatement sur un lien doit être considéré avec suspicion.
À travers cette mobilisation, Bank Al-Maghrib et l’ANRF cherchent à installer une réponse plus coordonnée face à une cybercriminalité qui se renouvelle au rythme des usages numériques. Mais le défi reste considérable : à mesure que les systèmes bancaires renforcent leur sécurité technique, les fraudeurs déplacent leurs attaques vers le maillon le plus vulnérable, celui de la confiance humaine.


