APRÈS LES URNES, LA CULTURE : ENCORE UNE PROMESSE OU ENFIN UNE POLITIQUE ?

Par Mounir SERHANI

Les urnes viennent à peine de se refermer que commence déjà une autre séquence : celle des priorités du prochain gouvernement. Les élections législatives du 23 septembre 2026 ont renouvelé la Chambre des représentants et ouvert la période de formation du nouvel exécutif. Selon les résultats provisoires publiés par les autorités, le PAM est arrivé en tête avec 97 sièges, devant le RNI avec 66 et l’Istiqlal avec 65. La participation nationale s’est établie autour de 38 %. La formation du nouveau gouvernement reste désormais à venir. Dans cette nouvelle étape, une question mérite d’être posée, peut-être avec plus d’insistance qu’elle ne l’a été durant la campagne : quelle place le prochain gouvernement accordera-t-il à la culture et aux industries culturelles et créatives ? La question pourrait sembler secondaire au regard des grands dossiers économiques et sociaux qui attendent le pays. Elle ne l’est pourtant pas. Car la culture n’est plus seulement affaire de patrimoine, de festivals, de spectacles ou de soutien aux artistes, comme nous l’avons dit auparavant. Elle est devenue, partout dans le monde, un secteur économique, un espace d’innovation, un réservoir d’emplois, un outil d’attractivité territoriale et un instrument de rayonnement international. Il faut dire que le Maroc dispose, sur ce terrain, d’un avantage considérable : une histoire plurimillénaire, une diversité linguistique et culturelle exceptionnelle, un patrimoine matériel et immatériel considérable, des créateurs reconnus, une jeunesse connectée et une capacité croissante à produire des contenus destinés à des publics nationaux, africains et internationaux. Mais posséder un patrimoine ne suffit pas. Il faut savoir le transformer en connaissance, en création, en entreprises, en emplois et en valeur. C’est précisément ce que semblait annoncer le Nouveau Modèle de Développement, présenté en 2021.

En effet, rapport de la Commission spéciale sur le Nouveau Modèle de Développement ne relègue pas la culture aux marges du développement. Il affirme au contraire que la diversité culturelle peut devenir un levier d’ouverture, de dialogue et de cohésion, mais également contribuer au rayonnement international du Maroc. Il propose notamment d’intégrer davantage la culture dans l’écosystème éducatif, de soutenir les initiatives culturelles innovantes, de dynamiser la production culturelle et médiatique et de développer des lieux de vie culturels dans les territoires. Le rapport va même plus loin lorsqu’il appelle à la professionnalisation des filières culturelles, à un meilleur accès aux financements publics et aux fonds internationaux ainsi qu’à un accompagnement plus structuré des acteurs. C’est là que se trouve peut-être l’une des grandes questions de la prochaine étape politique : allons-nous continuer à considérer la culture essentiellement comme une dépense publique ou allons-nous enfin la penser aussi (plutôt) comme une économie ? Les chiffres récents invitent à prendre cette seconde hypothèse au sérieux. Une évaluation publiée par la Société financière internationale en 2026 estime que les industries culturelles et créatives marocaines ont contribué à environ 2,4 % du PIB en 2022, généré environ 43 milliards de dirhams de revenus en 2023, et soutenu plus de 116 000 emplois au sein d’environ 9 500 entreprises. Ces données couvrent notamment le cinéma et l’audiovisuel, la musique, l’artisanat, le design, la mode, le gaming et les arts numériques. Alors, ces chiffres devraient modifier notre manière de parler de la culture. Lorsqu’un secteur génère des dizaines de milliards de dirhams et des centaines de milliers d’emplois directs et indirects, il ne peut plus être considéré uniquement à travers la logique de la subvention. Il doit être pensé à travers une politique économique : financement, fiscalité, formation, propriété intellectuelle, entrepreneuriat, exportation, numérique, infrastructures, données statistiques et accès aux marchés. Or c’est précisément sur ces points que les fragilités demeurent.

Le rapport de 2026 souligne notamment le faible accès au financement : en 2021, les industries culturelles et créatives auraient reçu moins de 0,5 % du crédit destiné aux entreprises, tandis qu’environ 3 % seulement des entreprises créatives auraient eu accès à un financement formel. Le rapport pointe également les difficultés liées à la propriété intellectuelle, à la structuration du marché et au passage de petites activités vers des entreprises capables de changer d’échelle. Voilà donc le véritable chantier. Il ne suffit plus de produire des artistes ; il faut aussi produire un écosystème culturel. Il ne suffit plus d’organiser des manifestations ; il faut construire des filières. Il ne suffit plus de financer ponctuellement un projet ; il faut permettre aux entreprises culturelles de vivre, d’investir, d’embaucher, d’exporter et de se développer. Il ne suffit plus de célébrer notre patrimoine ; il faut le documenter, le numériser, le transmettre, le protéger et permettre à de nouvelles générations de créateurs de s’en emparer. Il ne suffit plus de parler de soft power ; il faut produire les contenus, les œuvres, les récits et les plateformes capables de porter l’image du Maroc au-delà de ses frontières.

Depuis 2021, cette vision a d’ailleurs commencé à s’installer dans le débat public dans la mesure où la CGEM avait déjà appelé à l’élaboration d’une stratégie nationale pour les industries culturelles et créatives, ainsi qu’à un cadre financier et fiscal plus adapté. Une autre étude consacrée aux ICC marocaines avait identifié cinq dimensions structurantes : la gouvernance, le marché, la professionnalisation, l’internationalisation et la numérisation. Le problème n’est donc peut-être plus celui du diagnostic mais celui du passage du diagnostic à la politique. C’est ici que le prochain gouvernement sera attendu ! C’est dire que la culture sera-t-elle présente dans les grandes orientations économiques du prochain mandat ? Les industries créatives seront-elles considérées comme une filière productive à part entière ? Y aura-t-il des mécanismes de financement adaptés aux entreprises culturelles ? Une fiscalité pensée pour leurs particularités ? Une véritable politique du livre et de l’édition ? Une stratégie pour le cinéma et l’audiovisuel ? Un soutien structuré à la musique, aux arts vivants, au design, au jeu vidéo, aux industries numériques et aux métiers du patrimoine ? Et surtout : qui portera cette stratégie ? Car l’une des difficultés du secteur tient aussi à sa transversalité. La culture concerne naturellement le ministère de la Culture, mais elle concerne également l’éducation, l’enseignement supérieur, l’industrie, le tourisme, le numérique, l’emploi, les collectivités territoriales, les finances, le commerce extérieur et l’investissement.

La culture ne peut donc plus être enfermée dans un seul ministère. Elle doit devenir une politique transversale. C’est peut-être là que se joue une partie de la pertinence du Nouveau Modèle de Développement. Celui-ci envisage le développement comme un processus qui dépasse l’accumulation des richesses matérielles et associe création de richesse, développement humain, cohésion sociale et valorisation du capital immatériel. Or qu’est-ce que la culture sinon l’un des lieux majeurs où se rencontrent le capital humain, le capital immatériel, la créativité et l’identité ? Le Maroc de 2030, qui sera au cœur de l’attention internationale avec la Coupe du monde, ne pourra pas seulement être celui des infrastructures, des stades, des autoroutes et des investissements. Il devra aussi être celui des idées, des livres, des films, des œuvres, des musées, des artistes, des designers, des créateurs numériques et des industries de contenu. Un pays qui construit des infrastructures sans construire simultanément son imaginaire risque de manquer une partie de son rendez-vous avec l’avenir.

Après les élections, il faudra donc regarder attentivement les programmes gouvernementaux, les budgets, les dispositifs de financement et les choix institutionnels parce que la véritable question n’est pas de savoir si le Maroc aime sa culture. Bien sûr qu’il l’aime. La question est beaucoup plus exigeante : est-il prêt à investir dans sa culture comme il investit dans ses autres ressources stratégiques ? Depuis 2021, le Nouveau Modèle de Développement a posé des mots, des principes et des propositions. En 2026, les données économiques montrent davantage encore le potentiel des industries culturelles et créatives. Le moment est peut-être venu de passer d’une culture que l’on célèbre à une culture que l’on structure, d’une culture que l’on subventionne à une culture que l’on investit, et donc d’une culture considérée comme périphérique à une culture pleinement intégrée au projet économique, social et territorial du Maroc. Après les urnes, la culture attend donc son tour. Et cette fois, peut-être, ne devrait-elle pas attendre davantage.